donde vamos

17 avril 2019

Mexique: l'Etat s'excuse pour avoir torturé une journaliste qui a osé dénoncer un réseau pédophile VIP

21583878214_807808fc57_b

Après des années de combat, une journaliste mexicaine, Lydia Cacho, vient d’obtenir des excuses publiques de la part de l’Etat mexicain pour les persécutions qu’elle a subies après avoir dénoncé un réseau pédophile impliquant des VIP, qui produisait aussi de la pédopornographie. C'est l'ONU qui a fait pression, et l'enquête judiciaire rebondit dans la foulée.

 

En 2005, Lydia Cacho a publié son livre sur une enquête qu’elle avait démarrée quelques années plus tôt, en 2003.

Los Demonios del Edén portait sur l’exploitation sexuelle d’enfants dans l’Etat du Quintana Roo au sud du pays. Un Etat touristique de la péninsule dont la capitale est Cancún, et qui est particulièrement touché par la corruption et les liens entre entrepreneurs, politiciens et narcotrafiquants.

 

Incroyable : l'ONU oblige le Mexique à réagir 

banderolle anti pedos am lat

Très vite après le signalement des faits à la justice, des fuites ont été organisées dans les médias, et les types qu’elle avait accusés nommément ont entamé une campagne de presse contre elle et contre les victimes qui avaient osé parler.

La journaliste a subi diverses pressions judiciaires et médiatiques, et a même été arrêtée illégalement par des gros bras –mais avec la caution d’un procureur- durant plusieurs jours.

C'est à tel point qu’en 2018, le Comité des Droits de l’Homme contre l’ONU a demandé au Mexique de réparer les dommages liés aux graves violations des droits de l’homme qu’elle a subies durant des années et de poursuivre les coupables.  

2019-04-10 21_57_56-Señalan a Miguel Ángel Yunes Linares de desviar recursos del FondenPar ailleurs, l’ONU a demandé la révision des lois qui permettent les procédures pour diffamation et calomnie, qui ont été lancées contre elle et ses sources.

Autant dire que c’est une première internationale.

Peu après avoir publié son livre en mai 2005² Lydia Cacho a été emmenée dans une camionnette, transportée durant 20 heures au cours desquelles elle a été menacée de mort, et détenue illégalement pendant une dizaine de jours. 

En février 2006, des enregistrements des conversations d’un des entrepreneurs qu’elle visait, un patron d’entreprise textile d’origine libanaise dénommé Kamel Nacif Borge, ont été diffusées par un média [1].

Dans l’une d’elles, il félicitait carrément Mario Marín le gouverneur de l’Etat de Puebla (près de Mexico), membre du PRI (le parti dominant, le Partido Revolucionario Institucional) qui n’est pas du pas plus révolutionnaire que notre parti socialiste n’est socialiste pour avoir arrêté Cacho.

Si elle s’en est sortie, c’est parce que son compagnon, qui était le directeur d’un des plus grands quotidiens du pays, El Universal, et ses amis journalistes, se sont démenés. C’est seulement après que l’affaire ait fait la une des 20 h de plusieurs chaînes nationales et locales qu’un juge a ordonné la libération de Lydia Cacho.

En 2007, la Cour Suprême a déclaré que les violations des droits dont elle a été victime n’étaient pas si graves que cela.

 

L’enquête de Lydia Cacho

demonios del eden

Lydia Cacho était une journaliste déjà connue, qui dirigeait depuis des années un centre pour les femmes victimes de violences, quand elle a commencé à enquêter sur les déclarations de deux fillettes, qui expliquaient être victimes de violences sexuelles commises dans le cadre d’un réseau.

C’était au début des années 2000. Elle a remonté le fil, et compris que ce réseau était bien organisé, qu’il produisait de la pédopornographie, et que parmi les abuseurs il y avait des politiciens et des entrepreneurs très en vue.

Elle a découvert des ramifications de ce réseau basé à Cancun, jusqu’en Espagne, aux Etats-Unis, au Brésil, au Venezuela. Cancún est une ville balnéaire, qui reçoit des flots de touristes du monde entier, particulièrement des US, un lieu très propice pour la prostitution et la débauche.

Le moteur du réseau était un riche patron d‘hôtel, Jean Succar, un Libanais naturalisé mexicainqui était proche du directeur de l’aéroport de Mexico et d’un haut fonctionnaire des douanes amis de Kamel Nacif, et pouvait carrément aller chercher de nouvelles victimes à l’étranger en avion sans être embêté. Succar produisait de nombreux films pédopornographiques puisqu’il filmait les viols et les orgies. D’ailleurs, cela lui permettait également de menacer les victimes de montrer cela à leurs familles. En 1998, Succar avait récupéré une fillette de 3 ans qui est devenue sa principale victime, et lui a servi d’appât pour attirer d’autres mineurs par la suite.

2019-04-10 23_20_54-Miguel Ángel Pech Cen renuncia a fiscalía de Quinta Roo

Et déjà en 2003, trois cassettes pédopornographiques sur lesquelles Succar était identifiable ont été retrouvées dans un de ses hôtels à la suite d’une perquisition pour une affaire de fraude fiscale. Quelques mois plus tard, un article d’un journal hispanophone des Etats-Unis mentionnait son arrestation, dans le cadre d’un "réseau de prostitution et de pornographie infantile"impliquant des mineurs de 8 à 14 ans, à Cancún.

Plusieurs hôtels de la zone touristique étaient concernés et une grande opération de communication a dû être menée par les partons d’hôtels pour changer les idées de l’opinion publique locale à ce sujet.

Un certain Alejandro Góngora Vera, ex patron du fonds de planification de tourisme du Mexique (Fonatur) [2], ex délégué à la Sécurité Sociale et aux Migrations, était cité publiquement par l’une des victimes comme un membre important de ce réseau.

Mais selon Lydia Cacho, ce sont en fait cinq victimes du réseau de Succar qui l’ont identifié et cité dans leurs témoignages auprès de la justice. Quand son nom a été cité dans les médias, Góngora Vera a vendu ses biens très rapidement et a disparu de la circulation le temps de se faire oublier.

Des membres de l’équipe du procureur général des mineurs étaient également impliqués dans le réseau, selon le quotidien mexicain La Jornada. Dans son livre, Cacho cite plusieurs politiciens locaux, comme l’ex maire de la ville, Magaly Achach, qui serait entrés dans le réseau au fil du temps et ont toujours protégé Succar comme ils le pouvaient.

Dès qu’elle a commencé à creuser sur les déclarations des victimes, avant même d’avoir publié le livre, Lydia cacho a subi des menaces de la part du réseau, et notamment de Succar Kuri. Dans un article de 2005 du quotidien espagnol El Mundo, il est précisé que "Certains anciens agents de la police municipale ont rendu visite à Lydia Cacho pour la prévenir qu’elle et l‘avocate du centre, Veronica Acacio, étaient sur une liste de personnes que Succar Kuri avait demandé d’assassiner".

2019-04-07 22_19_23-Lydia Cacho, the journalist fighting child abuse and human trafficking

Lydia Cacho montre dans son livre que ce réseau était tentaculaire, et selon une estimation pas moins de 18.000 enfants dans le monde ont été victimes du réseau de Succar. Ledit Succar avait des amis très bien placés, parmi lesquels José López Portillo, qui avait été président du Mexique de 1976 à 1982, un architecte en vue appelé Roman Rivera Torres, ou encore un autre ponte du PRI de Cancún, le sénateur Emilio Gamboa Patrón (qui a occupé son siège jusqu’en 2018).

L’une des victimes cite aussi Miguel Ángel Yunes Linares, un grand ami de Succar, ex sous-directeur de la société qui exploitait l’aéroport de Cancún à la fin des années 80, puis politicien et gouverneur de l’Etat de Veracruz de 2016 à 2018. 

Ces jours-ci, Yunes est accusé d’avoir détourné de l’argent du fonds d’indemnisation des catastrophes naturelles, et a aussi sur le dos une affaire de marché public illégal pour la fourniture de caméras de surveillance dont 72% ne fonctionnent pas.

Et selon Lydia Cacho, une enquête menée par l’office antidrogue US (la DEA) et par la justice mexicaine a permis de lancer une surveillance de Yunes, qui a montré ses liens avec des narcos[3].

2019-04-17 23_17_05-Arrest warrant against former governor and businessman who tortured Lydia Cacho,

Nacif avait beaucoup de relations lui aussi, et plutôt très bien placées. Parmi ses amis, Kamel Nacif, pouvait compter l’ex président Vicente Fox. Il faut dire que, selon Lydia Cacho, il finançait allègrement les campagnes électorales de nombre de ses amis.

Né en 1946, de nationalité étatsunienne, le type avait déjà été arrêté en 1993 à Las Vegas avec demande d’extradition au Mexique pour évasion fiscale, mais il a été libéré au Nevada contre rémunération. Il faut dire qu’il avait fait construire des hôtels de luxe là-bas, grâce notamment au travail non déclaré de migrants mexicains.

Au Mexique il possède plusieurs usines dans quatre Etats différents, où les travailleurs sont sous-payés. Il a également été cité en 2003 dans une note d’information d’une ONG comme participants à du blanchiment d’argent.

 

Quelles suites ?

jean-succar-kuri-e43155a0-b872-4860-9bf9-59b5d7e9b43-resize-750Depuis toutes ces années, la justice ne s’est pas beaucoup remuée pour mettre les types impliqués dans le réseau derrière les verrous. Jean Succar a bien pris 112 ans de prison en 2011, mais il a été le seul [4] et finalement sa peine a été jugée trop longue et raccourcie à 20 ans.

Le temps faisant, la plupart des autres protagonistes ont fini par se retirer de la vie politique. Mais Lydia Cacho veille.

2019-04-17 20_08_06-Tribunal gira orden de aprehensión contra Mario Marín

En 2016 encore, elle a à nouveau dénoncé un candidat au poste de Procureur général du Quintana Roo, Miguel Ángel Pech Cen, comme étant "un protecteur de pédophiles", ce qui a jeté un froid dans la campagne. Il faut dire que ledit Pech avait carrément prévenu et laissé s’échapper Jean Succar lors qu’il dirigeait l’enquête sur le réseau.

Le procureur Miguel Ángel Pech Cen, qui avait mis tellement de volonté à ne rien faire contre son ami Succar Kuri, a dû démissionner de son job de procureur général du Quintana Roo fin 2018, alors qu’il avait été élu à l’unanimité le 21 décembre 2016.

S’il est tombé, ce n’est pas spécifiquement suite à l’affaire Cacho, mais pour une corruption généralisée du parquet dénoncée par le rapport du Secrétaire à la Sécurité Publique de l’Etat. "Pech Cen a eu à diriger une institution corrompue, infiltrée, qui a un retard monumental dans le traitement des procédures et investigations", lisait-on dans El Universal du 27 septembre 2018

2019-04-17 20_16_48-Giraron orden de aprehensión contra exgobernador de Puebla, Mario Marín Torres y

Mais en 2007, la cour suprême avait considéré qu’il n‘était pas responsable de l’enlèvement de Lydia Cacho, qu’il avait pourtant validé.

Aujourd’hui, Kamel Nacif est en prison aux Etats-Unis, mais bien-sûr ce n’est pas pour son implication dans le réseau pédophile. S’il a été arrêté en 2018 seulement –et il est en attente d’extradition, c’est pour les actes commis contre Lydia Cacho. Un fonctionnaire du bureau du procureur a aussi été arrêté pour la détention illégale de Cacho.

Le désormais ex gouverneur Mario Marín a déclaré récemment que pour lui, l’affaire Cacho avait déjà été jugée, et qu’il n’y avait rien à redire. Un juge vient tout juste d’ordonner son arrestation, annoncée le 16 avril très exactement, mais pas de chance il était "en vacances" et n’a pas pu se rendre à la police avant deux jours.

2019-04-17 23_19_48-Marín, Kamel, Karam y Moreno_ 13 años después van tras ellos por torturar a Lydi

L’ordre d’arrêt concerne également Kamel Nacif Borge, ainsi que l’ex directeur de la police judiciaire dans l’Etat de Mexico Hugo Adolfo Karam Beltrán, et l’ex commandant de la même police, un dénommé Juan Sánchez Moreno. La petite bande qui a perdu une procédure en appel doit donc répondre d’avoir torturé Lydia Cacho.

Là encore, ce n’est donc pas du réseau qui préoccupe la justice.

Quant à Lydia Cacho, elle a semble-t-il dû récemment fuir le pays suite à de nouvelles menaces, elle demande à l’Etat mexicain d’examiner aujourd’hui de nombreux cas flagrant d’impunité de la classe politique, notamment celui du massacre de dizaine d’étudiants en 2015. Elle contribue aussi au mouvement #MeToo au Mexique, qui est très critiqué car il décape plusieurs icônes.

Un fil devrait être tourné, avec de gros moyens, à partir du livre de Lydia Cacho. Ce qui a tendance à agacer la victime qui en a été la protagoniste principale, lassée d'être sous les feux de la rampe depuis 15 ans. Elle a entamé depuis quelques années une procédure contre Lydia cacho pour dommage moral.

 

Un réseau similaire à Acapulco ?

Acapulco Crédit : Xavier Espinosa CC BY SA

En février, un média alternatif espagnol, la Tribuna de Espana relatait l’histoire d’un entrepreneur mexicain dans l’événementiel balnéaire, Federico Weck Palazuelos, accusé d’avoir organisé un réseau de prostitution dont les victimes incluent des mineurs.

Celui-ci dénonce des accusations mensongères destinées à lui extorquer de l’argent.

C’est sur les réseaux sociaux que l’affaire aurait commencé à faire parler. Deux employés d’une boîte de nuit, la Candela 2, ont déclaré y avoir vu "des jeunes participer à un concours de sexe oral". Puis des gens ont parlé, sur les réseaux sociaux, de pédophiles qui attrapent des mineurs et les amènent dans la prostitution. A Accapulco, il semble quele tourisme sexuel et la prostitution de mineurs se portent très bien ces derniers temps, ce qui commence à alerter l'opinion publique.

Le réseau en question, qui serait basé à Acapulco, un haut lieu touristique, comprendrait lui aussi des VIP de niveau national. L’ex président (jusqu’en 2018) ultra libéral Pena Nieto est cité, mais il y aurait d’autres politiciens et des entrepreneurs, notamment des espagnols qui faisaient le déplacement rien que pour les prestations fourniers par Palazuelos. Une cinquantaine de mineurs âgés parfois d’une douzaine d’années auraient été victimes de cet individu, qui organisait des orgies dans ses villas.

2019-04-17 20_56_16-Diputados aumentan a más del doble las penas por turismo sexual

Sur les réseaux sociaux, des parents sont en train de réclamer que Federico Weck Palazuelos lâche leurs enfants sur lesquels il a mis la main, selon les messages. Ils auraient tenté d’alerter des politiciens et la police, mais il ne se passe rien.

Selon la Tribuna de Espana, Weck Palazuelos menace les journalistes qui tenteraient d’évoquer l’affaire, en leur envoyant des flics corrompus pour les amener à « réfléchir ». Un procureur, un certain Merit Camacho García, lui donnerait des coups de main, notamment en demandant une protection de son domicile.

Depuis deux ans, Palazuelos a lancé des procédures en diffamation contre les gens qui l’accusent de proxénétisme de mineurs et de majeures sur les réseaux sociaux, et il a embauché un hacker pour contrer ces accusations.

Il serait aussi aidé par un cartel puissant de la région, le Cártel del Golfo, qui s’occuperait de la sale besogne.

Plusieurs affaires sont en train d'émerger à Acapulco, notamment un réseau de pédophiles repéré récemment sur Facebook.



[1] C’est la femme de Nacif (qu’il avait épousée quand elle avait 15 ans et lui plus de 40) qui avait fait les enregistrement et els avait diffusés avant de fuir, parce qu’il la battait et qu’elle voulait dénoncer ses actes pédophiles.

[2] A ce poste, Góngora Vera a été soupçonné d’avoir détourné et blanchi d’importantes sommes d’argent, grâce notamment à l’intervention de ses amis le sénateur Emilio Gamboa Patrón et jean Succar.

[3] Il est carrément soupçonné, alors qu’il gouvernait l’Etat de Veracruz, d’avoir laissé s’installer un cartel en toute impunité, malgré les débordements que cela implique avec les cartels déjà présents. Par ailleurs, plusieurs témoins l’accusaient d’avoir facilité du transport de drogue par avion.

[4] Il a tout de même fallu aller le récupérer en Arizona où il pensait pouvoir rester planqué.

14 avril 2019

Angleterre : Quand les VIP utilisent les réseaux de prostitution de mineurs (ou l'inverse)

9781907324802_360x

Focus cette fois-ci sur un des épisodes de la saga des réseaux pédophiles VIP en Angleterre, l’affaire de Playland, du nom d’un site de jeux d’arcade prisé par les ados près de Picadilly Circus à Londres. Réseaux dont l’existence n’a toujours pas été officiellement reconnue, mais ce n‘est pas faute de témoignages concordants de victimes, d’enquêteurs, d’éducateurs et autres témoins directs de ce système et de l’omerta qui va avec.

 

Si on remonte le fil de l'histoire, il faut revenir à 1975, quand Scotland Yard lance une enquête sur des abus sexuels sur mineurs (moins de 21 ans à l’époque), impliquant des personnalités qui se fournissaient en chair fraiche à Piccadilly Circus. A cette époque où l’homosexualité était encore interdite, c’était un lieu de rencontre et des types venaient y chercher des adolescents en errance : d’après une instruction judiciaire, pas moins de 64 maquereaux connus tournaient dans le coin en 1974.

 

Prostitution de jeunes pour les VIP

Beaucoup de mineurs, garçons et filles, passaient directement des foyers à la prostitution à Piccadilly, qui était comme la place Fonainas à Bruxelles ou la gare centrale à Amsterdam. Dans les années 80 et même 90, la situation n’avait pas vraiment changé. Certains éducateurs pédophiles qui opéraient dans des orphelinats et foyers londoniens assuraient parfaitement la transition de ces jeunes dans la vie active.

En fait, c’était un réseau de truands[1] qui opérait dans cette salle de jeux vidéos, et qui fournissait des Vip en jeunes prêts à des rapports sexuels contre un peu de drogue et d’argent.

Quelques types ont été inculpés, puis vaguement condamnés. Parmi eux, un certain Charles Hornby, un VIP très proche des milieux politiques. Selon l’un des condamnés, David Archer, Hornby n’était pas seul VIP impliqué et que la procédure était étouffée.

D’aucuns ont affirmé que Lord Mountbatten, l’oncle du prince Philip, le mari de la reine Elisabeth, était aussi dans l’affaire.

2019-04-13 20_13_30-'I was raped and pimped out to VIP sex parties at 20 and kept my dark secret for

Un livre sur cette histoire, "Playland: secrets of a forgotten scandal", a été publié en mars 2018 par Anthony Daly, lui-même victime de ce réseau qui exploitait de jeunes types, des fugueurs, de jeunes prostitués, des jeunes normaux qui étaient mis sous emprise par le réseau. Anthony Daly avait déjà témoigné publiquement en 2014, mais de manière anonyme.

Un système très proche de ce que racontait Samir Aouchiche dans son livre "L’Enfant sacrifié à Satan", dans lequel il raconte comment il a été récupéré par une espèce de secte satanique. Les ados étaient attirés par d’autres jeunes ou des adultes, avec des parties gratuites, des hamburgers et des sorties gratuites, dans un premier temps, puis on leur demandait en échange des actes sexuels "basiques", avant d’aller crescendo.

Daly avait 20 ans quand il a débarqué à Londres depuis l’Irlande du Nord, où il fuyait les attentats et la répression. Très vite il a commencé à traîner à Piccadilly Circus, notamment aux jeux d’arcades de Playland, et il s’est retrouvé sans argent.

C’est alors qu’il a rencontré Charles Hornby, un banquier de 35 ans issu de la bonne société, qui fréquentait le prince Charles et qui avait fait l’université d’Eton où une bonne partie du gratin anglais est passée. Bref, dès la première rencontre, par une connaissance commune, Hornby a drogue et violé Anthony Daly. Puis Hornby l’a poussé à rencontrer certains de ses amis [2].

A partir de là, Daly explique qu’il a été prostitué auprès de l’establishment. Il a été ainsi présent à diverses soirées où des mineurs étaient violés par les types, des politiciens, des patrons, des stars du show biz et de la télé, "dont beaucoup avaient un passé militaire", selon le récit du Belfast Telegraph.

 

Dans le marigot des VIP pédophiles

"Le sentiment était qu’ils étaient tellement puissants, qu’ils avaient tellement de relations, qu’il n’y avait aucun risque que je ne représente jamais une menace pour eux. Les règles normales ne s’appliquaient pas ici", écrit Anthony Daly.

Il cite par exemple comme pédophiles :

  • mirror23975Charles Irving, député conservateur tout juste élu, qui lui filait 30 £ pour les passes. Charles Irving a été cité également comme l’un des visiteurs d’Elm Guest House, ce bordel pédophile fréquenté par des membres du parti conservateur, des renseignements, des stars du moment comme Jimmy Savile, et qui a été actif entre 1979 et 1983. Irving, qui a été anobli en 1990 et est resté député jusqu’en 1992, a invité Anthony Daly à une soirée du Monday Club, un club très à droite du parti conservateur dont il était membre, qui a été dissous après qu’on l’ait pris à financer le Paedophile Information Exchange (un lobby pédophile actif des années 60 aux années 80), au début des années 80. Et dans les années 80, Irving a fondé la National Association for the Care and Resettlement of Offenders (Association nationale pour l’aide et la réinsertion des délinquants) et aussi, étrangement, la National Victims Association.

  • Basil Andrew Cohen, qui était le chauffeur de Charles Hornby et Keith Hunter, qui a été condamné à 6 ans, passés à 3 ans, pour pédophilie suite au procès de l’affaire Playland, et a connu d’autres procès au cours des années 70 et 80.
  • Simon Hornby, frère de Charles. Anthony Daly explique qu’il a aussi eu pour client le frère de Charles Hornby, Simon, qui était alors PDG d’un groupe de grandes surfaces. Et Simon Hornby, anobli quant à lui en 1988, a à son tour fait "rencontrer" son réseau à Anthony Daly, qui explique que ce réseau avait des connections étaient puissantes dans les milieux financier, politique et militaire.
  • 2019-04-13 23_58_38-Norman Tebbit admits he heard rumours top Tory was paedophile a decade before trJames Molyneaux, un politiciens pro anglais d’Irlande du Nord et membre du Monday Club dont il a même été vice-président.

  • Sir Michael Havers, député conservateur puis juge et principal conseiller juridique du gouvernement Thatcher dans les années 80, il a pu enterrer pas mal d’affaires dont celles du Kincora Boys Home et Elm Guest House[6]. D’après Anthony Daly, Havers était l’un des clients des gamins issus de Playland. D’ailleurs, il s’est beaucoup intéressé à cette affaire lors du procès en 1975. Il était aussi le frère de la juge Butler Sloss, la première juge nommée pour présider la grande enquête sur les abus sexuels en Angleterre et au Pays-de-Galles (qui a été forcée à démissionner suite à la pression de l’opinion publique).
  • Le vicomte William De L’Isle, député conservateur et ex gouverneur d’Australie passé lui aussi par Eton.
  • Nicholas Eden, fils d’un ancien premier ministre et lord d’Avon. Il a occupé quelques fonctions dans les gouvernements Thatcher et est mort du SIDA en 1985.
  • Tom Driberg, un client rencontré par le biais de Simon Hornby. Driberg était à la fois un prêtre anglican, un ancien député du Labour –il a même dirigé le parti- qui avait aussi travaillé pour le MI5, les services chargés du renseignement intérieur, tout en étant dans les années 40 un journaliste en vue (un cas classique en France aussi). Selon certains, il était aussi un agent double qui travaillait pour le KGB. En 1968 il aurait échappé à des poursuites pour des actes pédophiles, selon le député Simon Danczuk. Driberg était aussi proche de deux gros truands de l’époque, les frères Kray, qui lui fournissaient des mineurs et avec lesquels il partouzait régulièrement. Les frères Kray, qui ont eu les mains libres jusqu’en 1969, servaient aussi à éloigner les personnes qui pouvaient gêner Driberg. Il a été anobli en 1974 et est mort en 1976 d’une crise cardiaque à l’arrière d’un taxi.

 

Et depuis ?

PROD-Playland-in-Piccadilly-Central-London-EnglandSeptember-1975

Anthony Daly raconte qu’au bout de quelques mois à ce régime, il a fini par rentrer chez ses parents en Irlande du nord. L’année suivante, des militaires anglais sont venus chez lui, pour lui signifier qu’il était rappelé par ses "amis de Londres". Il n'y est pas retourné mais le message était clair.

En 2016, alors qu’il était en train d‘écrire son livre, Daly raconte que des flics sont entrés chez lui, disant qu’ils avaient des informations selon lesquelles il avait des contenus pédopornographiques. Et en 2017 ils ont dit qu’ils avaient trouvé 11 images. Puis on lui a expliqué qu’il ne serait pas poursuivi, mais que son ordinateur –dans lequel se trouvaient des preuves de ses liens avec Simon Hornby- devait être détruit.

Cinq types ont été condamnés dans cette affaire. Il y a Charles Hornby qui a pris 30 mois de prison et 1.000£ d’amende [7] lors du procès en 1975 (au cours duquel plusieurs dizaines d’adolescentes ont été entendus). Il y a aussi eu, dans une affaire jugée séparément, un certain Kenneth Martin, déjà condamné pour des agressions sur des mineurs, et qui utilisait l’appartement que lui prêtait une association de charité pour attirer des jeunes avec des jeux vidéos. Il a pris 7 ans de prison en 1975 pour avoir mis le grappin sur des ados à Playland.

D’autres ont été condamnés, mais seulement pour avoir racketté des jeunes prostitués de Picadilly.

dolphin square

En mai 2018, on a appris par un ancien policier que les enquêtes sur Twiss avaient été interdites par la hiérarchie. Roddam Twiss, qui est cité par Daly comme étant présent à la soirée où les deux frères ont été violés, avait été interrogé à la fin des années 70 au sujet de son implication dans le réseau pédophile VIP de Westminster.

Cette audition faiait suite à des accusations selon lesquelles Cyril Smith, député libéral ami de Jimmy Savile et pédophile notoire déjà l’époque, avait amené un mineur prostitué au domicile londonien de Twiss. D’après les premières investigations, Twiss était très connu dans le milieu des ados prostitués et son père l’avait viré du Parlement de Westminster où il avait interdiction de mettre les pieds. Enfin, il se rendait souvent au Dolphin Square, ce complexe d’immeubles de luxe dans lequel de nombreux politiciens vivaient, et où diverses partouzes pédophiles ont été dénoncées. En 1967, Twiss avait été condamné pour avoir déshabillé, attaché et frappé des garçons.

Quant à Cyril Smith, quand on a dit que pas moins de 144 plaintes pour viols et autres agressions sexuelles sur des mineurs ont été déposées contre lui au fil du temps et que jamais il n'a été poursuivi, on a tout dit. Au sujet de Cyril Smith, les derniers développements des "enquêtes" anglaises ont montré que les autorités avaient sciemment étouffé des dizaines d’affaires à son sujet.

Bref. C’est quand il s’est avéré que Twiss rabattait ces jeunes vers des VIP que l’enquête a été stoppée net. Anthony Daly explique que Twiss était en lien avec un jeune prostitué appelé Lennie Smith, qu’on retrouve parmi les quatre condamnés dans l’affaire du meurtre sadique de Jason Swift, un jeune fugueur, et probablement de plusieurs autres jeunes et enfants selon les policiers qui ont enquête sur ce groupe de types qui gravitaient autour d'un certain Sidney Cooke, lui-même en contact avec Jimmy Savile [8].

2019-04-13 22_58_18-mirror13589a

Lennie Smith était le rabatteur pour le réseau, il attirait des jeunes dans les orgies. Il a finalement été condamné en 1992 pour des viols commis sur un garçon de six ans qu'il gardait et est mort du SIDA en 2006.

En mars 2019, les dossiers des renseignements au sujet de 62 personnalités et 12 organisations qui ont été ouverts aux parlementaires dans le cadre de cette commission d’enquête sur 50 ans d’affaires étouffées (l’enquête ne porte que sur des faits antérieurs à 1992, comme si tout cela s’était arrêté).

Parmi ces dossiers, celui de Peter Hayman, a été partiellement transmis à la commission d’enquête de Westminster sur l’étouffement des affaires de réseaux pédophiles impliquant des VIP.

Il y avait aussi celui de Peter Morrison, décédé en 1995, ex responsable des relations avec le Parlement pour Thatcher.

Mais étrangement, parmi ces 62 dossiers il n’y aurait pas celui de Maurice Oldfield, nommé comme patron du MI6 en 1973, qui a été accusé de tremper dans plusieurs affaires de réseaux pédophiles et poussé vers la porte en 1979, peu avant que son "homosexualité" ne soit révélée. Oldfield a fréquenté le Kincora Boys Home, selon une victime de ce réseau et des agents des renseignements.

Le bras droit d'Oldfield était d'ailleurs Peter Hayman. 

 

-----------------------------

 

Ce qui apparaît aussi très clairement dans tout cela, c’est que pendant que les victimes qui osent dénoncer des réseaux VIP sont poursuivies et traquées les unes après les autres à la suite de la grande enquête sur les abus dans les institutions d’Angleterre et du Pays –de-Galles (qui exclut donc l’Irlande du Nord et l’affaire du Kincora Boys Home notamment, ainsi que les abus commis en Ecosse)[9], l’autre enquête sur l’étouffement des dossiers de réseaux pédophiles VIP avance et démontre parfaitement que ces affaires ont été systématiquement étouffées par les plus hautes autorités de l’Etat, et dans l'ensemble des services concernés (justice, renseignements, police, même les renseignements militaires).



[1] Selon la déposition d’Anthony Daly devant la commission d’enquête, ce groupe de truands était associé à un mafieux local très présent entre les années 50 et les années 70, Bernie Silver, lui-même proche d’un autre mafieux Juif mais des Etats-Unis, Martin Bromley. Qui « possédait la plupart des salles de jeux d’arcades dans le centre de Londres », jusqu’à sa condamnation pour une énorme fraude fiscale en 1981.

[2] Selon Daly, Charles Hornby lui a dit qu’il avait pris des photos la veille durant le viol et que s’il refusait il les montrerait à ses parents. C’était une technique courante à l’époque, qui est certainement encore utilisée quand les victimes, majeures ou mineures, sont issues d’un milieu extérieur au réseau.

[3] Une victime de ces orphelinats a vu Morrison repartir avec un enfant dans sa voiture.

[4] Pour plus de détails, je vais renvoyer à d’autres articles, mais en gros le Kincora était ou bien surveillé, ou bien organisé par le MI5 anglais, et de nombreux politiciens anglais et étrangers y sont passés lors de séjours à Belfast. Par ailleurs, les adolescents qui étaient victimes de ce réseau étaient amenée à voyager en Irlande et hors du pays.

[5] McKeague aurait été recruté par les renseignements anglais à cause de ses actes pédophiles, qui leur ont donné un moyen de pression inespéré. En 1973 il a été arrêté et interrogé dans le cadre de l’enquête sur le meurtre d’un gamin de 10 ans. Finalement, il a été assassiné en 1982, quelques jours après avoir été interrogé dans l’affaire du Kincora.

[6] Havers a aussi été juge dans l’affaire du tueur en série Peter Suthcliffe, passé pour un prédateur isolé alors que nombre d’éléments montraient le contraire. Notamment ses liens avec Jimmy Savile, par exemple.

[7] Condamné en juin 1975, il est ressorti de prison dès juillet 1976.

[8] Lennie Smith était lui aussi passé par les foyers de la protection de l’enfance avant de se retrouver à Piccadilly et sur le trottoir au début des années 70. En 1974 il devient assistant dans une salle d’arcades tenue par son « suggar daddy », Jack Parsons, un endroit qui servait aussi de couverture pour du trafic de drogue et la prostitution de jeunes. C’est dans l’appartement qu’il partageait avec deux autres pédophiles impliqué dans l’affaire, que Jason Swift a été tué en 1985.

[9] On a beaucoup parlé de cette grande enquête (Independent Inquiry into Child Sexual Abuse (IICSA)) qui a été décrédibilisée dès le départ en 2014 et n’avance strictement à rien. Plusieurs de victimes ont été poursuivies ou placées en hôpital psychiatrique après avoir témoigné et beaucoup ont refusé de témoigner à nouveau.

09 avril 2019

Magouilles et corruption des élites - Partie 3 : Recyclage des Nazis et Collabos dans les nouvelles structures (1)

GettyImages-1067250404

Après avoir vu comment les Nazis ont été aidés par la finance et l'industrie des pays de l'Ouest, et comment on a soigneusement évité de réprimer les Nazis et collabos après la guerre, nous allons voir comment ces Nazis et Collabos ont été recyclés dans les nouvelles structures de l'Etat d'après-guerre.

Aujourd'hui, voyons à quel point la mainmise des Etats-Unis a été importante dans tous les domaines de la vie française, de la politique à l'économie, en passant par l'enseignement supérieur, les syndicats, la culture, la justice, et bien-sûr les services de renseignement.

 

Cette partie 3 sur le recyclage des Nazis et Collabos dans les nouvelles structures sera donc composée de plusieurs chapitres:

  1. Les services sercets
  2. La banque et l'industrie
  3. La politique et les syndicats
  4. L'enseignement supérieur
  5. Les médias et la culture
  6. La justice

 

5182qS2VkML

Nous avons vu précédemment que la Libération de 1944-45 n’a pas été synonyme de victoire des démocrates sur les Nazis ou les fascistes. Maintenant on va aborder le système qui a été mis en place après la guerre par les Etats-Unis, en Europe.

On peut parler de système car la chose a été mise en place méthodiquement. Le but dudit système était de conserver la mainmise économique, politique et militaire sur l’Europe de l’Ouest, afin :

  • De limiter l’expansion de l’URSS, dans un contexte où le communisme, et les idées marxistes, avaient pas mal de sympathisants en Europe et donc une certaine portée.
  • S’assurer un marché ouvert et favorable pour les marchandises et les investissements US.

Pour cela, les Américains ont agi sur différents plans : ils ont modelé les services secrets d’Europe occidentale, laissé les fascistes diriger la banque et l’industrie, éliminé toute opposition sérieuse de la politique et des syndicats, mais aussi du monde universitaire et de la culture, et surtout misé sur la création de l’Europe.

Pour y parvenir, certaines factions des services de renseignement et de l’armée, de nombreux lobbys sous différentes formes, mais aussi des structures plus informelles comme la franc-maçonnerie ou l’Opus Dei, ont été mobilisées. Tout ce milieu constituant finalement une sorte de "5e colonne" nazie ou fasciste.

C’est ce que nous allons voir dans les prochains chapitres.

 

Les services secrets 

1. En Allemagne

Carte d'identité de l'armée américaine de Gehlen avec alias

Prenons pour commencer l’exemple des services de renseignements allemands, le BND ( en Allemand Bundesnachrichtendienst). Le BND a été mis en place en 1956 par la CIA, et était directement rattaché au département de la Défense des Etats-Unis, sans que cela ne dérange personne, et surtout pas le chancelier Adenauder [1].

Les Américains ont choisi comme dirigeants pour le BND une série d’individus qui étaient encore des Nazis quelques années plus tôt. Le tout premier "président" du BND, de 1956 à 1968, était d’ailleurs l’ancien officier des renseignementde l’armée allemande Reinhard Gehlen [2], qui avait largement contribué à façonner ledit BND. 

C’est une organisation militaire appelée l’ "organisation Gehlen", mise en place dès 1946 par les Américains –et qui était considérée en Allemagne comme une "institution privée germano-américaine", qui a servi de modèle et de structure de base au BND. Reinhard Gehlen a donc principalement recruté dans ses services, d’abord dans l’organisation Gehlen puis dans le BND, d’anciens SS, d’anciens gestapistes, et d’anciens membres de l’Abwehr, le contre-espionnage Nazi. Un autre Nazi, Herman Baun, a contribué à mettre en place le BND, qui a donc été créé comme une sorte de revival de l’Abwehr, pour lutter contre le communisme. Il a été décidé par les US que l’organisation Gehlen serait l’embryon du BND, et serait transférée plus tard sous la responsabilité officielle du gouvernement ouest-allemand.

Gehle BND

L’objectif affiché était d’obtenir des renseignements sur l’URSS, mais en réalité le BND collectait aussi des informations sur les politiciens allemands. Les agents du BND, Gehlen en tête, faisaient des dossiers par exemple sur le leader socialiste Willy Brandt [3] devenu chancelier, que le BND transmettait aussitôt à la CIA. Grâce à ces éléments, le BND de Gehlen a monté des coups médiatiques pour décrédibiliser Willy Brandt lorsqu’il était candidat contre Adenauer et évoquait une "détente" avec l’URSS, en diffusant des histoires de fesses et des histoires sur un rôle qu’il aurait eu pendant la guerre civile espagnole.

On a appris en 2017 seulement[4] que Gehlen avait aussi placé un agent dans la direction du parti socialiste, le SPD : le directeur de la politique de l’information du SPD Fried Wesemann qu’il avait recruté dès le début des années 50. En fait, des centaines de personnes ont été espionnées par le BDN de Gehlen, parmi lesquelles des politiques, des universitaires, des journalistes, des militaires. Même le Vatican a été espionné.

L’organisation Ghelen avait recruté un certain Hans Globke, chef de cabinet d’Adenauer dans les années 50, ce qui en faisait l’un des plus proches conseillers du chancelier. Dès 1933, Globke, haut fonctionnaire au ministère de la Justice, avait été actif dans les réformes imposées par le NSDAP, le parti nazi, notamment les lois raciales et le "code Juif". Un ancien officier de la Wehrmacht, Max Merten, a aussi affirmé que Globke était avec Adolf Eichmann responsable de la déportation d’environ 20.000 Juifs depuis Thessalonique en Grèce [5]. C’est ce genre de choses qui interdisait à Globke de mener une vraie carrière politique. Mais lui aussi, comme les vichystes en France, a réussi à laisser croire qu’il serait devenu une sorte d’opposant à Hitler.

Dès 1949, les US ont également poussé Gehlen à prendre contact avec les services secrets français de l’époque, le SDECE, ainsi qu’avec les services italiens et espagnols (alors que Franco était au pouvoir), afin bien-sûr de mener "un front uni contre le communisme".

2019-04-07 14_57_28-The strange case of a Nazi who became an Israeli hitman - Europe - Haaretz

En 1953, Gehlen a envoyé son vieil ami le SS Otto Skorzeny en Egypte pour qu’il y conseille le général Naguib sur le plan militaire. Selon la CIA, Skorzeny a organisé en Egypte la formation de commandos militaires, et a également essayé de vendre des armes à Naguib. En tout cas, avec une équipe d’anciens nazis, Skorzeny a formé les policiers et militaires égyptiens [6]. Plusieurs scientifiques nazis se trouvent alors en Egypte dans le cadre d’un programme militaire secret, et à ce moment (en 1960) le Mossad décide de recruter Skorzeny, car il était en contact avec ces scientifiques qui représentaient une menace pour Israël.

Les liens entre les réseaux Gehlen et les Etats-Unis étaient très étroits et cela, depuis le départ. Ainsi, en août 1945, Gehlen et plusieurs de ses hommes s’étaient rendus à Washington pour organiser la suite des événements. Entre 1945 et 1953, les Etats-Unis ont donné 25 millions de dollars à l’organisation Gehlen, et ils ont fourni au BND des formations, de l’équipement et des renseignements. De grands débats ont eu lieu sur le "transfert" de l’organisation Gehlen à l’Etat fédéral allemand, tout en restant bien-sûr entièrement dans le giron US. Par la suite, Gehlen n’a jamais accepté un quelconque contrôle politique du BND.

En 1951, le Bundestag avait voté une loi préservant la sécurité nationale et donc certains secrets d’Etat. Mais les Alliés, à travers le Haut-Commissariat, ont fait passer une loi pour la modifier et permettre la "fourniture d’informations de toute nature" aux Etats-Unis, ainsi que le maintien des relations avec les pays qui occupaient encore l’Allemagne de l’Ouest à l’époque (USA, France, Angleterre).

2018-11-25 17_16_03-CIA AND THE ORIGINS OF THE BND, 1949-56 VOL

Les Nazis se sont tellement bien réintroduits dans les structures institutionnelles de l’Etat d’après-guerre, qu’en 1951 on comptait déjà 376 groupes d’anciens SS, fédérés et dirigés par un SS, qui revendiquaient clairement une idéologie néo nazie [7]. Très vite, de nombreuses organisations d’extrême droite proche de l’armée fleurissent à leur tour et en 1964 un parti nazi, fidèle aux délires du 3e Reich, réapparaît.

"Au début des années 50, la police et la justice, les services de renseignements et les ministères, grouillèrent d’anciens nationaux-socialistes qui avaient retourné leur veste. En 1951, 30.000 anciens fonctionnaires et anciens soldats professionnels d’avant 1945 furent réintégrés", écrit le politologue Jean-Paul Picaper dans "Ces nazis qui ont échappé à la corde" (p.443), "Leur réhabilitation rassura de nombreux fugitifs nazis, qui revinrent en Allemagne, excepté ceux qui avaient participé aux génocides et à la Shoah, non couverts par les lois d’amnistie. Des enquêtes judiciaires furent suspendues, sinon oubliées. Peu à peu, la plupart des dossiers passèrent sous la pile".

Allen Dulles Time

Qui était derrière ces manœuvres visant à créer un BND qui ne serait jamais qu’une succursale locale de la CIA ? L’OSS-CIA en général, mais surtout à l’origine de la création de l’organisation Gehlen, il y avait Allen Dulles, avocat d'affaires qui était le représentant de Wall Street et le patron de l’Office of Strategic Studies, la future CIA. Dulles était très actif eu Europe pendant la guerre, notamment en Suisse. Son frère John Foster Dulles, également ex avocat de Wall Street [8], était quant à lui devenu secrétaire d’Etat.

Avec le réseau Gehlen, les US ont pu se livrer par exemple au trafic d’armes, notamment vers le Maghreb et le Moyen-Orient. Reinhard Gehlen a régné sur le BND jusqu’à sa retraite en 1968. Même la fille d’Himmler, surnommée "la princesse du nazisme", une négationniste pure et dure, a travaillé au BND dans les années 60.

2019-04-07 15_15_20-Neue Studie zum BKA_ Versorgungsanstalt für Ex-Nazis - SPIEGEL ONLINE

Citons encore Paul Dickopf, dont on a déjà un peu parlé, qui a été membre du parti Nazi, puis sous-lieutenant appartenant aux services secrets de la SS, puis agent de l’OSS et de la CIA dès 1945[9], chef de la police criminelle allemande, le BKA, en 1965, et même patron d’Interpol, la police "européenne", en 1970. On a appris aussi suite à la déclassification d’archives de la CIA, que l’agence d’espionnage US a rémunéré Dickopf de 1965 à 1971, durant sa présidence du BKA, et qu’il officiait en tant qu’ "agent unilatéral" de l’agence.

Dickopf, qui était accessoirement un grand ami du banquier d'extrême droite Suisse François Genoud (financier de divers mouvements nationalistes arabes) n'était apparemment pas le seul: "on sait depuis un rapport de 2011 que 33 de ses 47 cadres dirigeants de l’après-guerre étaient d’anciens SS", précisait un article Allemand de 2015. Ambiance.

portail_dachau_0

"Au Ministère des affaires étrangères où, à la défaite, 573 cadres sur 706 sont d’anciens membres du NSDAP et 70, d’anciens membres de la SS, la «cellule de protection juridique» chargée de suivre les cas des prisonniers de guerre allemands emprisonnés à l’étranger fonctionne plutôt comme un «centre d’alerte». Elle prévient les nazis en fuite, le "boucher de Lyon" Klaus Barbie par exemple, des actions lancées à leur encontre", ajoute l'article. On comprend miuex pourquoi si peu de Nazis et soutiens du Reich ont été condamnés (2% au grand maximum).

Officiellement tout cela est fini, mais il est parfaitement clair que le BND travaille toujours à la botte de la CIA. Ce n’est pas pour rien qu’en 2015, on a appris que le BND espionnait des entreprises agissant dans le domaine de la défense ainsi que de hauts fonctionnaires, des diplomates et des politiques français (notamment l’Elysée) et européens, et refilait les informations à la NSA, soi-disant à l’insu du gouvernement allemand.

Le scandale de la NSA qui a éclaté en 2015, a montré l’espionnage massif de l’Europe, aussi bien des dirigeants politiques européens que du secteur industriel (EADS, Eurocopter…), par les US. Il a révélé que le BND espionne aussi les voisins européens, pour le compte de la NSA [10]. Au XXIe siècle, le BND n’est donc ni indépendant des services US, ni placé sous aucun contrôle ne serait-ce que vaguement démocratique.

 

2. En France

cocodile

La fin de la guerre a été une période d’intenses tractations entre les Américains et les différents pays "alliés", passés sous domination économique, politique, mais aussi militaire des US. Si l’OTAN s’est installé à Paris à sa création en 1949, c’est parce que le terrain était propice à diverses manœuvres menées par le biais de la France. Par exemple, au niveau de la dissémination de manière discrète de l’arme nucléaire à travers le monde [11]. La France servait ainsi de "rempart nucléaire" contre l’URSS, tout en développant ses capacités militaires et en vendant à des pays "amis" même si en façade on les critiquait et les Etats-Unis n’étaient pas d’accord. En parallèle, toute une propagande pro-nucléaire s’est mise en place [12].

Il est aussi vrai que les français ont su agiter l’épouvantail soviétique dans les années d’après-guerre pour obtenir des financements US, notamment dans le domaine militaire. Evidemment, cela ne s’est pas fait sans contreparties.

 

Des fascistes pour lutter contre les communistes

En France, comme en Allemagne, dès la fin de la guerre, les US et les anglais ont organisé la mise en place des services de renseignements, dans une optique fermement anti-communiste. Cela peut sembler énorme car on évite de nous l’apprendre à l’école, mais aujourd’hui tout cela est très bien documenté.

Libération

L’armée et les services de renseignements des Etats-Unis se sont trouvés à la manœuvre, avec les services anglais, derrière la création des services de renseignements de plusieurs pays européens, dont la France. Les premières troupes qui ont constitué ces "nouveaux" services de renseignement d’après-guerre étaient pour la plupart très orientées à droite, et il n’était pas rare que d’anciens collabos et fascistes soient considérés comme des recrues de premier choix.

Par ailleurs, grâce à ces effectifs dont beaucoup étaient prompts à mener des opérations clandestines, les services américains et anglais ont pu organiser sur le territoire un certain nombre d’opérations "anticommunistes" dont toutes n’ont probablement pas encore été révélées par les archives.

Il y a par exemple, juste après la guerre, un coup monté en 1946-1947 appelé le "plan bleu" dont l’objectif était d’empêcher la montée politique des communistes, qui venaient même d’entrer au gouvernement (ils en ont rapidement été virés sur injonction des US, mais cet épisode a fait très peur à l’establishment). Toutefois, ce plan a été rapidement exposé et a donc échoué. Un autre plan d’armée secrète anti-communiste a très vite été mis sur les rails, à travers l’opération "Rose des Vents" lancée fin 1947. En fait, comme on va le voir au fil de cet article, ces manigances n’ont jamais vraiment cessé.

Dans les manœuvres de préparation dudit "Plan Bleu", "urent compromis des officiers supérieurs de l’armée et de la gendarmerie ainsi que des hauts fonctionnaires", selon Jean Chatain dans "Les affaires de M. Le Pen".

2019-04-07 15_26_21-« Paul Touvier était une crapule sans morale »

Parmi ces gens,  il y avait le milicien Paul Touvier qui a miraculeusement [13] échappé aux autorités pendant près de 50 ans alors qu’il était en principe recherché pour Collaboration. Le chef de Touvier dans la milice de Vichy, créée par Joseph Darnand, avait fui comme lui via les monastères. C’était un ancien cagoulard et membre de l’Action Française qui s’appelait Jean Degans [14]. Des militaires SAS britanniques étaient derrière l’opération, puisqu’ils avaient mis les protagonistes du complot en contact et en action, c’est-à-dire qu’ils avaient carrément organisé des groupes armés pour lutter contre une hypothétique invasion de l’URSS, mais aussi réagir "en cas d’occupation et de grève dans les usines", a raconté l’une des recrues de l’opération. Il s’agissait aussi de préparer un coup d’Etat, prévu pour août 1947[15].

gettyimages-843979040-612x612 Darnand

Il y a bien eu quelques arrestations dans cette histoire, mais tout le monde a été rapidement libéré. Puis les communistes ont mené l’enquête, et observé des parachutages de caisses, de nuit, dans l’est de la France. Dans les caisses, il y avait des armes, et deux inculpés "révéleront le nom des industriels locaux qui finançaient l’opération, ainsi que les camps d’entraînement de cette ‘armée’ cosmopolite comprenant des SS évadés, des anciens camelots du Roy des années trente, des émules de Pétain et quelques gaullistes du RPF", rapporte Jean Chatain.

La petite bande Darnand- Degans – Filliol (qui a été condamné quatre fois à la peine de mort à la Libération, a fui et est devenu le dirigeant de la branche espagnole de l’Oréal), leaders de la milice sous Vichy, avait été à l’origine en septembre 1944, avec quelques allemands, de la création en France d’un groupuscule appelé "l’Organisation Technique".

L’objectif de ce groupe monté juste après la Libération était, selon un document de la CIA, de recruter d’anciens miliciens afin de mener des opérations de sabotage et d’espionnage sur le territoire français pour le compte de Darnand et des Allemands [16]. Degans et Filliol dirigeaient ce groupuscule, et rapportaient aux Allemands ainsi qu’à Darnand qui, tout en dirigeant la Milice sous Vichy, "a été pendant un temps le chef de l’organisation qui gérait la totalité du marché noir dans le Sud de la France" selon les renseignements US.

Ladite "Organisation technique" était basée en Allemagne près de Siegmaringen et disposait de trois centres techniques. Selon Ralph Ganis dans "The Skorzeny Papers", l’Organisation technique était placée en Allemagne sous le commandement d’Otto Skorzeny. Elle avait aussi un but "anti-communiste", en exploitant les relations entre anciens cagoulards, qu’ils soient sous les ordres de l’Allemagne, de la Résistance ou dans l’armée française.

cagoule article proces

"Cet effort discret à la fin de la guerre pour intégrer l’ancienne Cagoule en un groupe anticommuniste commun et au cœur des contacts des renseignements français avec Skorzeny", écrit Ralph Ganis au sujet de ce groupe paramilitaire. L’ "Organisation technique" était "placée sous la haute autorité de Bickler[17] et Skorzeny et dirigée par Filiol (alias Denis). Elle dépend de Degans, chef des renseignements de la Milice, ex-directeur des renseignements généraux de la Sûreté Nationale. Ses objectifs sont de former des agents capables d’aller dans les territoires occupés par les Alliés pour y recueillir des renseignements d’ordre militaire, politique, économique (branche OTI) , exécuter des destructions, des sabotages, et créer un climat d’agitation révolutionnaire (OT2), établir des liaisons radio (OT3)", et les recrues étaient des miliciens qui avaient fui en Allemagne à la fin de la guerre, résume Jean-Marc Berlière dans "Liaisons dangereuses : Miliciens, truands, résistants, Paris 1944".

Dans les années d’après-guerre, les US se sont aussi occupés d’éjecter les gens un peu trop à gauche à leur goût de toute l’administration, et de réorganiser la police qui a été rapidement (dès 1947) vidée des communistes et autres gauchistes, renseignements généraux compris.

Un dénommé Jean Dides [18], sorte d'agent double qui collaborait avec l’Office of Strategic Sudies (OSS)[19] américain pendant la guerre alors qu’il travaillait déjà pour les Renseignements Généraux (RG) français de Vichy, a été placé en 1948 à la tête d’une nouvelle police secrète anticommuniste. Cette police parallèle, qui disposait de listes de communistes réalisées pendant et après la guerre, était sous la responsabilité du ministère de l’Intérieur tenu par Jules Moch.

Ce réseau de policiers anticommunistes constitué par Jean Dides était une sorte de filiale du "service d’ordre du RPF", avec lequel les US collaboraient déjà.

Jean baylot

Selon Patrice Hernu, dans son livre "Affaire Hernu : histoire d’une calomnie", "Le réseau Dides était en fait un service officiel de la préfecture de police de Paris, créé sur les instructions du ministère de l’Intérieur. Ce service comprenait dix inspecteurs de police placés sous les ordres d’un commissaire adjoint et de Jean Dides (qui deviendra le directeur de cabinet du préfet Jean Baylot)". 

Son réseau qui était à l'orgine censé traquer les communistes fliquait en fait un peu tout le monde, car Dides avait tendance à voir des communistes partout. Il est vrai que quand on a un fonds de commerce qui est la lutte anti-communiste, il vaut mieux que règne la crainte d’une cinquième colonne communiste. Crainte savamment entretenue par ceux qui avaient vu là un créneau porteur, que ce soit par idéologie ou par paranoïa.

Syndicaliste et membre de la SFIO dans les années 20, Jean Baylot entretenait depuis longtemps des réseaux anticommunistes via la franc-maçonnerie, qu’il avait rejointe à 24 ans au Grand Orient de France [20]. Patrice Hernu évoque une campagne de calomnie organisée au début des années 50, visant à faire passer son père, ministre de Mitterrand, pour un suppôt des soviétiques. Une campagne menée, explique-t-il, à l’aide des réseaux franc-maçons [21], et qui a culminé par un article dans L’Express en 1996.

L’un des bras droits de Jean Dides était  un certain Alfred Delarue, dit "Monsieur Charles", "ancien membre des brigades spéciales[22] de Vichy, condamné au lendemain de la Libération à vingt ans de travaux forcés, Alfred Delarue, détenu au camp de Noë dans l’Ardèche, s’en évade en 1947. Les services américains le récupèrent. Il se retrouve aux Etats-Unis. Quand il en revient, il retrouve place dans la police, dans le "réseau" Dides, avec d’autres anciens collaborateurs membres avec lui d’une ‘Amicale des épurés’", écrit Jean-Marc Théolleyre dans "Les Néo-nazis".  On retrouve à la fin des années 50 [23] Delarue, ainsi que Baylot, dans les réseaux de la Françafrique autour de Jacques Foccart.

 

Les officines anti-communistes

1315507-Où_est_le_camp_de_la_paix_

A côté de ses fonctions dans la nouvelle police secrète du ministre de l’Intérieur Jules Moch, Dides animait les meetings d’un groupuscule appelé "Paix et Liberté", mis en place dans le cadre de l’armée paramilitaire secrète que le général US William Donovan a organisée en Europe de l’Ouest dès 1947, en lien direct avec la CIA et grâce à un important financement de l’OTAN. Il a y a eu d’autres mouvements de ce nom dans d’autres pays sous la coupe des US, notamment en Italie. Jean Dides a mis une partie de ses amis flics révoqués après-guerre pour collaboration au service de Paix et Liberté. Le fidèle Delarue était lui aussi membre de Paix et liberté, conçu comme un pendant pro-américain du mouvement pour la paix proche de l’URSS.

Le mouvement Paix et Liberté est apparu en 1949 avec la bénédiction du ministre Jules Moch, un fervent anti-communiste qui avait violemment mis fin à diverses grèves, dont celle des mineurs en 1948, réprimée avec l’armée et dans le sang (5 morts officiellement). Le secrétaire de Paix et Liberté était un entrepreneur qui s’est enrichi pendant l’Occupation[24] et s’est lancé en politique en 1946, quand il est élu député, un dénommé Jean-Paul David. L’objectif affiché de ce groupuscule est de "combattre le communisme".

affiche-europe paix et liberté

En réalité il s’agissait surtout de mener des opérations "de guerre psychologique" à destination du grand public ou de neutralisation des opposants, grâce notamment à des commandos anti-ouvriers. Paix et Liberté bénéficiait de fonds de la CIA et du gouvernement français à l’époque Mendès-France. "Jean-Paul David disposait d’une douzaine de permanents payés sur fonds secrets, de relais dans les divers partis, d’une émission hebdomadaire puis bihebdomadaire sur les antennes de Paris-Inter et d’un bulletin hebdomadaire intitulé Défendre la vérité, dont la diffusion ne dépassait pas quelques milliers d’exemplaires mais dont les thèmes étaient repris dans une certaine presse", relatait le Monde Diplomatique en 1984.

Frédéric Charpier écrit dans "Les RG et le parti communiste : Un combat sans merci dans la guerre froide" que "Les membres de son réseau [à Jean Dides] se livraient à des attaques contre des militants communistes et des plasticages contre des permanences du parti" communiste, "Les équipes étaient constituées d’anciens miliciens, d’anciens parachutistes, d’anciens combattants de l’Indochine et de la Corée". Jean Dides est très impliqué dans le comité paix et Liberté en France, dont il est l’un des animateurs principaux. Et il ne s’agit pas de réunions d’énergumènes marginaux : Frédéric Charpier écrit qu’aux réunions, il y avait des gens comme le directeur de la Sûreté nationale, le préfet de police, un représentant du Président du conseil, un autre du ministère des Affaires étrangères, parfois un représentant de l’OTAN, d’autres d’EDF ou de la SNCF.

20150805_1720_Paix-et-liberte_1951est_FRE-ITA_HR_rdax_775x1092

En 1951, des comités Paix et Liberté ont été créés en Italie, en Belgique, aux Pays-Bas, au Danemark, en Allemagne de l’Ouest, au Vietnam, puis un peu plus tard en Grèce, Turquie, en Australie, en Suisse, en Angleterre. Et beaucoup d’argent frais est arrivé dans les caisses du mouvement.

Une époque à laquelle son dirigeant Jean-Paul David s’est rendu plusieurs fois aux Etats-Unis, où il a rencontré Nixon ainsi que des dirigeants de mouvements anti-communistes, des patrons de presse ou encore des dirigeants de la CIA : "Les rencontres de David, tant avec les responsables de la CIA, Allen Dulles et Walter Bedell Smith, qu’avec ceux du Département d’État ou encore avec les membres de l’OCB (Operations Coordinating Board), structure coordonnant les efforts américains en matière de guerre psychologique, montre bien comment Paix et Liberté continuait de rester un élément clé de la stratégie anticommuniste américaine pour la France, tout comme l’était, dans une moindre mesure, Pace e libertà pour l’Italie ; d’autant que l’administration Eisenhower accordait une importance croissante à la guerre psychologique. Mais, plutôt que de s’inscrire dans la politique américaine, Jean-Paul David cherchait, avec Bidault, à coordonner les efforts du monde libre en matière de propagande et de guerre psychologique au niveau de l’OTAN", analyse Bernard Ludwig dans un article sur "Le Comité européen et international Pais et Liberté". Mais les US auraient refusé de transmettre la coordination de Paix et Liberté à l’OTAN (cela aurait été trop voyant et aurait terni l’image de l’OTAN).

doriot

Pour en revenir à Jean Dides, qui a été membre du RPF de Doriot de 1947 à 1953, il a également organisé le service d’ordre du parti pendant plusieurs années. Ce service d’ordre est a progressivement muté en une espèce de milice gaulliste appelée le "Service d’Action Civique", le SAC. Qui n’avait rien de civique mais tout d’une milice discrète à la solde du parti gaulliste. "Le réseau Dides" (qui à l’origine était le service d’ordre du RPF, qui lui-même deviendra la SAC) doit son nom au commissaire Jean Dides. "Le ‘réseau Dides’ qui était en contact avec l’ambassade des Etats-Unis par l’intermédiaire d’un diplomate nommé Lallier, avait pour cheville ouvrière André Barunès et Alfred Delarue", déclarait le journaliste de l’Humanité Alain Guérin à la commission d’enquête sur le SAC.

Le SAC a pu regrouper jusqu’à 16.000 hommes, tous de droite, et souvent très à droite. On y trouvait aussi quelques anciens résistants, eux-mêmes barbouzes et/ou truands, en gros le même profil que dans les rangs des milices vichystes et des renseignements d’après-guerre. Tout ce petit monde était rémunéré et disposait de fausses cartes de police, qui faisaient office de laisser-passer. C’était bien pratique, comme on le verra, pour gérer les différents trafics qui servaient à alimenter les caisses du parti de droite. Quand Pasqua est viré du SAC en 1969, des groupes dissidents se multiplient, notamment dans le sud de la France.

Les financements du SAC ne provenaient pas que des braquages et des trafics tels que celui des armes ou de la drogue. Des entreprises françaises versaient aussi au pot (Crédit Lyonnais, Rhône-Poulenc qui avaient des capitaux publics, Dassault, Esso-Standard par exemple).

 

Les réseaux de barbouzes

churchill ramadier congres de la paix

Ces réseaux de barbouzes sont devenus une véritable institution parallèle en France, aux liens étroits aussi bien avec le banditisme qu’avec les milieux politiques de droite. En 1947, le président du Conseil (1er ministre) Paul Ramadier, qui éjecte les communistes du gouvernement, et son ministre des Affaires étrangères, commencent à négocier discrètement avec les Américains un accord qui met en place un plan appelé "Arc-en-Ciel", qui jetait les bases du réseau stay-behind français. Celui-ci était conçu avec deux branches, l’une civile, l’autre militaire.

En conséquence, Ramadier a ordonné au SDECE (Service de documentation extérieure et de contre-espionnage), les premiers services de renseignements de l’après-guerre, de mettre en place une armée secrète anti-communiste qui devait traquer et combattre les opposants jugés potentiellement subversifs et mener diverses opérations clandestines en cas de présence soviétique sur le territoire.

Les bases du renseignement français sont alors jetées avec ces gens, aux idées anti-communistes, voire carrément fascistes. Même si juste après la guerre, un certain nombre de communistes étaient encore présents dans les milieux du renseignement en raison de leur forte présence dans la Résistance.

francois-de-grossouvre-costume

La première forme d’armée secrète a été montée dans le cadre d’une opération appelée le "Plan Bleu", qui échoué après avoir été rapidement éventée en 1947. Une nouvelle tentative a rapidement été mise en œuvre : c’était l’opération dite "Rose des vents", destinée à mettre en place une armée anticommuniste secrète. Là encore, les recrues issues de l’extrême droite et de la Collaboration étaient semble-t-il des recrues de premier choix. François de Grossouvre, le fidèle bras droit de Mitterrand, ex milicien d’extrême droite [25] avant la deuxième guerre, vichyste et collabo pendant la guerre avant de devenir résistant, a été l’un des dirigeants de cette armée "Rose des vents" à partir de 1950  dans la région lyonnaise [26].

Grossouvre, chevalier de l’Ordre de Malte dont il était ambassadeur au Maroc, était aussi un industriel qui avait une licence exclusive avec Coca-Cola [27] depuis les années 50, et des contacts avec les représentants de cette entreprise, dont certains étaient aussi des membres de la CIA. A cette époque, Grossouvre est aussi correspondant du SDECE dans la région lyonnaise et chargé de mettre en place des cellules stay-behind dans la région [28]. Il a aussi été patron de presse (actionnaire principal de La Montagne et le Journal du Centre dans les années 70), tant qu’à faire. Selon un câble de l’ambassade des Etats-Unis à Paris destiné à Washington datant de février 1984, Grossouvre "a connu, conseillé (et financé) Mitterrand pendant plus de vingt ans et ils sont considérés comme de bons amis". L’armée "Rose des vents" a cependant assez vite été supplantée par le SAC.

Legion-Etrangere-Putsch-Algerie-01

En parallèle, les groupuscules d’extrême-droite commencent à émerger. Le premier parti d’extrême droite d’après-guerre, de tendance franchement fasciste, arrive en 1950 : l’Union des nationaux indépendants et républicains (UNIR), qui regroupait de nombreux vichystes, parmi lesquels Jean Dides, élu sous cette bannière comme conseiller municipal puis député à Paris. La principale revendication de cette "Union des nationaux indépendants et républicains" était d’obtenir la révision du procès de Pétain et tous les collabos condamnés. Un mouvement néo-fasciste est aussi créé à la même époque, Jeune Nation. Son fondateur, Tixier-Vignancour, a encore créé en 1954 le Rassemblement National Français, toujours à l’extrême-droite.

Pendant la guerre d’Algérie, de nombreux membres du SDECE étaient contre l’indépendance, et le sont restés, se positionnant alors contre De Gaulle. L’Opération Résurrection, qui a mené à la chute de la IVe République en 1958, destinée à imposer De Gaulle via un coup d’Etat militaire et la prise des lieux de pouvoir parisiens, est une manifestation de cette mouvance. Qui, certes, fut bien aidée par l’OTAN et les US, pour bloquer la gauche.

2019-04-07 15_59_53-INA - Jalons - Le putsch des généraux _ les débuts

Il y a eu une nouvelle tentative de coup d’Etat en 1961, par des généraux d’extrême droite refusant l’indépendance de l’Algérie[29], eux aussi soutenus par les US. L’Organisation Armée Secrète (OAS), fondée pour l’occasion, était derrière cette entreprise, et des agents des réseaux behind y ont participé activement.

L’un des généraux pustchistes, le général Challe, était quelque temps auparavant le commandant en chef des Forces Alliées en Europe Centrale, ce qui implique forcément des liens avec l’OTAN et les réseaux stay-behind. En 1961, on lisait dans L’Express que "Les plus hauts personnages de l’État français l’admettent volontiers en privé : la CIA a joué un rôle direct dans le coup d’État d’Alger, et elle est certainement pour beaucoup dans la décision du général Challe de déclencher ce putsch". Dix jours avant la tentative de coup d’Etat, plusieurs militaires putschistes se sont rendus à Madrid pour une réunion avec des membres de services de renseignements européens et la CIA. Apparemment, les US ont promis que s’ils parvenaient à prendre le pouvoir, Washington reconnaîtrait le nouveau gouvernement dans les 48 h.

OAS algerie

Aujourd’hui, certains disent que la CIA a aidé les généraux contre l’avis de la Maison Blanche. En tout cas, dès le lendemain du putsch, un journal italien affirme que Allen Dulles et la CIA ont soutenu ce coup, information qui venait directement de l’Elysée, où l’on est convaincu que les américains ont incité Challe à mener ledit putsch, qu’ils ont suivi quasiment en direct. Et en effet, les US haïssaient De Gaulle, qui le leur rendait bien. Le lendemain du putsch, il a pris les pleins pouvoirs et entamé la répression des dissidents, qui ont entamé une guerre clandestine en Algérie.

L’OAS a terrorisé les indépendantistes algériens jusque sur le sol français, et s’est implantée en métropole. Jean Dides a rejoint la branche française, l’OAS-Métropole, et une autre branche s’est installée à Madrid, dans l’Espagne franquiste. La CIA a continué à soutenir cette OAS qui était une pure organisation terroriste, à travers notamment l’ "American Committee for France and Algeria", un organe de propagande américain réclamant l’Algérie française.

L’OAS était un ramassis de tout ce que la fachosphère pouvait comprendre à l’époque : vichystes, fascistes, royalistes, maurrassiens, intégristes chrétiens, poujadistes… qui ont massacré et torturé à tour de bras, commis des dizaines d’attentats en Algérie et en France.

En face, De Gaulle a utilisé le SDECE, avec lequel la CIA était aussi en contact. Un groupuscule lié au SDECE, la Main Rouge, a été créé pour mener des actions terroristes contre l’OAS et contre le FLN algérien. La Main Rouge visait aussi à procurer une couverture médiatique pour les actions menées en France et à l’étranger. Le SAC, notamment un de ses leaders le truand lyonnais Jean Augé [30] avec ses équipes, a été aussi utilisé pour lutter contre l’OAS, de même que le clan des Guerrini à Marseille [31].

guerre-algerie-oas-fln-gaulle-hollande-rue-isly

Patricia Tourancheau expliquait dans Libération le 18 juillet 2001 que : "Afin d'accréditer l'idée d'une organisation indépendante «contre-terroriste», les cerveaux du Sdece fabriquent des communiqués de revendication et des interviews de prétendus «membres actifs» de la «Main rouge». Selon le commandant Muelle, «ces conférences de presse étaient montées par l'échelon de commandement du Sdece», le général Grossin. Et d'«honorables correspondants» relaient ces boniments auprès des journalistes. Dans le Daily Mail britannique puis le Spiegel allemand, Christian Durieux, jeune Corse et prof de maths, téléguidé par le Sdece, se plaint même d'un manque de reconnaissance de son organisation la «Main rouge» par les autorités ­ «aucun officiel français n'a osé admettre notre existence»­ et se vante de ses «exploits contre-terroristes» qui ont «mis fin à l'activité de certains trafiquants d'armes». Le Sdece pousse l'intox jusqu'à publier en 1960 un livre intitulé la Main rouge aux éditions Nord-Sud, montées pour l'occasion par «l'honorable correspondant» Jacques Latour".

OAS attentat

En réalité, la Main Rouge a bien existé. Ses éminences grises étaient des gens sympathiques comme le préfet de police Jean Baylot, l’ex commissaire Jean Dides, ou le colonel et député Pierre Battesti. Le groupe était financé depuis 1958 par "une subvention mensuelle d’un million d’anciens francs de Michel Debré, prélevés sur les fonds secrets", rappelle Jean-Pierre Bat dans "La fabrique des barbouzes : Histoire des réseaux Foccart en Afrique". En 2017, des documents déclassifiés montrent que des assassinats ciblés ont été réalisés par la Main Rouge, sous l’autorité du ministre de l’Intérieur Michel Debré, et avec l’aide des services d’Allemagne de l’Ouest.

L’un des dirigeants de la Main Rouge était le colonel André-Marcel Mercier, basé à Berne depuis 1952, où il occupait officiellement un poste d’attaché commercial à l’ambassade de France. Selon le livre collectif "Histoire secrète de la Ve République", c’est Mercier qui a recruté une bonne partie des assassins qui ont réalisé les assassinats ciblés d’opposants à l’Algérie française et de leurs soutiens ou encore de militants politiques camerounais, assassinats revendiqués par la Main Rouge.

800px-Algerian_war_collage_wikipedia-672x372

Le tout à partir de la Suisse, ce qui a causé un mini scandale en raison de la contradiction avec la pseudo "neutralité" affichée chez les Helvètes. Et ces meurtres ciblés ont été totalement autorisés dès la fin 1956 par un premier ministre socialiste, Guy Mollet. Derrière la Main Rouge, on retrouve le SDECE, et des dirigeants du 11 Choc, le bataillon chargé de l’ "information" , dont des éléments ont contribué aux actions secrètes de la Main Rouge. Jacques Foccart, ce très proche de De Gaulle et homme de la Françafrique, était d’ailleurs un réserviste du service action du 11e Choc. Fin 1960, le SDECE a mis fin aux activités de la Main ROuge, dont les membres ont rejoint l'OAS

En 1955, une cellule du SDECE appelée le "Brain Trust Action", directement liée aux réseaux stay-behind, a été chargée de former les types qui devaient organiser les différents coups tordus, notamment les assassinats ciblés. Certaines formations étaient assurées à Fort Bragg, le quartier général de la CIA aux Etats-Unis. Cette cellule a ensuite installé ses pions anticommunistes et pro américains dans des groupes plus ou moins ésotériques [32], obéissant souvent à diverses branches de l’OTAN (aux acronymes incompréhensibles comme CCUO, CPC, ACC, ou directement le SHAPE, qui est le commandement de l’OTAN).

2019-04-07 16_30_47-17 octobre 1961, une manifestation pacifique d'Algériens devient _ratonnade_

Le 17 octobre 1961, ce sont des policiers français qui ont organisé la répression sanglante d’une manifestation pacifique de 40.000 algériens contre le couvre-feu qui leur était imposé en région parisienne depuis le 5 octobre, en raison disaient les autorités des troubles en Algérie.

Cette manif était organisée par le FLN, et a viré en ratonnade géante, avec de nombreux morts : plus de 200 morts d’après l’ancien conseiller à la sécurité de De Gaulle, Constantin Melnik. Certains victimes, repêchées pendant plusieurs semaines dans la Seine, ont été tuées par balles. Ce sont des policiers, aux ordres du préfet de police de la Seine le Nazi Maurice Papon, qui ont organisé les agressions systématiques des manifestants, dès la sortie des bus. Si l’histoire officielle française cherche à occulter cette sombre affaire, certains ont parlé de "massacre", un terme avalisé par la justice.

arton907

Papon ne s’est pas retrouvé là par hasard : c’est parce qu’il n’avait aucun scrupule dans la répression, comme il l’avait si bien montré durant la guerre, que De Gaulle l’a fait mettre au poste de préfet de la Seine. Un article de L’Humanité du 17 octobre 1961 explique :  "La nomination de Maurice Papon – dont le passé de haut fonctionnaire de l’appareil de répression du régime de Vichy était alors soigneusement caché – à la préfecture de police fut un moment clé dans l’escalade. Face aux attentats ciblés contre des policiers, organisés par le FLN, Papon n’hésita pas une seconde à ordonner des rafles massives et à couvrir des assassinats. Les premiers remontent à la fin de l’année 1959 et ne s’arrêteront plus. La réplique du FLN fut à la mesure du défi. Des policiers furent abattus. Papon déclara : « Pour un coup reçu, nous en porterons dix !".

En Algérie, Papon a  été préfet de 1949 à 1951, puis de 1956 à 1958, quand Guy Mollet l’a nommé Inspecteur Général de l’Administration à Constantine. Là aussi, il a développé les "renseignements" sous la forme d’une milice anti opposants appelée "Section Administrative Urbaine" et a commis des meurtres, évidemment impunis et passés totalement sous silence. Pour cela, il a formé des traitres, et envoyé des commandos avec des harkis et des CRS.

 

Des services entre le marteau et l’enclume

Lucky Luciano

Au début des années 60, la tension montre entre Paris et Washington. Une tension qui culminera avec le retrait de l’OTAN en 1964. Pour embêter De Gaulle, la CIA a mené diverses opérations dans le contexte de la guerre d’Algérie par exemple. Un épisode a vu la CIA empêcher le FLN algérien de s’approvisionner en armes, grâce à un accord passé avec le SDECE et le mafieux sicilien installé aux USA Lucky Luciano, à qui elle avait donné le monopole sur l’importation d’héroïne aux Etats-Unis. Le deal consistait à faire bloquer par la Cosa Nostra de Lucky Luciano les bateaux qui livraient les armes, et en échange la France fermait les yeux sur les trafics de Luciano dans le secteur[33].  

A ce moment, en 1961, le SDECE est en train d’être repris en main par Jacques Foccart, conseiller de De Gaulle sur les affaires africaines, qui était aussi chargé par De Gaulle de surveiller les renseignements. Foccart assume également les caquettes de patron des réseaux africains du gaullisme, et de patron du SAC, deux vecteurs importants d’argent pour le parti gaulliste. On s’aperçoit que les influences s’entrecroisent, que le SDECE, c’est-à-dire les services de renseignements, passent des accords avec les Etats-Unis et la mafia, tout en étant au service des réseaux gaullistes de Jacques Foccart.

aginter-press-card

En 1966, des membres de l’OAS ont créé Aginter Press, la version portugaise de l’armée stay-behind mais dotée d’une portée internationale, qui était dirigée par Yves Guérain-Sérac, un ancien de l’OAS. Aginter Press a été impliqué dans les attentats menés en Italie dans les années 60 à 80, notamment celui de la Piazza Fontana en 1969 [34]. Les "correspondants" d’Aginter Press à travers le monde étaient des fascistes, comme Delle Chiaie en Italie, ou Jean Violet en France, et bénéficiait de diverses sources de financements, comme les donations du cimentier italien Carlo Pesenti.

En 1966 également, De Gaulle rejette l’OTAN, qui déménage son QG de Paris à Mons en Belgique. Les troupes US en France, qui étaient 25.000, sont aussi presque toutes virées. Mais cela ne stoppe pas l’existence des réseaux stay-behind en France. Dans les années 70, le patron du SDECE Alexandre de Marenches lance en coordination avec la CIA, les services anglais et l’OTAN, le plan "Parsifal", destiné à activer tous les réseaux stay-behind et éventuellement à organiser un repli en Espagne, toujours sous la dictature franquiste. Ces réseaux stay-behind se sont en partie intégrés au SAC, le Service d’Action Civique ancien "service d’ordre du RPF", le parti gaulliste, et qui était formé depuis la guerre d’un tas de barbouzes, de fachos de tous bords et de truands (une qualité n’excluant pas les autres) [35].

foccart livre

Le SAC a été créé en 1958 par plusieurs membres de l’UDR (Union des Républicains, le parti gaulliste), parmi lesquels Charles Pasqua (qui fut ministre de l’Intérieur de 1986 à 1988 puis de 1993 à 1995) et le déjà l'incontourbale Jacques Foccart, mais aussi Roger Frey, ex ministre de l’Intérieur, ou encore le très à droite Alexandre Sanguinetti[36], Jean Bozzi, et Paul Comiti.

Le SAC a été très vite transformé en une sorte de milice à la solde des pontes du parti de De Gaulle, et on le retrouve cité ou impliqué dans de nombreuses affaires louches depuis lors : le meurtre de Robert Boulin [37], le gang des Lyonnais, l’affaire Markovic, la tuerie d’Auriol, l’enlèvement en 1965 en plein Paris de l’opposant marocain Ben Barka et l’exfiltration des coupables, le meurtre de Pierre Goldman [38] pour n'en citer quelques-unes…

A la croisée des réseaux mafieux et des réseaux gaullistes, il y a un proche de Pasqua, Etienne Léandri, mafieux et Collabo pendant la guerre[39], qui avait fui en Italie où il s’était rapproché de Lucky Luciano, l’homme de la CIA pour le trafic de drogue vers les Etats-Unis et l'Europe. Il s’est rapproché du même coup de la CIA et a pu rentrer en France dès 1957 où il s’est installé à Paris et s’est reconverti en homme d’affaires. "Leandri se fait «arrangeur» auprès de grandes boîtes françaises (Thomson, Elf, GMF, Lyonnaise et Générale des eaux). Cela va du recouvrement musclé de créances à la contrepartie off-shore d'un deal", explique Renaud Lecadre dans un article de Libération. Dans son livre "Mafias", le juge Gilbert Thiel écrit que le fait d’avoir été l’intermédiaire entre Lucky Luciano et la CIA a permis à Léandri "d’entamer une nouvelle carrière, celle d’intermédiaire dans des ventes d’armes et dans la négociation de juteux contrats pétroliers".

mafia-république-complot

Léandri est rapidement entré en contact avec Charles Pasqua qui n’était pas encore politicien. Dès la création du SAC, à la fin des années 50. Léandri a ensuite réalisé divers business pour de grandes entreprises françaises en tant qu'intermédiaire, ce qui lui a valu d’être cité dans l’Angolagate par exemple. On peut se demander jusqu’à quand Léandri a conservé la bénédiction de la CIA, mais il est très probale, vu les milieux dans elsquels il grenouillait, qu'il ne l’a jamais perdue.

Une affaire qui est passée sous le scope de la justice il y a quelques années, l’affaire Alstom, impliquait une joyeuse bande dans laquelle on trouvait à la fois Léandri et le fils de Pasqua, qui a été condamné en 2007. Dans le cadre du transfert du siège d’Alstom, une autorisation de l’autorité issue du ministère de l’Intérieur était nécessaire.

french connection

Dans "9-2 le clan du président", un livre sur la sarkozie, Hélène Constanty explique que "Pour débloquer le dossier, la société avait dû verser 770.000 euros en Suisse. Après avoir transité sur plusieurs comptes dont celui d’Etienne Léandri (…), les fonds extorqués avaient finalement atterri dans un compte suisse dont l’ayant-droit était Pierre Pasqua. Selon l’accusation, le but ultime de la manœuvre était le financement occulte des activités politiques de son père".

Le SAC était très certainement impliqué dans la French Connection, et en tout cas certains de ses membres étaient mouillés jusqu’au cou. "À la fin des années 1960, de nombreux « barbouzes » porteurs d’une carte tricolore furent mis en cause dans des affaires de convoyage d’héroïne : Ange Simonpierri, Joseph Maro, etc. L’ancien membre du SAC repenti, Dominique Calzi, a par exemple rapporté avoir été témoin d’une opération de récupération, de recel et de revente de morphine-base venant de Turquie, supervisée par plusieurs membres du SAC (Victor Léandri, Bernard Cochinaire, Gérard Kappé, etc.). Impliqués aussi dans le trafic d’armes venant de Yougoslavie, ils étaient par ailleurs responsables de la sécurité lors de campagnes électorales de candidats UDR locaux", rappelle Alexandre Marchant dans l’article "L’Etat, la drogue et le « complot » en France ; de la French Connection à l’îlot Chalon, des années 1960 aux années 1980" .

 

Des services barbouzes à la botte du pouvoir politique

chirac foccart

On retrouve encore le SAC, derrière Jacques Foccart, au cœur du financement du parti gaulliste par les réseaux africains. Certaines branches du SAC étaient ainsi chargées de récupérer de l’argent, et "L’Afrique, domaine réservé de Jacques Foccart - conseiller du général et l’un des fondateurs du SAC- est en la matière un terrain privilégié. Sociétés d’import-export, collaboration avec les services secrets de l’Etat, trafics de stupéfiants ou d’armes, aucune des opérations permettant de récupérer de l’argent sale et de le blanchir n’est négligée", écrivent Roger Faligot, Jean Guisnel et leurs co-auteurs dans "Histoire secrète de la Ve République" (p. 81). Chirac lui aussi a bénéficié des hommes de main du SAC dès 1967, quand il a cherché à conquérir la Corrèze, pouvant officier comme service d’ordre, colleurs d’affiches, porteurs de valises…

Les services secrets, le SDECE à l'époque, était aussi probablement à la manœuvre dans l’organisation du trafic, comme le suggère l’ "affaire Delouette", du nom d’un certain Robert Delouette. Celui-ci s’était fait coincer à la frontière des Etats-Unis en avril 1971, alors qu’il récupérait la livraison d’un bateau en provenance du Havre, livraison qui consistait en 89 paquets de 500 g d’héroïne. Roger Delouette a déclaré travailler pour le SDECE, les services secrets français, sur les ordres du colonel Fournier. Les US inculpent tout le monde.

delouette saisie

Les autorités US se sont aperçues que le type travaillait bien pour le SDECE, pour lequel il avait accompli plusieurs missions depuis 1969, et qu’il était en contact direct avec un proche de Paqua, Jean-Charles Marchiani, dont le nom figurait 23 fois dans l’agenda de Delouette et qu’il avait appelé juste après son arrestation pour lui demander de l’aide. Mais il semble que ce ne soit pas pour le SDECE que le trafic d’héroïne avait été mis en place. La piste serait plutôt à chercher du côté de la mafia Corse, même si l’un n’empêche pas l’autre.

On pourrait écrire une encyclopédie sur les méfaits du SAC, longtemps piloté par Foccart, Pierre Debizet et Pasqua, ses liens avec le grand banditisme, le trafic de drogues et d’armes, la corruption, ses opérations sous faux drapeau…

Autour de l'extrême-droite, de nombreux membres du SAC aux idées souvent fascistes gravitaient. A la fin des années 70, mais surtout au début des années 80, le Front National se structure. On trouve parmi ses cadres de nombreux anciens nazis, des néo nazis, des fascistes [40]. Par exemple Roland Gaucher qui a été l’un des fondateurs du FN ou André Dufraisse, ex membre du Parti Populaire Français et de la Légion des Volontaires Français, pro nazis. Pendant la guerre Roland Gaucher avait dirigé le mouvement de jeunesse du Rassemblement National Populaire de Déat et réclamait davantage d’exécutions d’otages à Vichy, puis a travaillé après la guerre pour divers journaux dont Minute, un organe lié à la droite extrême, mais aussi aux officines de la droite politique. Gaucher deviendra même conseiller régional dans l’est de la France, et député européen. Et le FN se porte très bien car il est financé allègrement par Mitterrand grâce à l’argent donné par les dictateurs africains.

2019-04-07 15_51_57-Grossouvre _ sa famille conteste la thèse du suicide

En 1981 Mitterrand décide de supprimer le SAC et transforme le SDECE en DGSE, mais il est probable que les réseaux stay behind ont perduré avec François de Grossouvre, son bras droit suicidé en 1994 (un suicide toutefois contesté par la famille [41]). Quant au SAC, il a eu des successeurs, comme le Mouvement initiative et liberté (MIL) basé à Levallois, dont Pierre Debizet a été secrétaire général de 1985 à 1987, et qui, selon Frédéric Charpier dans "Officines, trente ans de barbouzeries chiraquiennes", "fournit en 2007 un contingent de gorilles armés au candidat Sarkozy"[42].

D’ailleurs, Michèle Alliot-Marie, membre de l’aile droite du RPR qui nous a inventé l’affaire dite des "anarcho-autonomes de Tarnac", était une des figures du MIL, lui-même lié au syndicat étudiant de droite, l‘UNI, lui-même créé avec l’aide du SAC. Le MIL prônait une société individualiste, du « mérite » et du chacun pour soi, une société répressive avec un "régime économique, qui doit être fondé sur la libre entreprise et l’initiative personnelle". Le discours est très proche, sinon similaire, à celui du FN, et on retrouve le MIL dans la mouvance "Manif pour Tous".

Charles Pasqua, avant d’être ministre et de commencer en politique, a été l’un des fondateurs du SAC tout en travaillant chez Ricard. Il était proche des milieux du banditisme, et dans le sud-est de la France ou la région lyonnaise, il n’était pas rare de le voir attablé avec les truands du coin. Les autres fondateurs du SAC, des proches de De Gaulle qui avaient le pied en politique (Foccart, Bozzi, Comiti, Sanguinetti…) ont permis à Pasqua une belle ascension en politique.

Dans le documentaire Mafia et République (partie 2), l’historien François Audigier explique qu’en mai 1968, Pasqua a mobilisé 1700 gros bras du SAC contre les manifestants parisiens : "il a rendu beaucoup de services, on lui offre une investiture au moment des législatives en juin 1968" dans les Hauts-de-Seine, qu’il mène grâce encore une fois aux colleurs d’affiches et gros bras du SAC. Léandri devient son conseiller, ainsi que Jean-Charles Marchiani. En mai 68, Pasqua a aussi organisé une marche sur les Champs Elysées pour soutenir Mon général. Suite à quoi Pompidou l’a convoqué pour lui proposer d’être candidat aux prochaines législatives [43]. C’est ainsi qu’il a atterri dans les Hauts-de-Seine, à Levallois-Perret. Il a ensuite continué sa carrière politique dans ce secteur, avec l‘aide d’autres Corses comme Achille Peretti le maire de Neuilly ou Charles Ceccaldi-Raynaud le maire de Putteaux. Très vite aussi, on voit apparaître parmi ses fidèles Jean-Charles Marchiani, un autre Corse passé par les renseignements.

2019-04-07 17_22_36-Le dealer du Tout-Paris, prince de la cocaïne, se venge de Chirac et Johnny - Sp

Récemment, un ancien mafieux, Gérard Fauré, a déclaré qu’il vendait de la coke à Chirac très régulièrement[44], ainsi qu’à Johnny. Il explique aussi qu’il a travaillé avec des gens l’OAS en Espagne, qui lui ont présenté Gaëtan Zampa, réputé proche des milieux d’extrême droite, et qu’en 1978 Pasqua l’a appelé pour organiser un braquage au bénéfice du SAC, avec des informations fournies par le SAC. La moitié de la somme a été reversée à Pasqua. D’autres braquages en France et à l’étranger, notamment en Algérie et aux Pays-Bas, ont été menés sur le même schéma (l’argent volé en Algérie était blanchi dans l’Espagne franquiste). C’est encore le SAC qui l’a fait évader de prison à Marbella.

Ce qui n’est pas sans rappeler l’affaire du gang des Lyonnais, dont on soupçonne fortement qu’il a commis des braquages pour reverser une partie de l’argent au SAC et cet argent était en partie reversé au RPR, le parti de Chirac et Pasqua (les meneurs du gang des Lyonnais étaient membres du SAC). Pour Fauré, Pasqua était un "homme très dangereux". Des trafics de drogue, notamment le transit d’une tonne de cannabis, ont aussi été réalisés pour le compte de Pasqua.

Pasqua Chirac

Pour donner une autre anecdote sur Pasqua, dont on regrette qu’il n’ait jamais eu à répondre de ses actes, il a travaillé comme directeur des opérations internationales chez Pernod Ricard, ce qui l’a rapproché du roi Hassan II du Maroc, notamment. De cette amitié serait née un réseau de production de drogue grâce à des laboratoires de transformation de cocaïne installés en 1962 au Maroc, la coke étant ensuite transportée "dans des avions militaires atterrissant dans les deux importantes bases militaires d’Evreux et de Tours[45]. Cette relation franco marocaine étroite a été alimentée encore par Chirac, qui à peine élu en 1995 a rendu visite à Hassan II, et a reçu une ferme dans le Ouled Dzaim. A partir de là, la France a été très rapidement envahie de cannabis venu du Maroc (les fameuses "savonnettes"), à bas prix et de qualité souvent douteuse [46]. La collaboration a continué sous Mohamed VI, bien évidemment.

1c713577da3896ae3e458261533ead46-600x330

Pasqua et son fidèle bras droit Jean-Charles Marchiani ont été cités comme étant en lien avec les réseaux de la French Connection, démantelés au début des années 70, au grand désarroi des autorités françaises qui tiraient d’importants revenus de la transformation d’opium en héroïne dans les labos de la région Marseillaise. En effet, l’importateur et distributeur du pastis Ricard en Amérique du Nord était Jean Venturi, un truand marseillais qui a été inculpé par les US en 1967 dans le cadre de la French Connection[47], mais jamais arrêté. A ce moment-là, Pasqua, qui avait Venturi sous ses ordres, se dit qu’il est temps de quitter la boîte et de se consacrer à la politique.

Les Américains ont commencé à sévir contre ce trafic au début des années 70, alors que 80% de l’héroïne importée aux Etats-Unis était traitée en France. En 1971, directeur du bureau des stupéfiants US en Europe, John Cusack, déclare dans le quotidien local Le Provençal, que "Actuellement, il y a dans Marseille, forts de leurs comptes en banque, de leurs relations, du respect qui les entoure, trois ou quatre gros bonnets de la drogue qui se sentent en sécurité (…) L’organisation est en place depuis longtemps. Certainement une vingtaine d’années. Elle bénéficie de nombreuses complicités, d’une connaissance du pays et de beaucoup d’argent[48].

2019-04-07 17_27_05-J'étais le fournisseur de coke du Tout-Paris des années 1980 - VICE

Pour en revenir à Gérard Fauré, il déclare également avoir attaqué des militants basques de l’ETA espagnol, pour le compte de Franco, parce que ce dernier "ne voulait pas mêler les Espagnols à ces histoires-là". Le procédé est connu des services secrets un peu partout : faire faire la sale besogne par des barbouzes d’un autre pays, ou par des truands aux ordres, les deux catégories trainant souvent ensemble. 

Fauré a aussi évoqué la pédocriminalité au Maroc, expliquant que la président du tribunal de Tanger avait à disposition huit enfants qui étaient ses esclaves sexuels, et pour rester discrets c’est le père de Gérard Fauré, médecin, qui intervenait pour "réparer" les victimes[49]. Il évoque aussi un bar tenu par un certain "Michel" qui "vendait les petits enfants à des personnalités notamment de la famille royale anglaise". Selon Fauré, tout cela continue aujourd’hui, et on peut ajouter qu’il se passe la même chose en France. 

Avec l’arrivée de De Gaulle au pouvoir en 1958, une certaine tension s'est fait jour entre Paris et Washington. De Gaulle reprend en main les renseignements, et les US doivent se faire plus discrets. Mais cela ne change pas grand-chose : les nouveaux chefs restent inféodés aux Américians.

Les pratiques barbouzardes n’ont quant à elles pas cessé. Sarkoléon a bien envoyé les services spéciaux pour nettoyer le terrain lors de la chute de Kadhafi. Le micron a tout près de lui, ou a eu, un dénommé Benalla, lui-même en contact avec "Alexandre" Djouhri, qui a joué l’intermédiaire dans différents contrats avec l’Afrique et le Moyen-Orient (essentiellement l’Algérie, la Libye et l’Arabie Saoudite). Benalla, qui se rend lui-même "dans une dizaine de pays d’Afrique", notamment au Tchad, au Congo et au Cameroun, en possession de passeports diplomatiques alors qu’il n’est plus en fonction à l’Elysée, à plusieurs reprises, pour du "business" [50].

2019-04-07 17_28_43-Les mystérieuses activités de _consulting_ d'Alexandre Benalla en Afrique

Djouhri, quant à lui, se vante d’avoir été le "conseiller" de Chirac comme de Sarkoléon, ce qui ne laisse pas d’étonner quand on retrace le parcours de celui qui n’était dans les années 80 qu’un petit délinquant de banlieue [51], qui s’est reconverti dans le métier bien plus rémunérateur d’intermédiaire, grâce à la protection politique de la droite, dont l’entourage de Pasqua [52]. Jusqu’en 2016, quand les juges demandent à l’interroger, et que Djouhri décide de quitter la France. Il a été finalement arrêté en janvier 2018 à l’aéroport de Londres, mais a été libéré deux jours plus tard grâce à une caution d’1 million de £ versée par des amis fidèles, mais est retourné en prison quelques semaines plus tard, soupçonné d’avoir voulu s’enfuir. Il est cité dans l’affaire du financement libyen de la campagne de sarkoléon.

Pourtant, ""Je les tiens tous par les couilles" serait sa phrase fétiche, selon Pierre Péan : "Il dit ça à propos des grands patrons et des hommes politiques qu’il a approchés" ".

2019-04-07 17_30_24-Qui est Alexandre Djouhri, ce proche de Nicolas Sarkozy au coeur de l'enquête su

"Alexandre Djouhri possèderait une fortune de plusieurs milliards d’euros, dont on peine à savoir l’origine. "Essayer de trouver les flux financiers qu’il génère ou qu’il a aidé à faire, c’est difficile, admet Pierre Péan. Personne ne peut dire quoi que ce soit sur où est cet argent, comment il l’a obtenu etc. Il travaille toujours pour le compte de quelqu’un d’autre et il prend son pourcentage au passage", lisait-on sur France Info le 3 février 2018. Djouhri est aussi un ami de Squarcini, qui fut le patron des renseignement s généraux sous sarkoléon, qui serait lui aussi intervenu dans l’affaire de l’argent libyen pour la campagne de 2007. Aujourd’hui, Squarcini a monté une boîte active en grande partie en Afrique, dans le domaine de la sécurité et l’intelligence économique, Kyrnos, qui a parmi ses client LVMH.

Une perquisition assez fructueuse semble-t-il a été menée à son domicile en 2016 "dans le cadre de trois enquêtes", et en septembre 2018, Squarcini a été placé en garde-à-vue "dans le cadre d'une information judiciaire ouverte pour trafic d'influence, violation du secret et compromission du secret défense ». Et la justice se rend compte qu’il mélange les genres, utilisant ses relations dans les renseignements au service de ses clients et amis politiques.

2019-04-07 19_01_50-Monacogate_ perquisition chez Bernard Squarcini - L'Express

C’est aussi sous la direction de Squarcini (à la DCRI, nouvellement créée par sarkoléon qui avait une dent contre les RG) que l’affaire dite de "Tarnac" a été montée de toutes pièces, pour faire plaisir au pouvoir politique : l'objectif était de faire monter la mayonnaise dans l'opinion publique quant à une hypothétique mouvance "anarcho autonome". Afin de faire trembler dans le chaumières, quelques jeunes anars ont été arrêtés et poursuivis durant des années de manière totalement hallucinante par une justice peu regardante sur la qualité des procédures.

En attendant, cette opération a permis que des centaines de personnes soient victimes de perquisitions abusives, parfois placées en garde-à-vue, leurs ordinateurs et téléphones saisis, avant d'être fichées, et cela dà travers toute la France, pour une affaire dont on savait dès le départ qu’elle était complètement bidon. Quant au renvoi devant les justice des responsables de cette manipulation qui est un véritable scandale d'Etat, on peut autant attendre le déluge car nous savons que nous ne sommes pas dans un Etat de droit.

 

3. En Belgique

OTAN

En Belgique, le scénario est un peu le même, avec quelques variantes car les responsables de ce pays n'ont jamais eu honte de leur atlantisme sans bornes, sauf en 1990 quand le scandale Gladio a éclaté en Italie (on va y revenir). Le service de renseignements belge, la Sûreté de l’Etat, a été réorganisé par regroupement des services civils et militaires juste avant le début de la guerre, en mars 1940, et a été piloté depuis Londres par les autorités exilées. Dès le début, donc, il a été chargé de mener des opérations clandestines dans les pays occupés. Durant la guerre, ce service a été principalement occupé à encourager la Résistance.

Dès le début de la guerre, donc, la collaboration a été totale entre les renseignements belges et anglais puis américains. Au fil des années d’après-guerre, cette mainmise a perduré de manière plus discrète à travers le réseau stay-behind. Et on a vu en Belgique, comme en France, des éléments d’extrême-droite entrer dans les rangs des renseignements, puisque l’ennemi numéro un était devenu l’URSS. 

"A partir de la fin de 1945 et avec le début de la guerre froide, la Sûreté de l’Etat s’orienta également davantage vers la cible communiste, récoltant des informations sur les politiciens et les fonctionnaires communistes, en dépit de protestations plutôt fortes de la part d’une partie de la presse et de parlementaires : les membres communistes de la Résistant demeuraient des héros aux yeux de l’opinion", écrit Lode Von Outrive, docteur en politique sociale qui a étudié de près la question. Il ajoute : "Les gouvernements successifs participèrent de plus en plus au climat anti-russe américain et occidental (OTAN) et à l’insécurité morale et politique qui en résultait". En gros, on peut dire que « stay-behind » ou pas, la Belgique était à 100% dans la ligne de l’OTAN. On comprend donc que le réseau stay-behind en lui-même n’était qu’une cellule purement militaire et clandestine, qui avait pour avantage principal d’agir si besoin dans le dos des autorités.

DF-HS2TUQAAKg3_ Spaak

Il apparaît également, selon un article du Morgen, que "pendant des années, la répartition des personnes et des moyens a été établie selon les priorités des Américains et de l’OTAN ; le service de contre-espionnage était particulièrement braqué sur la présence éventuelle d’agents du Pacte de Varsovie dans notre pays".

C’est Paul Henri Spaak, ministre du "parti ouvrier" dans les années 30, élu président de la première assemblée générale des Nations Unies à Londres en 1946 et 1er ministre, puis secrétaire général de l’OTAN de 1957 à 1961, qui a ouvert les bras aux réseaux stay-behind en Belgique. Pour ses bons et loyaux services, Spaak, alias "Mr Europe", a reçu la médialle de la paix en 1961 des mains de Kennedy.

spaak Time

Quand il a engagé la Belgique dans le stay-behind, début 1949, dans un contexte où le parti communiste, dirigé par Julien Lahaut, montait en puissance, et où les syndicats avaient permis d’obtenir diverses avancées sociales. "Le 17 mars 1948 fut fondé le Western Union Clandestine Committee (WUCC), en français le Comité Clandestin de l’Union Occidentale ou CCUO. Avec pour mission d’anticiper en temps de paix une éventuelle invasion soviétique, il s’agissait d’un centre de coordination du réseau clandestin Gladio où siégeaient cinq pays : le Royaume-Uni, la Belgique, les Pays-Bas, le Luxembourg et la France", explique Daniele Ganser. La finalité du CCUO n’était pas tant d’anticiper une invasion soviétique, que "d’éliminer les candidats communistes des institutions du pouvoir". Quand l’OTAN a été créée en 1949, elle a absorbé le CCUO.

Et c’est  logiquement en Belgique que le siège de l’OTAN a été transféré en 1966, quand De Gaulle les a virés et a retiré la France de l’OTAN [53] (puis sarkoléon et flamby nous y ont remis). Le pays était donc un terrain favorable pour les diverses manœuvres atlantistes, au premier rang desquelles figurait la création d’une Europe sans contraintes économiques pour les US. Dès 1949, un réseau stay-behind à deux têtes a été créé en Belgique : une branche dépendant de la Sûreté de l’Etat, qui est civile, et une branche qui supervisait la première, liée aux renseignements militaires appelés SDRA. 

Si la branche civile était semble-t-il cantonnée à des tâches de renseignement et de communication, la branche militaire était chargée "de l’organisation de l’action militaire", et "la composante principale de ces réseaux, les Equipes Spéciales de Renseignements, ESR, étaient constituées de para commandos hyper-entraînés, mais aussi de spécialistes en transmissions et en explosifs, de plongeurs, d’anciens militaires, de gendarmes et de policiers" [54].

signature OTAN 1949

Diverses structures qui regroupaient plusieurs pays de l’Alliance atlantique chapeautaient le réseau belge. Par exemple, l’Allied Cooperation Committee (ACC), composé des Pays-Bas, de la Belgique, du Luxembourg, de la France, de l’Angleterre, rejoints par les USA à partir de 1958, puis par l’Allemagne, l’Italie, le Danemark et la Norvège. L’ACC agissait comme un comité de concertation auquel se retrouvaient des représentants des services de renseignements des différents pays. Selon la commission d’enquête parlementaire belge, l’objectif de l’ACC était "de préparer, en temps de paix, la coordination des activités stay-behind qui auront lieu en temps de guerre", et chaque pays aurait gardé le contrôle sur son organisation stay-behind nationale. Ce qui, au vu des éléments qu’on connaît aujourd’hui, est hautement improbable. Officiellement, la toute dernière réunion de l’ACC a eu lieu à Bruxelles les 23 et 24 octobre 1990, juste avant que le scandale n’éclate en Italie.

la_grande_greve_contre_la_loi_unique_1960

Les premiers membres du stay-behind belge étaient des parachutistes, formés principalement au sabotage et au harcèlement. Selon le rapport d’enquête, c’est seulement vers 1970 que le service a commencé à recruter des civils, "dans tous les milieux et dans toutes les professions". Les entraînements sont alors en partie réalisés en Grande-Bretagne, et des instructeurs anglais sont venus en Belgique entraîner les troupes stay-behind.

Selon le rapport, les entraînements pour mener des sabotages auraient été stoppés à cette époque, parce qu’à partir de ce moment, "les Special Forces américaines étaient censées exercer de telles missions". Sur le sol belge, donc. Ce qui a été fait, comme on va le voir, jusqu’à la fin des années 80 au moins.

D’ailleurs, en 1964, quand l’OTAN est expulsée de France et installe son siège à Mons, le Service général des renseignements et de la sûreté (SGR), rattaché à l’Etat-major militaire. Mais, "il est très important de mentionner que le SGR travaille dans le cadre de l’OTAN et que le personnel aussi bien civil que militaire n’a aucune compétence judiciaire", précise Lode Van Outrive dans l’article "Les services de renseignement et de sécurité", publié en 1999. Et il apparaît clairement que cette participation du SGR à l’OTAN est toujours restée "peu contrôlée", comme l’explique l’auteur avec mesure.

2019-04-07 18_06_01-L’ex-chef du réseau Stay-behind livre ses secrets mais aucun nom - La Libre

A la fin des années 80, le SDRA 8, un service du renseignement et de la sécurité de l’armée, a été chargé de la supervision du stay-behind et des liens avec l’OTAN. Ce rapport évite bien-sûr de parler de toute activité subversive réelle sur le territoire belge, mais les faits ont prouvé que cela a bien été le cas, comme on va le voir par la suite. Un colonel Belge, Bernard Legrand, a cependant déclaré dans la presse belge en novembre 2015 que le stay-behind belge n’a "rien à voir avec l’OTAN", mais directement avec la CIA. Ce colonel Legrand ose également déclarer que le stay-behind belge n’avait rien à voir avec l’extrême droite, ce qui est un mensonge éhonté.

Après la dénonciation des réseaux stay-behind en Italie en 1990, une commission d’enquête a été mise en place en Belgique pour étudier la question. Dans leur rapport, les parlementaires belges expliquent que les archives concernant les deux branches belges, le SDRA et le STC/mob, ont été retrouvées, sous forme de "bandes perforées" qu’il fallait encore déchiffrer, dans des coffres qui se trouvaient à Londres et à Washington. 

Le réseau stay-behind belge a fonctionné sans interruption au moins jusque dans les années 90, mais pourquoi cette organisation aurait-elle cessé ? Un certain nombre de politiciens savaient mais aucun n’a rien avoué. Selon l’hebdomadaire Le Vif / L’Express du 7/11/2015, "Dès leur entrée en fonction, les Premiers ministres, ministres de la Défense et de la Justice (pour la tutelle de la Sûreté de l’État) étaient briefés sur ce réseau qui évitait les chemins trop courus de l’Otan".

Par ailleurs, ce n’est pas parce que le stay-behind belge a été officiellement déstructuré que les activités des renseignements ont évolué. Ils ont continué à surveiller les mouvements politiques séparatistes, "anti-atlantiques ou anti-américians, ceux de l’extrême gauche comme de l’extrême-droite", explique Lode Van Outrive. En réalité, ils ont beaucoup plus travaillé contre l’extrême-gauche et les anti américains que contre l’extrême-droite, dont les groupuscules ont proliféré durant toute la guerre froide et encore aujourd’hui.

 

******************

 


Magouilles et corruption des élites - Partie 1 : La 2e Guerre Mondiale, œuvre du fascisme financier - donde vamos

Les citoyens relèvent la tête, il est temps de contribuer à diffuser des outils de lecture du monde actuel. Car, si nos dirigeants nous enfoncent dans la mondialisation et l'ultra libéralisme économique et financier, ce n'est pas par pragmatisme (on l'a bien compris au vu des résultats économiques et sociaux désastreux de ces politiques), mais par idéologie.

http://dondevamos.canalblog.com


Magouilles et corruption des élites - Partie 2: Le sabotage de la dénazification - donde vamos

Les citoyens relèvent la tête, il est temps de contribuer à diffuser des outils de lecture du monde actuel. Car, si nos dirigeants nous enfoncent dans la mondialisation et l'ultra libéralisme économique et financier, ce n'est pas par pragmatisme (on l'a bien compris au vu des résultats économiques et sociaux désastreux de ces politiques), mais par idéologie.

http://dondevamos.canalblog.com



[1] Selon Der Spiegel du 17 mai 1971, c’est même Gehlen en personne qui a rédigé le dossier de personnalité d’Adenauer, destiné aux Américains, avant qu’il ne soit présenté comme candidat à la chancellerie de la toute nouvelle République Fédérale d’Allemagne, et Gehlen avait considéré qu’il ferait très bien l’affaire.

gettyimages-514958752-1024x1024 gehlen

[2] En 1936, Gehlen était officier de l’Etat-major allemand, devenu commandant en 1939. En 1942 il rejoint le haut commandement des armées étrangères de l’Est. A ce poste, il avait pour rôle d’estimer les capacités militaires soviétiques, ce qui l’a amené à comprendre qu’il allait devoir passer à l’Ouest, et à microfilmer de nombreuses archives sur l’URSS et les communistes, qu’il a données aux Américains à la fin de la guerre. Il a été interrogé dès juin 1945 par les US, à Wiesbaden. Par ailleurs, il disait avoir encore des contacts de l’autre côté du "rideau de fer", ce qui a beaucoup intéressé les Américains.

[3] Le BND a rassemblé des photos et d’autres documents liés à la vie privée de Brandt, qu’il a utilisés pour le faire chanter et pour ensuite donner sa démission du poste de chancelier en mai 1974. Le dossier était dans les tiroirs du chef de la police fédérale, Horst Herold.

[4] Quand des archives appartenant à Reinhard Gehlen ont été envoyées au Süddeutsche Zeitung. Il est apparu alors que Wesermann tuyautait les services de renseignements allemands et américains sur ses copains du parti socialiste, aussi bien sur le plan de la vie privée que sur les discussions à l’intérieur du parti.

[5] Globke a répondu par une plainte en diffamation et dénonciation calomnieuse, a nié en bloc ces accusations, et a aussi mené avec Gehlen et le BND une campagne de diffamation et de calomnie contre Mertens, afin de le faire passer pour un agent soviétique.

[6] Cf. "Skorzeny, chef des commandos de Hitler" de Glenn Infield, Pygmalion, 2009

[8] Les frères Dulles étaient avocats chez Sullivan et Cromwell (comme Christine Lagarde) dans les années 20 et 30.

[9] Dans son livre "L’Extrémiste : François Genoud, de Hitler à Carlos", Pierre Péan écrit que dès 1945, Dickopf a été un agent d’Allen Dulles. "J’ai retrouvé à Washington deux de ses mémorandums à Dulles, datés du 14 mai 1945", écrit Péan, "dans lesquels l’ancien officier de l’Abwher fournit des renseignements sur les espions allemands installés en Suisse".

[10] Pour Merkel cependant, il n’y avait aucun mal à espionner les autres, dont la France, car il faut "coopérer sur la plan international" afin que l’Allemagne puisse "mener à bien sa tâche face aux menaces terroristes internationales", et par conséquent il fallait collaborer avec la NSA. Elle aurait pu prévenir que l’ensemble des plus hautes fonctions de la République (comme l’Elysée) étaient sur écoutes, mais bizarrement Hollande a immédiatement pardonné, évoquant un "dysfonctionnement"...

En Autriche, par exemple, on vient d’apprendre que 2.000 cibles, dont les ambassades, ont été écoutées entre 1999 et 2006 (il s‘agit de toutes les communications, par smartphone ou par mail).

[11] Cf. « Noir Chirac », de François-Xavier Verschave, 2002, Les Arènes, qui se base lui-même en partie sur le travail de la journaliste Dominique Lorentz,

[12] Pierre-Marie Gallois, général de l’armée de l’air, raconte dans son livre autobiographique "Le sablier du siècle" qu’il a écrit en 1949 dans des journaux en vue comme Combat ou France Soir, sous différents noms, pour faire "campagne" en faveur de l’industrie aéronautique.

2019-04-07 18_10_24-Paul Touvier, le récit d'une fuite française - L'Express

[13] En effet, bien que soi-disant poursuivi pour crimes liés à la Collaboration, Touvier continuait à harceler ses victimes en toute impunité. On peut aussi s’étonner, par exemple, du fait que Touvier ait pu obtenir une nouvelle carte d’identité à son nom le 6 avril 1967 par la préfecture du Rhône. Ceci, alors qu’il avait bien donné une adresse permettant de le retrouver, à savoir le 37 rue des Channées dans le 7e arrondissement de Lyon, à la cure de la paroisse du quartier.

[14] Degans était à Vichy sous les ordres d’un autre cagoulard, Jean Filliol. Pendant la guerre, Degans a dirigé un Groupe de Protection (GP) où on fichait massivement les opposants potentiels à la "Révolution Nationale", puis en 1941 il a rejoint le Service d’Ordre Légionnaire (SOL) créé par Darnand. En 1942 Darnand l’appelle à Vichy pour mettre en place le service de renseignement du SOL qui devient la milice française, et est placée sous les ordres de Pierre Laval. Degans en dirige le service de renseignements (le 2e service) à partir de février 1943, et en mai 1944 il prend la tête des Renseignements Généraux afin de lutter activement contre la Résistance, y compris en menant des actes de provocations dont ont été accusés les résistants. En avril 1945 il passe de l’Allemagne où s’était réfugié en Italie, accompagné de Darnand et de quelques centaines de miliciens. C’est là qu’ils sont arrêtés en mai 1945, transférés à Nice (une vadrouille suivie de près par les Américains), et s’évadent. Selon l’historien François Le Goarant de Tromelin, Degans "a aussi été récupéré et protégé en premier lieu par l'Eglise puis ensuite par les Américains. Ce personnage tout particulièrement secret est à étudier soigneusement".  Par ailleurs, une note des RG du 20 novembre 1945 citée par Gérard Chauvy dans "Histoire sombre de la milice", affirme que Degans "malgré son passé chargé de crimes et son activité antipatriotique, serait employé comme agent de renseignements à la solde d’une puissance alliée". En tout cas, ce catho intégriste et royaliste, ex collabo, a pu rentrer tranquillement dans son Languedoc natal après quelques temps passés planqué dans des monastères, et il y est mort en 1972 sans avoir été inquiété.

[15] Selon une note du ministère de l’Intérieur citée par Jean Chatain dans "Les affaires de M Le Pen", les organisateurs du coup "comptaient profiter des complications internationales et utiliser à leur profit les difficultés intérieures françaises, estimant abusivement que la France était devenue un baril de poudre qu’une étincelle suffirait à faire sauter. Ils se proposaient de provoquer cette étincelle. A des dates depuis longtemps fixées, une série d’opérations –attaques, attentats individuels, siège de dépôts de munitions- devaient être déclenchées. Au jour J+ 3 dans l’Est et au jour J+6 en Allemagne occupée, une série de provocations devaient obliger l’armée à jouer son rôle de rétablissement de l’ordre et à entrer en lice en pleine confusion".

[16] Les miliciens, dont certains avaient pour objectif de mener des sabotages en France, d’autres de mener de la subversion politique, ont été parachutés en France depuis l’Italie et l’Allemagne pour organiser la résistance anti-alliés. Tous auraient été capturés et une partie ont été fusillés.

[17] Le colonel Hermann Bickler, qui a dirigé à partir de 1943 le service d’espionnage de la SS en France. Le PPF de Doriot a été un précieux allié de Bickler.

[18] Jean Dides s’est engagé dans la police en 1940 et devient membre des renseignements généraux 2 ans plus tard, en charge de la répression des étrangers et des Juifs, avec pour mission de traquer les Résistants. Après la guerre, il prend contact avec l’OSS à la recherche de cadres anticommunistes pour la police, et défend les flics virés lors de la purge des Collabos. Plus tard il est devenu député poujadiste, puis conseiller municipal de Paris. Le bras droit de Dides à la police était Charles Delarue, un Collabo condamné à 20 ans de travaux forcés à la Libération, qui s’est échappé et a été recruté par les US et reste un peu aux Etats-Unis, avant d’être réintégré en France par un préfet socialiste. Selon certains Dides était en lien avec l’OSS. Il était aussi en contact direct avec l’ambassade US à Paris. Trop exposé, il a été viré de la police en 1954.

[19] L’OSS a été créé officiellement en 1942 avec deux missions principales : recueillir partout dans le monde du renseignement stratégique, et assurer des missions clandestines. Il est remplacé en 1946 par le Central Intelligence Group, lui-même remplacé en 1947 par la CIA, placée sous le contrôle de la Maison Blanche (du moins sur le papier).

[20] D’après certaines sources liées à la franc-maçonnerie, Baylot, entré en maçonnerie en 1922, serait devenu grand maître l’année suivante, serait passé au 18e degré en 1932, et au 33e en 1946.

Hernu-FM-Mag-001-218x300

[21] Patrice Hernu cite parmi les instigateurs de cette calomnie un certain Gilbert Pradet, militant de gauche avant-guerre, journaliste qui a continué d’écrire pendant l’Occupation, mais cette fois dans un registre très à droite, et dans la presse collaborationniste comme "France, revue de l’Etat nouveau". Mais, il n’a pas eu d’ennuis à la Libération, et a repris ses activités tout en entrant au Grand Orient de France. Patrice Hernu écrit que "Vinatrel est alors un des piliers (avec Jean Baylot) de ce que certains appelleront les « réseaux anticommunistes de la franc-maçonnerie »". C’est Pradet, alias Guy Vinatrel, qui a selon lui lancé cette rumeur en 1950 dans des revues confidentielles qu’il tenait : Contacts et Les Lettres Mensuelles.

[22] Une police sous l’autorité de la préfecture de Paris, chargée de la traque des opposants.

[23] Après l’affaire des écoutes en 1955, qui a fait scandale : Dides a été exposé pour avoir mis en place un système d’écoutes et avoir tout fait pour décrédibiliser François Mitterrand. Suite à cela Jean Baylot a été viré par Mitterrand qui était ministre de l’Intréieur.

[24] Cf. "Affaire Hernu : histoire d’une calomnie".

[25] Grossouvre a été un des membres de l’OSARN (Organisation secrète d’action révolutionnaire nationale), alias la Cagoule, créée par Eugène Deloncle et financée par le patron de l’Oréal, Eugène Schueller, notamment. La Cagoule a été active très peu de temps dans les années 30, mais elle avait clairement un but insurrectionnel. Selon un article de Thierry Meyssan, "Histoire secrète de L’Oréal" du 3 mars 2004, Grossouvre dirigeait avec Joseph Darnand une cellule de La Cagoule, appelée Les Chevaliers du Glaive, dotée d’un rituel proche de celui du Ku Klux Klan, d’où l’appellation de "La Cagoule". En novembre 1937, l’organisation, qui avait placé des caches d’armes un peu partout sur le territoire, a tenté un coup d’Etat et cela a précipité sa chute. Mais les membres continuent leurs activités.

[26] D’après Louis Mouchon, qui a été son agent traitant et l’a recruté, le fait que Grossouvre était le patron des sucres Berger & Compagnie leur fournissait aussi une couverture.

gettyimages-947963076-612x612

[27] Grossouvre a été le premier à ouvrir une usine de production de Coca-Cola en France. Il a exploité celle-ci avec Gilbert Beaujolin, qui a contribué au financement des activités illégales de Jacques Foccart, notamment en Afrique. Cette société servait aussi de couverture, offerte par les US, pour des transactions financières et commerciales discrètes.

[28] Grossouvre, fils du fondateur de la Banque française du Liban, rencontre Mitterrand à la fin des années 50 et il contribue à étendre son cercle de relations dans les milieux industriels et d’affaires. Quant à la version autorisée sur le revirement de Grossouvre vers la Résistance à la fin de la guerre, elle est donnée par Gérald Arboit, chercheur au Centre Français de Recherche sur le Renseignement  (CF2R) : "Sous le nom de « Colbert », celui-ci avait été un agent de l’Organisation de résistance de l’armée (1942-1944), pour le compte de laquelle il avait infiltré le Service d’ordre légionnaire, une organisation militarisée fortement collaborationniste (1942-1943) ; sous le nom de code de « Monsieur Leduc », il contacta « dix personnes de son entourage qu[’il] juge[ait] aptes à encadrer un réseau de résistance en région Rhône-Alpes"

[29] Les généraux Challe, Jouhaud, Salan et Zeller, rejoints ensuite par Salan, ont mis en place un "Conseil supérieur de l’Algérie" censé conserver l’Algérie française.

[30] Augé était le parrain du milieu lyonnais, très connecté avec la police locale ainsi qu’avec les milieux gaullistes, et longtemps leader du SAC dans la région Rhône-Alpes. A l’époque, le gang des Lyonnais dont plusieurs membres appartenaient au SAC, commettait des braquages, dont une partie du butin a servi à financer le RPR. Augé a été assassiné par la nouvelle garde du gang des lyonnais, en 1973. Le magot d’Auger était planqué en Suisse, géré par son frère à Genève.

[31] Cf. "Les parrains Corses : Leurs histoire, leurs réseaux, leurs protections" de Jacques Follorou et Vincent Nouzille.

[32] Thierry Meyssan cite plusieurs exemples : "le groupe de l’ex-milicien Paul Touvier se trouve-t-il organisé au sein d’un ordre secret de chevalerie, la Militia Sanctæ Mariæ ; celui d’André Voisin au sein de l’association Réconciliation française ; ou celui de Roger Patrice-Pelat (ami personnel et collaborateur de François Mitterrand) à l’intérieur d’une société ésotérique, l’Ordre du Prieuré de Sion".

[33] Dès 1947, la toute neuve CIA permet à la Mafia d’obtenir le contrôle de la Sicile (en échange d’un coup de main pour le débarquement notamment), et envoyait dans le même temps de l’argent aux gangsters Corses de Marseille pour qu’ils luttent contre les grèves des dockers qui gênaient le trafic. Les Corses se sont ensuite alliés à Luciano, ce qui a donné naissance à la French Connexion.

orchestre noir

[34] Selon Frédéric Laurent dans "L’Orchestre Noir" (p.119), Aginter Press avait quatre activités principales :

  • Une officine d'espionnage couverte par les services secrets portugais et liée à travers eux à d'autres services secrets occidentaux: la C.I.A., les réseaux Gehlen ouest-allemands, la D.G.S. espagnole, le K.Y.P. grec, le Boss sud-africain, etc.;
  •  Un centre de recrutement et d'entraînement de mercenaires et de terroristes spécialisés dans les attentats et le sabotage (de nombreux documents découverts dans les archives de l'agence révèlent qu'Aginter assurait un véritable enseignement théorique et pratique de la guérilla, du terrorisme et de l'espionnage
  • Un centre stratégique pour des opérations de subversion et d’intoxication politique en Afrique, en Amérique du Sud et en Europe; cela en liaison avec plusieurs gouvernements réactionnaires, des personnalités politiques connues et des groupes fascistes internationaux;
  • Une organisation fasciste internationale appelée « Ordre et Tradition », doublée d'un bras militaire du nom d'O.A.C.I. (Organisation d'action contre le communisme international)

[35] Le SAC a été créé par Jacques Foccart et par Pierre Debizet en 1947. Foccart était entré dans l’entourage proche de De Gaulle dès la fin de la Guerre. Son passé de Résistant est remis en cause par diverses sources, notamment dans l‘entourage proche de Foccart, selon Frédéric Charpier dans "La CIA en France". Dans l’après-guerre, le SAC comptait environ 8.000 membres actifs, parmi lesquels des membres du service Action du SDECE. Il a été officiellement dissous en juillet 1981, à la suite de la tuerie d’Auriol : le parton du SAC local et plusieurs membres de sa famille ont été massacrés par des membres du SAC qui craignaient notamment qu’il ne donne des informations aux socialistes, en passe d’arriver au pouvoir.

[36] Sanguinetti faisait partie avant-guerre de groupuscules d’extrême-droite comme Action Française et les Camelots du Roi, un groupe royaliste. Pendant la guerre il a été nommé administrateur des biens volés aux juifs par Vichy à Tunis, avant de devenir gaulliste, de contribuer à la lutte contre l’OAS et d’être un pilier de la droite. En janvier 1966, Pompidou le nomme ministre des Anciens combattants ! Il était manifestement assez proche du conseiller de l’UDR en Corse et trafiquant Marcel Francisci, qui a été repéré par les Américains dès 1969, pour demander à ceux qui importunaient Francisci de le laisser tranquille.

[37] L’affaire Boulin est loin d’être réglée sur le plan judiciaire, même si au fil des années de plus en plus de témoins des magouilles entourant l’affaire s’expriment, que ce soit publiquement ou auprès de la fille de Robert Boulin, qui mène la bataille pour faire admettre que son père ne s’est pas suicidé dans 30 cm d’eau, mais qu’il a été assassiné. Tout montre que l’affaire a été manipulée par divers intervenants au niveau de la police, de la justice, des renseignements et du monde politique. Mais Boulin n’avait pas que l’affaire d’un terrain acheté dans le sud de la France à jouer contre lui. En 1979, quelques mois avant la mort de Boulin, son fils est impliqué dans une affaire de mœurs et entendu à la brigade des mineurs durant près de 8 heures (cf. Frédéric Charpier dans "Officines, trente ans de barbouzeries chiraquiennes"). L’affaire est classée en 1979, mais en 1976, le fils Boulin avait déjà défendu la mise en place d’une "charte" qui réclamait la fin du délit de détournement de mineur, et un "droit de consentement sexuel" à partir de 14 ans. 

[38] Pierre Goldman, un braqueur d’extrême gauche, a été tué en 1979 par le SAC, selon le témoignage de l’un des assassins, qui étaient quatre au total, tous d’extrême droite dont deux travaillaient aux RG (renseignements généraux) et un autre à DST. L’ordre aurait été donné par le patron "officiel" du SAC, Pierre Debizet.

[39] Il a pris 20 ans de travaux forcés par contumace pour "intelligence avec l’ennemi".

[40] On peut citer par exemple Pierre Sidos, qui a pris 10 ans de travaux forcés à la Libération puis a bénéficié d’une grâce. Il a créé Jeune Nation en 1949, puis l’Œuvre française, et Occident. C’était un proche d’Otto Skorzeny, qui lui aurait fait cette dédicace en 1975 "À mon cher ami Pierre Sidos. Si les braves ne luttaient plus, ce serait les lâches qui gagneraient".

[41] Selon la fille de François de Grossouvre, interviewée par Le Figaro le 18 juin 2010, "Une seule chose, dans cette ténébreuse affaire, est certaine: la raison essentielle de la mort de notre père réside dans ses désaccords avec Mitterrand à la fin du second septennat". Foccart et Debizet figuraient parmi les fondateurs du MIL, avec Pierre Messmer qui a été ministre des Armées et 1er ministre de juillet 1972 à mai 1974.

2019-01-26 23_13_48-le-manifeste-du-mil

[42] Le MIL, toujours actif, a été créé en novembre 1981 quelques mois avant la fin officielle du SAC, par des membres du SAC notamment. En 1986 le MIL s’active pour lutter contre le péril socialiste lors des élections législatives. Pasqua, Tibéri, Eric Raoult, Lucien Neuwirth, Roger Karoutchi, Jacques Godfrain (ancien ministre proche de De Gaulle) ont été membres d’honneur du MIL. Le MIL a pris position pour Chirac en 1986 puis aux présidentielles de 1995 et 2002, et ensuite pour Sarkozy en 2007, et a propagé des slogans tels que "Unité contre la gauche", "Le socialisme, c’est la décadence", "La France, aimez-la ou quittez-la" (répété par sarko, ce qui a fait râler De Villiers), "Les 35 heures, un handicap pour l’emploi" (le discours du Medef), "le tchador ou la France, il faut choisir", "Fier d’être Français", "Nicolas Sarkozy : seul capable de battre la gauche", "Sarkozyn, les valeurs françaises", ou encore en 2012 "Le combat continue contre les socialo-communistes".

[43] Cf. "9-2 Le clan du président", d’Hélène Constanty et Pierre-Yves Lautrou, p. 83.

[44] Fauré parle de 100 grammes par semaine, donnés au chauffeur de Chirac.

[45] Ces accusations sont portées par Ali Bourequat, qui a passé avec ses deux frères dix ans dans un bagne marocain. Il y a recueilli de nombreux témoignages de divers malfrats et militaires. Ils sont confirmés par une membre de la famille Hémard, propriétaire de la distillerie Pernod, qui contacte Bourequat suite à son livre, et lui explique que chaque année en août, la famille Pernod se retrouve dans un hôtel de Genève où Françoise Hémard (l’administratrice de la holding Pernod-Ricard) distribue à tous les membres de la famille une somme importante provenant des bénéfices réalisés dans le trafic de cocaïne par Charles Pasqua et le clan Hémard. Chacun des héritiers Hémard recevait 100.000$, et l’argent était stocké chez UBS. L’argent était donné par des italiens à Patrick Hemard (beau-frère du témoin), en tant que « royalties pour nos labos au Maroc », a-t-il déclaré. Hémard avait l’assurance d’une impunité totale par le ministre de l’Intérieur. Ce témoin a fui la France pour les Etats-Unis suite à des menaces de la DST et des autorités, après avoir fait ce témoignage, et Bourrequat l’y a rejoint, ayant obtenu l’asile politique ce qui était sans précédent pour un français.

Alain Jaubert dans son livre paru en 1976, "Dossier D… comme Drogue", retranscrit les propos de Jacqueline Hémard : "Je fus mariée et vivais avec mon mari, M. Eric Hémard. Mon nom de jeune fille est Jacqueline Pilé. Mon mari était étroitement lié avec des membres influents du gouvernement français. Il était lui-même très puissant en France, politiquement et financièrement. Les dernières années, j’ai pris conscience que la famille de mon mari était impliquée dans le trafic de drogue. La famille Hémard a contribué à mettre en place des installations de transformation de la cocaïne au Maroc. Le ministre de l’Intérieur, M. Pasqua, et le roi du Maroc, aussi bien que la famille de mon mari, étaient impliqués dans la mise en place de laboratoires". Un business qui aurait commencé dès 1962, jusque dans les années 80.

[46] En 2004, deux chercheurs spécialisés dans les réseaux de trafic de drogue écrivaient dans la revue Politique Africaine: "Non seulement 90% du haschisch consommé en Espagne et en France provient de la région du Rif, mais les trafiquants utilisent leurs réseaux pour acheminer en Europe des drogues dures comme la cocaïne et y blanchir leurs profits".

[47] Jean Venturi était le frère de Dominique Venturi, pilier du milieu corse de Marseille et de la french connection. D’après le livre "D comme Drogue" d’Alain Jaubert, paru en 1978, "Jean Venturi assure l’acheminement de la drogue vers le Canada et le rapatriement des capitaux vers la Suisse ou la France. I! est au même moment représentant au Canada du Pastis Ricard. Le directeur commercial chargé des exportations chez Ricard est Charles Pasqua, un des fondateurs du SAC., grand recruteur de truands et de barbouzes. Au moment où Pasqua a Venturi sous ses ordres, il ne peut absolument pas ignorer les activités de son représentant, puisqu’elles ont fait l’objet d’une fiche du FBI publiée aux Etats-Unis, qu’il y a à Marseille un copieux dossier de police consacré aux frères Venturi et que le nom de Venturi ne peut à l’époque, en aucune façon, être ignoré du moindre directeur commercial de la région marseillaise".

[48] L’affaire a fait un petit scandale diplomatique et Ciusack a été viré.

[49] Selon Fauré, le roi Hassan II a mis un frein à cela, mettant pas mal de monde en prison, renvoyant "son propre frère qui a violé six enfants et qui les avait fait tuer à Rabbat, il l’a viré du Maroc et il s’est installé en Belgique".

[50] Même BFM le dit, dans un article du 27 / 12:/ 2018 : "Depuis qu'il a dû cesser ses activités élyséennes, devant le scandale suscité par les coups portés à un homme en marge d'une manifestation le 1er mai dernier à Paris puis ses mises en examen, Alexandre Benalla navigue dans le milieu des intermédiaires".

[51] "Fiché par la police au début des années 1980, mais jamais poursuivi, celui qui s'appelait encore Ahmed Djouhri est alors perçu comme un caïd de la banlieue nord. Il survit à une tentative de meurtre en 1986. Après s'être lancé dans plusieurs entreprises commerciales, dont l'une de prêt-à-porter avec Anthony Delon, le fils de l'acteur Alain Delon, il s'impose comme un intermédiaire incontournable et se rapproche de plusieurs grands patrons français, dont Henri Proglio (Veolia)", selon France 24, qui a produit un webdoc sur "la rivalité" entre Djourhi et un autre intermédiaire de gros contrats, Ziad Takieddine.

738_doc_1_fiche_anthropometrique_djouhri

[52] Selon France 24, "Après avoir gravité dans les réseaux de l’ancien ministre de l'Intérieur Charles Pasqua, il devient à partir des années 1990 l'intime de plusieurs personnalités politiques de la droite, dont Dominique de Villepin, alors le plus proche collaborateur du président Jacques Chirac". Selon France Info, c’est via une bande de Corses que Djouhri entre dans l’orbite de Pasqua : "Après avoir fréquenté le grand banditisme dans les années 80, il écume les boîtes de nuit branchées de la capitale où il côtoie des stars du showbiz, des diplomates et des policiers. Il se lie notamment avec des Corses proches de Charles Pasqua qui lui font mettre un pied dans le monde de la politique".

[53] Il dénonçait des protocoles secrets du Traité de l’Atlantique Nord, qui attaquaient gravement la souveraineté nationale, notamment certains qui visaient à empêcher l’arrivée au pouvoir des communistes. D’autres de ces protocoles imposaient apparemment de créer une organisation clandestine anti communiste, ou encore interdisaient toute poursuites contre des personnages d’extrême droite jugés utiles à la politique voulue par l’OTAN.

[54] Cf. "Les plus sombres histoires de l'histoire de Belgique: Secrets et anecdotes" de Alain Libert.

 

22 mars 2019

Deux femmes ayant dénoncé le système d'exploitation sexuelle tuées dans des circonstances étranges

Imane Fadil 1

Le 16 mars, plusieurs médias ont évoqué le décès soudain d’une jeune femme, Imane Fadil, une italienne qui était l’un des principaux témoins à charge contre Berlusconi dans l’affaire du Rubygate.

Quelques semaines plus tôt en Argentine, une ex playmate devenue présentatrice télé a été retrouvée morte dans des circonstances peu claires, alors qu'elle commençait à porter plainte contre des types du show biz, et avait dénoncé un an plus tôt l'existence d'un réseau pédocriminel international.

 

Empoisonnement aux produits radioactifs d’un témoin-clé dans l’affaire du Rubygate

La jeune femme de 34 ans avait dénoncé les partouzes de Berlusconi, est décédée le 1er mars après plus d’un mois d’hospitalisation suite à un violent malaise alors qu’elle se trouvait chez un ami le 29 janvier. Les causes n’ont été élucidées que cinq jours après sa mort, quand les analyses toxicologiques ont montré un empoisonnement par des produits radioactifs, du cobalt et deux autres substances qui ne se trouvent pas en l‘état dans le commerce et ne peuvent être mélangés qu’en laboratoire. Et aucune pathologie n’explique sa mort.

Imane Fadil 2

Les produits radioactifs sont décidément des substances à la mode, que l’on a tendance à attribuer automatiquement aux Russes. Comme s’ils voulaient signer les empoisonnements réalisés sur des sols étrangers [1], ce qui semble tout à fait improbable en réalité.

Imane Fadil, d’origine marocaine, avait été l’une des protagonistes du "Rubygate" [2] en 2012, ce scandale sur les soirées "bunga bunga" dans la villa de Berlusconi à Arcore. Mi janvier 2019 (deux semaines avant son hospitalisation), la justice avait refusé à Imane Fadil de se constituer partie civile dans un des volets de l’affaire du Rubygate portant sur de la subornation de témoin à qui il a versé d’importantes sommes d’argent.

Par ailleurs, elle terminait l’écriture d’un livre intitulé "J’ai rencontré le diable", qu’elle comptait publier. Mais étrangement, les éditeurs ne semblaient pas se bousculer.

L’article de 20 Minutes sur ce décès se termine comme suite : "Dans sa dernière interview faite au Fatto, en avril 2018, elle se déclare convaincue qu'"une secte satanique composée uniquement de femmes" se réunissait à Arcore", rappelle le quotidien". Ah tiens.

A l’hôpital, Imane Fadil a dit craindre d’avoir été empoisonnée.

Berlu, lui, déclare qu’il n’a jamais rencontré Imane Fadil.

A la morgue, un écriteau mentionne que le corps ne doit en aucun cas être approché, pas même par les proches de la jeune femme. Alors qu’a priori, il n’a subi aucune dégradation, d’autant que l’autopsie n’est prévue qu’entre le 20 et le 21 mars. Quant au dossier médical, il a été également récupéré par la justice.

Au sujet de son livre sur l’affaire Berlusconi, cette jeune femme venue à Milan pour devenir mannequin, et qui est passée par les partouzes de Berlusconi, a dit au sujet des soirées à la villa d’Arcore : "Là-bas c’est le Mal, je l’ai vu, c’est lucifer". Et apparemment, Imane Fadil était décidée à tout dire quitte à passer pour une dingue.

2019-03-22 21_03_06-Jaitt - Word

En avril 2018, elle avait dit au journal Il Fatto qu’elle était convaincue qu’une sorte de secte satanique presque entièrement composée de "dizaines et de dizaines" femmes était active à la villa de Berlusconi. Elle disait que dans les sous-sols près d’une piscine souterraine elle avait vu une sorte de vestiaire où vingt à trente longues tuniques probablement portées lors de "messes noires" selon elle, étaient entreposées.

Imane Fadil évoquait aussi des sortes de rites orgiaques, et disait qu’il y avait "beaucoup plus" dans cette histoire que des partouzes. "Ce monsieur [Berlusconi] fait partie d’une secte qui invoque le diable", avait-elle affirmé.

Surtout, quand le journaliste lui a fait remarquer que ses propos seraient certainement critiqués, elle a répondu sans hésiter qu’elle s’en fichait, qu’elle n'’avait jamais raconté cela jusqu’à ce moment parce qu’elle n‘avait pas les preuves, ajoutant "alors que je les ai maintenant, sans équivoque".

2019-03-22 22_09_49-Morte Imane Fadil, giallo sulle cause

Le journaliste lui a alors demandé de les montrer, et elle lui a répondu: "pas encore, je le ferai plus tard. Mais il ne manque pas grand-chose, je dois juste finir ce livre. Et alors tout le monde saura".

Le livre d'Imane Fadil est, selon l'avocat de la jeune femme, entre les mains de la justice qui a très vité précisé qu'elle n’avait rien trouvé de bien choquant là-dedans. Même si, paradoxalement, les propos d'Imane Fadil dans ce même bouquin sont qualifiés d’ "extravagants" par la même justice.

Si les propos d’Imane Fadil concernant les aspects sectaires de l’affaire ne sont pas pris au sérieux, le reste de ses déclarations a en revanche permis de dessiner les contours de l’affaire des soirées "bunga bunga". Dont Berlusconi s'est toujours dit "très fier", et cela jusque devant les tribunaux.

2019-03-22 22_14_06-Le indagini sulla morte di Imane Fadil - Il Post

En gros, de jeunes nanas étaient invitées à ces soirées et plus elles étaient gentilles avec les vieux types, plus elles avaient de chance d’avoir un job ici ou là (par exemple chez Mediaset, la boite de production télé de Berlusconi, ou même en politique).

Le 21 mars, après l’autopsie du corps d’Imane Fadil (qui se serait terminée quelques jours auparavant), les experts ont affirmé qu’en fait il n’y avait aucune trace de produit radioactif sur ses organes internes.

Le 22 mars, on apprenait dans Libération que une ex-députée d’un parti de Berlusconi, une certaine Souad Sbai, également présidente de l’association Femmes marocaines en Italie "avait donné, le 17 mars, une interview à la Repubblica dans laquelle elle appelle à «suivre la piste marocaine pour la mort d’Imane Fadil» car «ils savent utiliser le poison». Selon elle, le mannequin aurait «beaucoup fréquenté» l’ambassade du Maroc à Rome «comme d’autres très belles femmes», si bien qu’elle met en cause dans cette mort «la haute diplomatie marocaine. Ce à quoi l’ambassade du Royaume du Maroc a immédiatement répliqué par une plainte pour diffamation". Est-ce une tentative maladroite de contre-feu ?

 

En Argentine, décès d’un mannequin qui a dénoncé un réseau pédophile

2019-03-17 19_17_44-NATACHA JAITT EN LO DE MIRTHA LEGRAND - YouTube

Fin février, on apprenait qu’une certaine Natacha Jaitt, 41 ans, une people présentatrice de télé et ex modèle de Play Boy, avait été retrouvée morte dans des circonstances qui interrogent sa famille, au cours d’une soirée de travail avec quelques personnes, afin de préparer un événement. Elle avait été retrouvée nue et inconsciente, dans la nuit, alors que seulement cinq autres personnes étaient autour d’elle. Certaines autres avaient pris soin de quitter les lieux avant l’arrivée de la police, notamment une jeune prostituée de 19 ans.

Il y a des témoins qui mentent, comme Gonzalo Rigoni, propriétaire des lieux où a eu lieu le décès, qui a dit ne pas connaître Natacha Jaitt jusqu’au jour où plusieurs enregistrements de conversations entre eux ont été diffusés.

Un autre témoin censé ne pas la connaître, le propriétaire des lieux où s’est déroulée la soirée Gonzalo Rigoni, a déclaré que Natacha Jaitt "était complètement droguée", et "visiblement sous les effets de la cocaïne", qu’elle aurait pris en quantité selon certains témoins.

Cependant, selon ses proches elle ne prenait plus de drogue depuis un moment en raison notamment d’un traitement médical. C’est en tout cas après avoir passé un long moment avec Rigoni que Natacha Jaitt a été retrouvée morte.

2019-03-22 20_47_28-La muerte de Natacha Jaitt_ fuerte declaración y llanto en vivo de Raúl Velaztiq

Un autre témoin présent, l’organisateur d’évènementiel Raúl Jesús Velaztiqui Duarte avec lequel elle s’était rendue sur place, a même été mis en prison pour avoir menti au sujet de la nuit de la mort de Natacha Jaitt. Il est ressorti tout en restant officiellement suspect, et depuis il se plaint d’avoir été trainé dans la boue, et même "traité de pédophile".

L’autopsie dit qu’elle avait été victime d’une hémorragie interne aux trompes utérines et d’une insuffisance respiratoire, mais n’aurait pas permis de dire s’il y a eu intoxication. La famille, qui est convaincue que Natacha Jaitt a été empoisonnée au cours de cette soirée, a donc sollicité auprès du procureur l’exhumation du corps afin de procéder à des analyses.

Les proches de Natacha signalent que depuis sa mort, des mots de passe de ses appareils (téléphone, tablette…) ont été changés, et que des mouvements ont été observés .

2019-03-17 19_16_52-NATACHA JAITT EN LO DE MIRTHA LEGRAND - YouTube

Peu avant son décès, Natacha Jaitt avait porté plainte contre des types pour viols[3]. Le 21 février, elle avait déclaré à la sortie d’une audience : "S’ils restent en liberté, je les tue".

En mars 2018, elle avait dénoncé des abus sexuels contre les mineurs entraînés par un club de football, l’Independiante. Elle a expliqué qu’elle avait déjà dénoncé les abus dans un autre club en 1990, sur des enfants pauvres qui étaient en pension soi-disant pour apprendre le foot, et qui étaient la cible de plusieurs pédophiles qui dirigeaient le club ou entrainaient les enfants.

Depuis 2012, plusieurs clubs de foot argentins sont dans la ligne de mire de la justice pour des violences sexuelles contre les enfants, le tout dans la plus parfaite impunité durant des années.

Jaitt couverture

Elle avait aussi évoqué un réseau, parlant à l’occasion d’une émission télé de journalistes, de politiciens, de religieuses, d’acteurs, d’entrepreneurs, de people de téléréalité, de producteurs et présentateurs de télévision qui participaient.

Elle avait cité plusieurs personnes, comme le député Gustavo Vera[4], les journalistes Jorge Lanata, Carlos Pagni et Juan Cruz Sanz (qui apparaît nu et prenant de la cocaïne sur une vidé), ou encore le communicant Leonardo Cohen Arazi, qui a fait un tour en prison en préventive pour abus sexuels sur des mineurs prostitués dans le cadre du réseau du club de l’Independiente, et qui déclare aujourd’hui avoir "beaucoup de choses à dire et beaucoup de vérités à éclairer".

Selon Jaitt, Cohen Arazi n’était pas du tout "communicant" ni dans les "relations publiques", et a démarré comme portier dans une boîte, commençant à rabattre des gamins qui cherchaient du boulot. Elle a expliqué durant ce "dîner" assez incroyable que Cohen Arazi était un peu l’un des proxénètes en chef, et qu'il payait des gamins de 200 à 1000 pesos (5 à 22 euros) suivant les "prestations". Et Jaitt a ajouté qu'au passage il transmet aussi le HIV à ses victimes.

 

 

jaitt tweet

Après ces déclarations, Natacha Jaitt a écrit plusieurs fois sur les réseaux sociaux qu’elle se sentait menacée.

Derrière cette bande de pédophiles centrée sur un club de foot, il y avait selon elle de la prostitution de mineurs. Cohen Arazi, par exemple utilisait notamment des émissions de téléréalité afin de recruter de la chair fraiche, qui passait à l’antenne sans avoir à passer le casting contre des services sexuels. Le réseau impliquait des people de la « farandula », la Jet Set locale, jeunes et moins jeunes. Par ailleurs, diverses personnalités du milieu savent ce qu’il se passe et ne disent rien, a aussi déclaré Jaitt.

Dans cette même émission, Jaitt a dit qu’elle avait été payée par un type probablement lié à une agence de renseignement d’espionner des personnalités puissantes en Argentine.

Parmi les types qu’elle a cités comme cibles de cet espionnage au cours de ce grand moment de télévision, le député Vera est assez intéressant. Il passe pour un type de gauche, tout en fréquentant la "farandula" et en étant notoirement ami avec Bergoglio, alias le pape François. Jaitt a dit qu’elle a espionné Vera pendant environ un an, ce qui lui aurait permis de comprendre qu’il tirait les ficelles d’un vaste réseau pédophile, et qu’il était lui-même pédophile.

2019-03-22 22_21_46-La muerte de Natacha Jaitt_ se conocieron los resultados de los análisis toxicol

Au sujet de Vera, ami d’une invitée de l’émission, Jaitt a lancé : "Savez-vous qu’il est un pédophile ? Qu’il est un trafiquant ?  Savez-vous qu’il récupère des bordels qui ont été fermés et qu’il les garde illégalement pour lui ?", et dit qu’elle avait en main des enregistrements de prostituées qui évoquaient tout cela.

Gustavo Vera est accessoirement il directeur de la Fondation La Alameda, qui lutte contre la traite des êtres humains, l’esclavage, l’exploitation des enfants, la prostitution et le narcotrafic [5]. C’est par ce biais qu’il parvient à récupérer l’exploitation clandestine de bordels. C’est aussi par biais qu’il a rencontré Bergoglio à l’époque où il était "prêtre des rues" [6]. L’invitée amie de Vera a rétorqué à Jaitt que Vera "dénonce" justement l’exploitation sexuelle, ce à quoi Jaitt lui a répondu qu’ "il dénonce cela pour pouvoir le faire lui-même". Un cas assez fréquent…

Natacha Jaitt a précisé qu’elle avait transmis toutes les infos et tous les éléments de preuve concernant Vera à la justice et au sénat. Des victimes de ce réseau auraient également témoigné auprès des enquêteurs.

Un mois avant sa mort elle avait d’ailleurs été entendue comme témoin dans l’enquête sur l’affaire du club pédophile.

 



[1] Le ex espion russe Litvinenko aurait été empoisonné au polonium, un produit radioactif que seuls les Russes continueraient à fabriquer, ce qui est faux comme l’ont démontré diverses enquêtes.

[2] L’affaire du Rubygate, qui concerne les partouzes organisées par Berlusconi en présence de fille parfois mineures qui étaient rémunérées, a été divisée en de nombreux volets. Près d’une vingtaine de procès liés à cette affaire ont déjà eu lieu.

[3] Deux types dénommés Pablo Yotich, un producteur qu’elle considérait comme un ami, et Maxi Giusto.

[4] Politicien et « activiste social », Gustavo Vera a porté plainte contre Jaitt pour ces accusations, mais on n‘a eu aucune nouvelle de cette plainte depuis.

[5] L’ONG a été créé en 2001 en tant qu’association de quartier. Elle a donné naissance à un syndicat des ouvriers du textile, puis s’est occupée aussi de narcotrafic et de mafia.

[6] Au passage, Natacha Jaitt a dit lors de cette émission que Bergoglio avait protégé un prêtre pédophile, qu’il avait envoyé ouvrir un orphelinat pour enfants des rues. En 2009 ce curé, Julio Cesar Grassi, a pris 15 ans de prison pour des viols sur deux victimes. Bergoglio l’a aussi aidé à diffamer les victimes et à mener une campagne de propagande dans les médias.

11 mars 2019

Le cardinal George Pell condamné mais le jugement reste secret : que veut-on cacher ?

sun-herald pell

Focus sur l’affaire Pell, et sur les zones restées dans l’ombre. Parce que dans cette affaire qui voit enfin condamner le n°3 du Vatican, il est question de violences sexuelles contre des mineurs mais on n'en sait pas plus car la justice impose le secret. Par ailleurs, une victime déclare que Pell était impliqué avec d’autres prêtres australiens dans un culte satanique qui violait et tuait des enfants.

 

En Australie, une commission d’enquête sur les abus sexuels commis sur des mineurs par l’Eglise entre 1950 et 2010 a conclu récemment que 7% des curés avaient fait l’objet d’au moins une accusation de pédophilie [1]… Et ce n’est probablement qu’un début.

 

Omerta judiciaire

Début 2018, la "saga Pell" a commencé dans les médias. Il faut que dire que Pell, ex archevêque de Melbourne et Sidney, cardinal depuis 2003 et secrétaire d’Etat à l’économie depuis 2013, était le n°3 dans la hiérarchie du Vatican. Et que plusieurs affaires d’abus sexuels non prescrites étaient parvenues jusqu’aux tribunaux.

On apprenait donc que Pell allait devoir répondre d’accusations floues d’ "agressions sexuelles" et que "Le tribunal de Melbourne a écarté plusieurs autres chefs d’accusation de même nature". Ledit prélat niait et décidait de plaider non coupable, tout en démissionnant du Vatican[2] pour rentrer en Australie se défendre.

Son avocat avait alors déclaré avec beaucoup de tact que les accusations portées contre Pell étaient "le fruit de problèmes mentaux, de fantasmes ou sont de l’invention pure, dans le but de punir le représentant de l’Eglise catholique dans ce pays pour n’avoir pas empêché les agressions pédophiles commises par d’autres. Le cardinal Pell a été perçu comme le visage de cette responsabilité".

7319340-6747167-Pope_Francis_right_with_Pell_banned_from_saying_Mass_in_public_a-a-1_1551210254921

Il a été jugé une première fois en juillet et septembre 2018 mais le jury a bloqué sans tomber d’accord sur une condamnation. Un nouveau procès a donc été organisé en novembre. Le tout avec un "suppressing order" qui interdit aux médias d’évoquer l’affaire et la procédure ! [3]

Pell a donc été reconnu coupable en février 2019, la sanction restant à ce jour secrète, de même que le délibéré, et il a fallu deux mois pour savoir qu’il avait été jugé coupable. Si sanction il y a, elle ne doit pas être bien lourde puisque les faits reprochés restent limités : "un chef d'agressions sexuelles et de quatre chefs d'attentat à la pudeur contre deux enfants de chœur alors âgés de 12 et 13 ans, des faits commis dans la sacristie de la cathédrale Saint-Patrick-de-Melbourne dans les années 1990", selon Le Parisien. Selon le Guardian, il s’agit plutôt de fellations imposées à deux enfants de chœur après la messe en 1996, et d’actes de masturbation sur les mêmes victimes (dont l’une est morte en 2014 d’une overdose d’héroïne).

C’est en tout cas, à ce jour, le plus haut curé à être condamné en justice, même s’il a fait appel et s’il était défendu par un avocat à 50.000$ la journée qui a sorti diverses attestations médicales et des amis de Pell, comme Graig Craven le président de l’Université Catholique d’Australie ou son collègue Portelli qui a déclaré qu’il était toujours avec Pell après la messe…

Une autre procédure, qui avait été étouffée dans le passé, est également en cours contre Pell, à propos de viols de garçons commis dans les années 70 à la piscine d’une école catholique.

pope

Pour en arriver à ce procès de 2018-2019, certes entouré d’étranges injonctions au silence, il a fallu une grande persévérance aux victimes.

Quand un de ses copains, le prêtre pédophile (65 victimes sur plusieurs dizaines d’années[4]) Gerard Ridsdale, a comparu au tribunal en 1993, Pell l’a accompagné devant toutes les caméras présentes, peut-être pour tenter de réduire sa sentence.

C’est seulement en 2013 que la police de l’Etat de Victoria se décide à mettre en place une cellule d’enquête sur les faits reprochés à Pell.

Depuis quelques années déjà, Pell était dans la ligne de mire pour avoir couvert divers cas de violences sexuelles commises par des curés. Pell "avait été entendu à plusieurs reprises par la commission d'enquête au sujet des prêtres pédophiles du diocèse de Ballarat dans les années 1970 et 1980. Il présenta ses excuses au nom de l'Eglise mais assura n'avoir aucun souvenir de plaintes reçues pour des crimes commis par des membres de l'église", explique Le Figaro du 26 février 2019.

 

Les abus rituels

Kevin O'Donnell

Fiona Barnett, cette australienne qui dénonce le réseau pédophile dont elle a été victime durant son enfance, explique sur son blog que "la commission royale fédérale sur les abus contre les enfants a reçu de nombreux récits sur les crimes lucifériens de George Pell contre les enfants (…) Mais cela aussi a été étouffé par le gouvernement australien". Et de préciser qu’elle entend le terme "rituel", dans le même sens "que le Premier ministre australien dans ses excuses aux nombreuses victimes mineures d’abus sexuels organisés".

En 2004, une victime d’abus rituels, James Shanahan, a écrit à Pell pour dire qu’il avait, enfant, été obligé d’assister au meurtre rituel d’une fillette de 5 ans sur un autel, par des prêtres. Il demandait réparations, et Pell les a lui a accordées, entendant par là-même que les faits dénoncés par Shanahan étaient a priori réels.

Shanahan s’est vu proposer 33.000$ puis 50.000$ contre la promesse de n’entamer aucune poursuite.

James Shanahan a donc témoigné auprès de la commission d’enquête. Il a expliqué que pour lui, les abus ont commencé en 1961 à 11 ans, quand il assistait le prêtre pendant les messes, à Sandringham.  Ce curé lui donnait des cours particuliers d’ "éducation sexuelle". Il a aussi raconté avoir été violé lors de cérémonies, notamment par des prêtres, et avoir été obligé d’assister à trois meurtres : une fillette, un ado et un jeune garçon, tous fortement drogués. C’est le curé Thomas O’Keefe qui l’aurait embarqué dans ce culte, dans lequel la victime a également identifié un autre curé, Kevin O'Donnell.

Les faits ont eu lieu entre 1961 et 1964, a déclaré Shanahan, qui a contacté la police à ce sujet pour la première fois en 1998, sans que cela n’entraîne la moindre enquête.

Shanahan explique qu’il a été victime de nombreux traumatismes physiques et psychologiques, de simulacres de meurtre, puis d’électrochocs, de chocs acoustiques pendant qu’O’Donnell lui criait dans une oreille "des choses sans aucun sens comme ‘Dieu est le démon, Satan est bon’, ‘le bon est le démon et le démon est bon’", écrit-il. Il était forcé à ne plus ressentir les électrochocs, sinon il était puni. "Tout cela était conçu pour dépasser ma confiance dans mes propres sens et pour accepter ce que ces prêtres disaient être la réalité", précise-t-il.

Bongiorno

Une autre fois, O’Donnell lui a demandé de choisir qui pouvait avoir la vie sauve, entre un bébé et un garçon de 6 ou 8 ans qu'il ne connaissait pas. S’il ne choisissait pas l'un ou l'autre, les deux allaient être tués. "Le garçon me regardait avec la terreur dans les yeux et j'ai donc choisi le bébé. Instantanément, sembla-t-il, O’Donnell lui coupa la gorge. Il a placé ses doigts dans la plaie, puis a inséré ses doigts imbibés de sang dans ma bouche en disant: «Tu l'as tuée». Le corps du bébé a ensuite été coupé comme vous le feriez avec un poulet. Une jambe a été poussée dans mon visage et on m'a dit de la manger".

Là encore, si les faits décrits semblent relever de la pure fiction, ou de la folie, rappelons que l’Eglise l’a indemnisé suite à ce témoignage et que Pell ainsi que le chef de la commission de l’église ont admis qu’il disait la vérité. Et ce qu’il dit n’est pas du tout exceptionnel quand on a entendu 10 ou 20 témoignages de victimes de groupuscules satanistes, lucifériens et consorts. O’Keefe était présent lors de cette « cérémonie ».

La femme dont il était amoureux a aussi été massacrée sous ses yeux, probablement, selon lui, pour bien lui montrer que l’amour tue, et associer ce sentiment aux choses les plus négatives.

church 2

Il dit avoir vu O’Donnell commettre quatre meurtres au total et dans lesquels il a joué un rôle d’une manière ou d’une autre. Apparemment, O’Donnell aimait bien boire le sang frais de ses victimes. Une autre fois, c’est lui qui a dû tuer une adolescente avec un couteau, alors qu’O’Donnell lui tenait les mains.

O’Keefe et un autre curé, le père Bongiorno, ont aussi été reliés à l’affaire du meurtre de Maria James, la mère d’une victime[5]. Avant d’être tuée en juin 1980, celle-ci avait l’intention de parler avec Bongiorno qui avait abusé de son fils, et qui a été vu un peu plus tard par un témoin, couvert de sang, à proximité du lieu du crime. En 2015, Bongiorno a été entendu comme suspect mais son ADN n’aurait pas correspondu avec celui retrouvé sur la scène du crime et il a présenté un faux alibi[6]. L’affaire a à nouveau été rouverte en novembre 2018. O’Keefe aussi agressé le fils de Maria James et les deux fils le soupçonnent fortement d’avoir commis le meurtre, qui a été particulièrement sadique L’enquête, quant à elle, a été bâclée.

Dès les années 70, O’Keefe (mort en 1984) avait été impliqué comme d’autres curés de Melbourne à la même époque dans des affaires d’abus sexuels sur mineurs.

pell 2

O’Donnell, lui, a obtenu en 1995 le titre de plus vieux détenu de l’Etat de Victoria, après avoir admis les agressions de deux garçons et deux filles ente 1942 et 1992. Il avait été condamné pour les violences sexuelles commises contre 10 garçons et deux filles dont certains n’avaient que 5 ans, et a failli passer une nouvelle fois au tribunal en 2010 pour les viols de deux sœurs dans les années 80 et 90, dont l’une s’est suicidée. Jusqu’au bout, O’Donnell a eu le soutien de son supérieur, George Pell.

En 2015, lors d’une nouvelle vague de révélations d’abus sexuels commis par des membres de l’Eglise d’Australie, trois églises de Melbourne, dont Ste Mary et la Dandenong church qui était dirigée par O’Donnell de 1958 à 1986, ont pris feu la même nuit. Ces trois églises étaient justement pointées du doigt pour avoir été « le lieu durant des dizaines d’années de terribles abus sexuels infligés à de nombreux enfants par des prêtres pédophiles connus », lisait-on alors dans New.com.

Au moins cinq hommes et femmes victimes de Ronald Pickering, un curé qui officiait dans l’une de ces églises, se sont suicidés et parfois la cérémonie a eu lieu dans cette même église. Il est mort en 2009 sans avoir été condamné mais l’Eglise a admis les abus.

Pell était alors le supérieur de tout ce petit monde et certaines familles de victimes lui demandent des comptes pour cela aussi.

 

Pourquoi tous ces satanistes dans l’Eglise catholique ?

2019-03-10 22_27_06-FACT CHECK_ Did Cardinal George Pell Say Abortion Was Worse Than Sexual Abuse of

Au fil des témoignages que j’ai pu entendre ou lire, il apparait clairement que les "religieux " sont très présents dans les sectes de type sataniste, et ils président même parfois les séances, même lorsqu’il y a des viols d’enfants et des meurtres.

Il n’est pas rare que des prêtres ou autres gradés cathos soient présents dans ces sectes, et ils commettent exactement les mêmes actes que les autres. L’Eglise n’est probablement pas plus vérolée que les milieux politiques et économiques dès qu’on grimpe un peu en niveau de pouvoir. Fiona Barnett mentionne aussi des prêtres présents lors des "cérémonies" auxquelles elle a subi des viols collectifs et assisté à une dizaine de meurtres d’enfants, le tout de manière plus ou moins ritualisée.

James Shanahan explique : "Mais comment garder ce système de mensonges et d'exploitation en fonctionnement génération après génération? À travers l'utilisation de sociétés secrètes de la même manière que les empereurs romains utilisaient le culte de Mithra. Les sociétés secrètes sont des complots contre le public. Les membres au pouvoir (souvent des psychopathes) sponsorisent d'autres membres dans des positions de pouvoir et de privilège qui, à leur tour, sont redevables à leurs sponsors et sont donc contrôlables.

20190226T0750-24884-CNS-PELL-VERDICT

Pour éviter toute évasion de cet esclavage, les activités illégales et immorales sont encouragées, ce qui compromet davantage l'individu et garantit le respect des règles face à la menace d'exposition et l'approbation du public. Les implications les plus efficaces sont la pédophilie et enfin les meurtres rituels. C'est le point de non-retour. Ainsi, les personnes les plus puissantes et les plus perverses de notre société sont inévitablement les mêmes et contrôlent totalement notre société quand et où cela compte". Cela résume ce que l’on m’a déjà expliqué et ce que je comprends aujourd’hui du système dans lequel nous vivons.

En effet, les réseaux pédocriminels, tout comme les sectes ou loges satanistes, ne sont un but en soi que pour quelques illuminés. En réalité, ce sont des moyens extrêmement efficaces qui permettent de coopter puis de corrompre, de donner encore plus de pouvoir et de corrompre encore plus.

Ces dernières années, plusieurs curés du Vatican ont dénoncé l’existence de satanistes au cœur des structures catholiques. Evidemment, les médias mainstream les font passer des illuminés, comme le prêtre exorciste du Vatican Gabriel Amorth qui verrait l’antéchrist partout. Celui-ci avait dénoncé en 2010, il est vrai, l’existence de cultes sataniques ou lucifériens au Vatican, dont les membres pouvaient occuper tous les grades de la hiérarchie, jusqu’aux cardinaux.

 


Danneels, qui est cardinal en Belgique et membre de la Congrégation pour la Doctrine de la Foi, directement issue de l’Inquisition, pour faire appliquer une certaine vision de la foi et l’organisation de l’Eglise, est apparu dans les méandres du dossier Dutroux. Un député qui avait entre les mains une cassette du meurtre de deux des fillettes enlevées est venu le voir, choqué, et Danneels n’avait rien trouvé de mieux à lui demander que "Suis-je également dessus ?" (sur la cassette).

Bref. Il ne serait pas surprenant que l’affaire Pell soit la brindille qui cache la forêt vierge. Il est évident que l’on n’a soulevé qu’un petit morceau du tapis, et que même si "on" n’est pas du tout pressé de regarder tout ce qu’il y a dessous, d’autres témoignages et d’autres affaires viendront, et pas seulement pour parler d’abus isolés.

 



[1] Ce taux varie grandement selon les institutions, à se demander si certaines ne sont pas juste des filiales du réseau pédophile catholique. Ainsi, on compte 0,3% de bonnes sœurs des sœurs du pardon à Brisbane accusées d’abus sexuels sur mineurs, 0,6% chez les sœurs de Saint-Joseph du Sacré Cœur, mais 40% chez les frères de Saint Jean de Dieu, 22% chez les Christian Brothers, 22% chez la Salésiens, 20,4% chez les frères maristes etc. On est bien loin des 2% de pédophiles dans l’Eglise qu’a admis François 1er.

[2] Selon d’autres sources, le pape l’aurait éjecté du Vatican quand il a été mis en examen, avec interdiction de dire la messe et d’être au contact d’enfants jusqu’à ce qu’il soit blanchi par la justice.

[3] Ce système existe dans les pays anglo-saxons, et est brandi soi-disant pour éviter d’influencer les jurés. En réalité il s’agit très souvent d’affaires qu’on cherche à mettre sous le tapis.

[4] Toutes ces condamnations contre Ridsdale ont été réalisées en plusieurs procédures, entre 1993 et 2017.

[5] Le corps a été retrouvé à l’arrière de sa boutique de livres d’occasion à Melbourné, lardé de 68 coups de couteau. Le magasin se trouvait à quelques dizaines de mètres de l’église Ste Mary.

[6] Ce faux alibi a été fourni par Sean O’Connell, un ami rencontré au séminaire. Par ailleurs, selon les fils de la victime, il y avait probablement deux personnes sur les lieux.

03 mars 2019

Anneke Lucas, survivante du réseau belge: les élites pédophiles sont une réalité

big_data_2Fimages_2F3DnSDYWREKXVX5bWAMAi_Anneke_20-_20Elite_20Pedophilia_20_26_20Sex_20Rituals_20Part_203

Anneke Lucas, une survivante du réseau pédophile belge devenue professeur de yoga aux Etats-Unis, a écrit un livre sur cette période de sa vie. Depuis quelques années, elle dénonce le système pédophile, les réseaux et le système de corruption qui va avec. Dans plusieurs interviews récentes, elle explique qu’elle continue à ajouter des pièces manquantes au puzzle de sa vie, et a compris très récemment à quel point ses tortionnaires étaient des gens puissants.

 

Certains passages du texte ont été adaptés suite à un entretien avec Anneke Lucas 

Anneke Lucas raconte très bien cette sorte de routine, presque silencieuse, quand sa mère l’emmenait le soir dans diverses villas, manoirs, châteaux et autres appartements de luxe, parfois des bars, où des partouzes avaient lieu avec des gens du gratin. Sa mère n’avait pas un mot à dire : l’enfant savait ce qu’il allait se passer, d’ailleurs elle en était effrayée, et elle savait comment elle devait se comporter pour ne pas déplaire à sa mère.

nintchdbpict000295477844

"Aux orgies autour de Bruxelles, que ce soit dans des bars, des villas ou des châteaux, vous ne savez jamais ce qu’il peut arriver. L’atmosphère de Bruxelles était sanguinaire. Le réseau, parce que c’est ma réalité et que je dois le savoir, est une partie de l’ombre qui ne peut pas être connue", écrit-elle dans son livre.

Comme l’ont dit d’autres victimes de ce type d’abus, Anneke explique qu’elle avait tellement peur lors des violences, que son esprit se fixait sur un tas de détails, sur le trajet, sur les lieux des faits, sur les attitudes des pervers...

Dans le livre, l’auteure parle surtout des années 1973 et 1974, quand elle avait 10 et 11 ans, mais les abus graves ont commencé avant. Dans un message sur Facebook en novembre 2018, elle explique qu’à l’âge de 9 ans, elle a été amenée depuis la Suisse jusqu’à l’aéroport JFK à New York dans un jet privé, sans passer par la douane. 

Elle écrit qu’elle a été envoyée ainsi sur la côte est des Etats-Unis, en Suisse, en Allemagne, en France, et bien-sûr en Belgique. Elle a été utilisée plus de cinq ans dans ce réseau, qu’elle a d’abord décrit comme une sorte de "club" très fermé d’hommes adultes où drogue et alcool circulaient à foison, et où "les enfants étaient une marchandise".

 

Anneke Lucas : survivante du Réseau pédocriminel Belge - Témoignage VOSTFR (12/2016)

mk-polis2.eklablog.com/anneke-lucas-su... Anneke Lucas est née en 1963. C'est une femme d'affaire belge, fondatrice du Liberation Prison Yoga (un organisme à but non lucratif fondé en 2014 visant à traiter par le yoga et la méditation les traumatismes physiques et psychologiques des personnes incarcérées).

https://gloria.tv

"Mon pays d'origine est en train d'étouffer sous une lourde couverture appelée déni. Sous cette couverture, des enfants sont violés, torturés et tués. Cela affecte l'atmosphère du lieu. Les personnes sensibles se rendant sur place sentent que quelque chose ne va pas", écrit-elle sur son blog. Et c’est vrai, que l’ambiance nocturne de nombreux lieux en Belgique inspire la méfiance malgré une apparence à première vue "festive". Ce décorum festif, parfois même se voulant un peu classe, dissimule à peine une réalité qui peut être absolument sordide.

 

Le même réseau que celui de l’affaire Dutroux

2019-02-23 22_08_31-AnnekelLucas

Anneke Lucas est donc née en Belgique en 1963, et les faits qu’elle décrit se passent au milieu des années 70. Elle évoque des personnages, des lieux qui sont également cités dans le tentaculaire dossier de l’affaire Dutroux. En fait, son témoignage permet d’observer le « réseau politico pédophilo affairiste » belge de l’époque sous un nouvel angle.

Anneke Lucas mentionne Braine l’Alleud, par exemple, Knokke, Anvers, Bruxelles ou Faulx-les-Tombes, où se trouve un château où diverses partouzes ont été organisées par Nihoul et sa bande à l’époque, et qui hébergeait aussi des groupes scolaires lors de "classes vertes".

Elle cite aussi "Pépé", "le plus grand boss, le plus grand sadique, ministre, fumeur de pipe", qui était souvent présent lors des orgies et semblait avoir le dessus sur tout le monde. Cette description correspond à celle de "VDB" (Paul Vanden Boeynants), qui fut ministre de la Défense en 1974, proche de l’extrême droite et des réseaux de l’OTAN, cité également par Regina Louf et plusieurs témoins de l’affaire Dutroux. Elle parle encore d’un procureur général proche de "Pépé", ou encore d'un Italien croisé lors de quelques "soirées", qui s’appelait Giulio et n’est pas sans rappeler un certain Giulio Andreotti, premier ministre durant des lustres, membre de la loge affairiste P2 et proche de "VDB"…

83709930_p

Elle cite également un personnage qui semble correspondre à Jean-Michel Nihoul, le complice de Dutroux qui n’a été condamné que pour un trafic d’ecstasy et une association de malfaiteurs, mais qui n’a officiellement pas été relié aux enlèvements commis par Dutroux, cela au terme d’une interminable procédure saucissonnée et progressivement vidée de sa substance. Ledit Nihoul est mentionné par Anneke Lucas. Selon elle, comme selon différents témoins entendus dans le cadre de l'affaire Dutroux, il était présent dans les orgies, dans les années 70.

Anneke Lucas raconte ces soirées qui se déroulent, pour les pervers, comme des "jeux". Par exemple, on lui demande, à 10 ans, lors d’une soirée, de "choisir" quel pervers va la violer en premier. Puis c’est Giulio qui la "choisit" et elle doit s’ "occuper de lui". Apparemment, le type aimait se faire uriner dessus et les pratiques masochistes.

C’est lors d’une de ces soirées, quand elle avait 10 ans, qu’elle a croisé un jeune type âgé d’environ dix ans de plus qu’elle, membre du réseau. Une relation démarre, toujours, bien-sûr, dans la violence la plus totale, avec ce décalage surréaliste entre cette relation pédophile normalisée dans le réseau, mais qui selon nombre de citoyens devrait envoyer le pédophile en prison pendant au moins 20 ans.

Elle explique que cette "relation" posait un problème, car Anneke a été moins sollicitée pour les partouzes pendant quelque temps. Le jeune homme s’appelait Patrick, et il semble qu’il s’agit de Patrick Haemers, qui fut arrêté pour des braquages, puis pour avoir organisé l’enlèvement de Vanden Boeynants, et trainait surtout dans le milieu des partouzes, selon des témoins de l’affaire Dutroux.

Haemers s’est notamment trouvé derrière la mise en œuvre de l’enlèvement en 1989 de Vanden Boeynants, durant quelques jours. Un enlèvement qui selon Etienne Delhuvenne, l’avocat d’Haemers, était commandité par un homme d’affaires belge concurrent de VDB, qui aurait versé 5 millions de francs belges à Haemers. Delhuvenne [1] a déclaré en janvier 2019, tout récemment donc, que le "suicide" de Patrick Haemers dans sa prison en mai 1993 arrangeait ce commanditaire [2] et ses amis. On reprochait à Haemers une série de braquages, qu’il a dit ensuite avoir commis "pour des raisons politiques", un peu comme le gang des lyonnais en France.

778053

Le père de Patrick Haemers, Achille, était un patron d’entreprises qui traînait dans les mêmes lieux de partouzes à Bruxelles que Nihoul et des policiers, magistrats et politiques proches ou impliqués dans le réseau belge. D’ailleurs, Anneke Lucas présente Patrick comme un fils de bourgeois, qui roulait en Porsche ou en BMW. Achille Haemers fréquentait d’ailleurs régulièrement Nihoul depuis "1974-1976", selon les déclarations de Nihoul aux enquêteurs de la PJ de Bruxelles, même s’il a pu enlever quelques années à leur amitié.

L’ex-femme d’un pédophile condamné qui grenouillait dans les milieux de la pédopornographie, Raymond Corvillain, a confirmé aux enquêteurs les liens entre son mari, Nihoul, Achille Haemers et un dénommé Serge Frantsévitch, et les étranges discussions sur l’importation de chevaux "blancs et bruns, chers mais bons et jeunes". Selon elle, après avoir vu l'affaire à la télé, il s’agissait d’enfants [3]. Cette femme a également déclaré, comme le rapporte le quotidien la DH, que Corvillain "procurait des enfants à Dutroux, à Nihoul, à l'armurier de Haemers", et que Dutroux était venu plusieurs fois au domicile familial. Frantsévitch était aussi lié à l’avocat d’Haemers, Delhuvenne, et la justice belge les soupçonnait d’être "complices de sociétés- écrans destinées à camoufler des bénéfices tirés du commerce de cassettes pédophiles". Frantsévitch était aussi lié à Jacques Monsieur, le célèbre trafiquant d’armes belges, très à droite lui aussi, arrêté aux Etats-Unis et condamné en octobre 2018 à 4 ans de prison et 1,2 million d’euros d’amende "pour une dizaine de ventes illicites d'armes et de matériel de guerre, entre 2006 et 2009[4].

FireShot Capture 002 - _L'enlèvement de Vanden Boeynants a été commandité par un homme d'aff_ - www

Patrick Haemers est également relié par divers témoins aux protagonistes des tueries du Brabant, une série de massacres par armes à feu commis entre 1982 et 1985 dans des supermarchés, des armureries, des restos, et qui sont liées à l’extrême droite et aux réseaux Gladio locaux [5]. "Après deux commissions d'enquête et trois décennies de recherches, les auteurs de cette vague de braquages et d'assassinats commis entre 1982 et 1985, qui ont fait 28 morts, dont des enfants, n'ont toujours pas été identifiés. L'intention des tueurs du Brabant n'a jamais été déterminée non plus", résume la presse belge.

Dans un post sur Facebook du 28 septembre 2018, Anneke Lucas écrit que Patrick Haemers, qui l’a sauvée du réseau en lui permettant d’avoir la vie sauve, lui a fait des recommandations parmi lesquelles quitter le pays : "tu ne voudrais pas être là dans les années 80", lui aurait-il dit. En tout cas, elle a suivi son conseil. Et elle relie Haemers aux tueries du Brabant, cette série de massacres de civils qui ont eu lieu au début des années 80.

Ce réseau n’hésitait pas à massacrer des enfants, et Anneke Lucas mentionne un petit garçon blond d’environ 7 ans, torturé et tué lors d’une orgie. Elle évoque un "petit groupe d’aristocrates" belges, donc, "qui violaient, torturaient et tuaient des enfants. Ce groupe était si violent que les enfants ne pouvaient pas survivre à leur rencontre avec ces hommes". Elle parle de "chasses" au cours desquelles des enfants étaient tués par balles, de pratiques qui relèvent de ce qu’on appelle Daesh, c'est-à-dire l'horreur absolue.

 

Sur l’organisation du réseau

FireShot Capture 003 - Michel Nihoul agressé à la Côte_ _On m'a frappé avec une batte, j'ai _ - www

"Nihoul est l'intermédiaire entre les parents, les souteneurs, les pédophiles et ‘pépé’. Il organise tout dans les orgies, court sans relâche pour faire plaisir à tous les gros bonnets", m'a précisé Anneke Lucas lors de l'entretien vidéo. Ce qui correspond parfaitement aux déclarations d’autres témoins de l’affaire Dutroux. Nihoul connaissait tout le monde, il avait même géré la communication lors de plusieurs élections locales à Bruxelles [6]. Il connaissait le gratin et les truands.

D’après ce que décrit Anneke Lucas, dans son cas Nihoul jouait un peu le rôle de maquereau en chef.

Parfois il pouvait y avoir plusieurs enfants, qui tous savaient comment agir, et surtout ce qu’il ne fallait pas faire, lors des soirées sadiques. Ces enfants pouvaient être ceux des aristocrates qui partouzaient, venir de foyers ou d’autres familles, mais aussi de l’étranger (elle parle notamment d’un garçon marocain d’une douzaine d’années).

Dans le réseau, il y avait les habitués et les occasionnels, parfois des gens de passage. Tout le monde n’assistait pas à la totalité de la soirée.

Anneke Lucas écrit qu’elle se doute que tout cela est incroyable pour beaucoup de gens. Comment ces gens en arrivent-ils à déshumaniser des enfants à ce point, à en faire de simples objets sexuels ? Ces gens qu’on voit à la télé, qui nous font la morale, qui se drapent si facilement dans cette vertu qu’au final, ils n’auraient pas ?

2019-03-02 21_43_14-Anneke Lucas_ Why I Won't Publicly Name Names (SEQUEL-PART 2) - YouTube

"Et si c’est ce qui se passe au sommet, si les rassemblements les plus exclusifs et les plus enviés des VIP servent de couverture à certains des crimes les plus odieux de la planète, qu’est-ce que cela signifie pour la société? Qu’est-ce que cela dit de tous ceux qui parmi nous cherchent à gravir les échelons jusqu’au sommet ? », interroge Anneke Lucas, "L’escalade est-elle une tentative de donner un sens à sa vie pour celui dont l’âme est morte ?".

La question se pose en effet. Car il semble que plus on monte dans la hiérarchie dans certains milieux, plus ce genre de pratique se banalise. Et ce que dit l’auteure est très intéressant, car il semble aussi que tout ce cela, ces orgies, ces réseaux pédophiles, ne sont pas un but mais un moyen :

  • De corrompre des personnes utiles
  • De masquer d’autres magouilles, notamment les détournements massifs d’argent par une certaine classe politico-affairiste.

En effet, la justice, lorsqu’elle est confrontée à une affaire de réseau pédophile, surtout s’il implique des personnalités, n’ira pas chercher plus loin. Derrière, il sera donc assez facile d’organiser, par exemple, du trafic d’armes ou de drogue, des marchés truqués, de la fraude fiscale à grande échelle.

Cependant, l’horreur peut aller très loin. Il y a une part de sadisme, de toute-puissance, mais aussi une part calculée, qui tient semble-t-il de l’endoctrinement, aussi bien pour les victimes que pour les membres du réseau, quels qu’ils soient. Anneke Lucas raconte par exemple une scène qui semble impliquer Nihoul : " Il est allé dans la cuisine. Après quelques minutes il est revenu, avec des gants de cuisine, amenant une énorme plaque à pâtisserie en métal. Je pouvais sentir la viande, mais pas en identifier la sorte. Ca sentait mauvais. Il l’a déposé. Des fesses. Presque noires avec des trucs sanglants rouges- horrible. « Maintenant, je vais essayer de les remettre ensemble pour toi ». Il a couru à l’intérieur et est revenu avec un second plateau qu’il a aligné avec le premier dans le milieu de la table rectangulaire. Le second plateau avait la tête et les épaules. D’un garçon. Les joues creuses et la peau rétrécie, carbonisées à l'exception de quelques taches de cheveux blonds. Morceau par morceau, il a assemblé le puzzle jusqu'à ce que tout le cadavre soit disposé, avec les maigres membres noircis."

1190167_JNXcz04f

Anneke Lucas écrit qu’elle a été forcée à assister à plusieurs séances de tortures suivies de meurtres : des enfants, des adolescentes… Anneke a expliqué lors d'une vidéo sur Collective Evolution de meurtres d'enfants. Elle explique avoir été elle-même forcée à tuer une fillette. Elle savait que c'était pour qu'elle se sente coupable pour le reste de sa vie, et cela a marché. "Je sentais que j'étais moi même un tortionnaire," explique-t-elle, "Mais j'ai toujours agi dans les différentes situations pour faire le moins de mal. Je savais que si je disais non ce serait pire".

Ce passage peut sembler incroyable, d’autant que Nihoul se pavane toujours dans les médias, se posant en victime du système judiciaire [7] et de la vendetta populaire. Nihoul se plaint beaucoup, mais il y a énormément de choses surréalistes dans le traitement de son cas, notamment le fait qu'on n'est pas revenu sur son alibi pour l'un des enlèvements de victime de Dutroux, alors qu'il a été prouvé que cet alibi ne tenait pas. Et ces témoins qui l'ont reconnu comme étant présent lors de diverses partouzes en présence de mineures... Par ailleurs, il est clair que Nihoul fréquentait les personnes citées par Anneke Lucas, personnes au sujet desquelles divers témoignages à charge concordent parfaitement.

Anneke raconte un épisode où "Pépé" et un certain Jean dirigeaient une séance en présence d’une dizaine d’enfants. On leur a tous donné un lapin, et "Pépé" leur a demandé "qui doit avoir la vie sauve ? Toi ou le lapin ?", et Anneke explique qu'elle a dû tuer son lapin en premier, les autres enfants après elle. S’ils ne donnaient pas la bonne réponse, les enfants risquaient d’être massacrés à la place du lapin.

Screen+Shot+2017-01-25+at+9

La mère d’Anneke, qui était en fait une maquerelle, était quelqu’un d’apprécié en société. Personne dans l’entourage de la famille ne se serait douté une seconde de ce qu’il se passait dans l’intimité. Il s’agissait d’une femme psychorigide, décrite comme une psychopathe par sa fille, manipulatrice et autoritaire. Elle décrit une mère qui considérait sa fille comme une rivale, qu’il fallait maintenir la tête sous l’eau.

Cette mère, une fois qu’elle l’avait déposée en voiture à l’entrée des villas, ne voulait rien savoir. Elle pouvait aussi bien la laisser quelques jours chez des gens, qui en faisaient ce qu’ils voulaient ou presque. Cette femme était, selon sa fille, dans le déni le plus complet. Selon Anneke, sa mère voulait se faire bien voir dans la haute société, en l’occurrence les meneurs du réseau, quel qu’en soit le prix finalement. Quand elle était enfant, Anneke elle-même s’était convaincue que sa mère ignorait tout de ce qu’il lui arrivait dans ces partouzes.

Dans une vidéo, Anneke explique qu’elle a subi un véritable dressage pour apprendre à se comporter dans les rapports sexuels avec les types. Elle explique qu’on l’obligeait à regarder des films, qui décomposaient les réactions des types, leur visage, leurs mimiques, et ainsi "savoir en regardant le visage de quelqu’un ce qu’il aimait ou en regardant son corps ce qu’il aimait sexuellement". Tout cela, c’était pour l’ "entraîner à être une esclave sexuelle pour l’élite".

Anneke Lucas Describes How She Was Trained For Child Sex Slavery - (CETV)

Un départ précipité pour sauver sa vie

Faulx-les-Tombes_JPG01

Anneke Lucas raconte aussi une "soirée" dans une villa en octobre 1974, où elle a cru mourir. L'un des meneurs du réseau avait embarqué plusieurs enfants et adolescents pour torturer minutieusement Anneke, en la saignant littéralement dans ce qui ressemblait à un atelier de boucher. Cela faisait partie de leur endoctrinement, de leur formation…  Et puis à un moment, elle s’est rendu compte que d’autres enfants ont été massacrés avant elle dans cette pièce où elle avait été emmenée, et que ce soir-là c’était certainement son tour. Finalement, la séance a été interrompue par un proche de "Pépé". 

Quand elle parvient à se remettre debout, elle se retrouve avec « Pépé », son ami venu la chercher, Patrick et une fillette. Anneke explique que « Pépé » a alors déclaré qu'elle a eu la vie sauve, mais qu'il y avait "un prix à payer". Il a regardé la petite, de 8 ou 9 ans selon Anneke, et a dit que ce serait elle ou la fillette.

La petite semblait avoir peur et Anneke, qui avait alors 11 ans, ne savait pas trop quoi faire, elle a cherché à gagner du temps et à décrypter ce qu’on attendait d’elle. Il n'y avait pas de choix. 

Anneke-mama1967 - Copie - Copie

Puis Patrick l'a amenée dans une autre villa près de Bruxelles, où les faits étaient censés se dérouler : Anneke a compris que c’était elle qui devait mourir. Elle est conduite dans un couloir puis dans une pièce avec des fauteuils en demi cercle, de vieux rideaux, où la fillette était nue, attachée sur une chaise de dentiste allongée. Cinq ou six hommes, dont "Pépé" étaient présents pour le spectacle. Patrick a servi un tas de coke sur une table, chacun se sert.

Elle explique que dans les circonstances liées au réseau, elle a toujours choisi de faire la chose qui serait la moins mauvaise. Même sa vie n'avait pas d'importance, car elle pensait mourir de toute façon. Si Anneke n'avait pas fait cela elle-même, elle était certaine que cette fillette aurait été tuée de manière encore plus sadique, avec encore plus sadique.

A travers des bribes de phrases des convives, Anneke comprend que quelque chose a basculé, que Patrick a négocié quelque chose contre sa vie. Elle l’a interrogé, et Patrick lui a répondu "C’est rien. Je vais juste travailler pour Pépé. C’est tout". Elle comprend que pour éviter que le réseau ne la massacre cette nuit-là, Patrick a négocié avec le chef, avec "Pépé", pour le prendre lui à sa place, comme homme de main prêt à tout.

"Pépé" leur a alors mis un grand rasoir dans les mains. Patrick lui a expliqué comment faire, comment s’y prendre pour que scarifier la fillette soit presque un plaisir, lui a montré comment cet acte était plaisant. C'est bien-sûr resté une torture pour Anneke de faire cela. Jusqu’au moment où "Pépé" lui a tendu un poignard et lui a dit "il suffit de lui couper la gorge", d’un air négligent. Finalement, Anneke a dû la tuer : "j’ai tué une petite fille. Je suis prête à mourir. Avec ma dernière force je tire l’énorme poignard de sa chair. Je tombe et tout devient noir". Je résume énormément car ces quelques pages sont difficiles à lire et à résumer.

2019-03-03 17_02_09-Les confessions de Michel Nihoul_ _Mon plus grand regret, c’est de ne pas avoir

Mais l’auteure décrit parfaitement la "mise en scène", le "jeu de rôle", comme on pourrait qualifier ce réseau de dingues, l’étau silencieux qui se met en place autour de chacun des personnages, et des enfants victimes surtout. Elle décrit ce qu’il se passe dans sa tête à ce moment-là, le combat intérieur qu’elle mène du haut de ses 11 ans, comme une gamine complètement conditionnée.

Au petit matin, il l’a redéposée chez ses parents. Au moment de la quitter, il lui a fait des recommandations, pour s’en sortir dans l’avenir : il lui a dit de retourner chez sa mère, mais d’en partir dès qu’elle le pourrait, vers 15 ou 16 ans. Et de quitter la Belgique aussitôt que possible. "Dans les années 80, tu ne devras plus être ici, tu dois simplement me croire là-dessus", lui a-t-il dit, "tu dois de déplacer, à Paris, à Londres, et tu dois apprendre l’anglais pour déménager à New York (…) Tu ne dois jamais devenir une prostituée. Ne prends jamais d’argent contre du sexe, ne laisse jamais un amant te donner de l’argent, n’aies jamais de relations sexuelles pour obtenir quelque chose de quelqu’un …". Il lui a aussi dit de ne jamais acheter de drogue elle-même, et de ne rien faire pour en obtenir. Il lui a dit avec qui se marier, et c'est ce qu'elle a fait aussi. 

Enfin, il lui a demandé d’oublier tout cela, de ne jamais parler à personne de tout ce qu’elle avait connu dans le système. Il l’a redéposée chez elle, et ils ne se sont jamais revus.

2019-03-03 15_45_53-(80) Anneke Lucas

Au retour au domicile familial, Anneke dit à sa mère pourquoi elle a des marques sur tout le corps. Une fois de plus, celle-ci faisait comme s’il ne pouvait rien y avoir de grave, mais Anneke lui dit "tu sais où j’ai eu ces marques ? C’est arrivé à la soirée. La dernière où tu m’as amenée. Parce que c’est ce qu’il se passe, là. Les enfants sont torturés. Tués, maman. C’est pas pour cela que vous m’avez emmenée là-bas, pour vous débarrasser de moi ? Pour que je sois tuée ?", explique Anneke Lucas lors de l'entretien.

Et elle a raconté à sa mère que Patrick avait passé un accord, suite auquel elle n’avait plus désormais à aller aux orgies. "Tu n’auras plus d’appel" de Mme X (la mère d’une copine, qui organisait certaines des orgies), "c’est fini".

Et en effet, il n’y a plus eu d’appels à la maison. Sa mère, une dernière fois, avait fait en sorte de l'emmener, en novembre 1974, quand sa mère l’a ramenée chez cette Mme X, où des gens, quelques artistocrates, l'attendaient, des gens qu'elle savait être parmi les plus sadiques du réseau. Elle a réchappé de justesse à cette soirée au cours de laquelle on lui a tiré dessus.

Mais ensuite, la vie de famille a pris des apparences de normalité, comme s’il n’y avait jamais eu cette période où sa mère vendait Anneke à ce réseau.

 

La reconstruction

SQ57+(1)

Anneke Lucas raconte qu’elle a démarré une psychothérapie en 1989, à l’âge de 26 ans. Elle dit que c’est seulement là qu’elle a compris qu’elle avait été agressée toute son enfance, et qu’elle a pleuré sans arrêt pendant trois semaines. Puis elle a changé. Mais aujourd’hui encore, elle explique qu’elle doit continuer à se battre par moments.

"Une fille qui est violée par un homme à un jeune âge subit un lavage de cerveau qui lui fait croire que son corps existe seulement pour le plaisir des hommes - qu’elle est un objet à cette fin. Si elle est utilisée dans un but sexuel au lieu d’être aimée correctement, elle est susceptible de confondre le sexe avec l'amour, ou va grandir en croyant que la seule façon dont elle peut être aimée est d’attirer les hommes sexuellement", m'a expliqué Anneke Lucas lors de notre entretien.

C’est justement là l’objectif "éducatif" de ces milieux capables de vendre leurs enfants, surtout les filles, comme de véritables prostitués, et cela dès le plus jeune âge, y compris dans les "hautes sphères".

Tout ce qu’elle décrit n’est que violence, il n’y a jamais de respect, jamais de vérités claires et simples. Tout est dans le faux-semblants et le mensonge.

pk7kkTiDAELRmk6i

"Je me souviens d’innombrables visages, d’innombrables regards méprisants. Je revois le regard glacé d'un de ces hommes, les débutants maladroits agissant comme si j’étais tellement habituée et eux tellement adolescents, les charmeurs qui cherchaient un contact du regard…", écrit Anneke Lucas "Je me souviens de ces centaines d’hommes qui sont entrés dans une chambre dans cette villa, et aucun d’entre eux n’a dit : « non, c’est un enfant. Je ne peux pas faire ça. Je suis venu à cette fête mais maintenant je suis seul dans une chambre avec un enfant et je ne peux pas faire cela »".

C’est à l’âge de 15 ans qu’Anneke Lucas a pu enfin quitter le domicile familial, après une fin de scolarité erratique à trainer dans les cafés plutôt qu’aller en cours. Elle s’est mise en couple avec un type plus âgé, puis l’a quitté un an plus tard. Elle explique que même si elle sortait pas mal, dans les concerts, les soirées entre jeunes, elle a toujours suivi les recommandations de Patrick. A 16 ans elle est partie dans le sud de la France, puis a rencontré son père biologique, un compositeur belge. Mais, explique-t-elle, "je sentais qu’aucune relation n’était possible sans sexe, et nous avons entamé une relation"

FireShot Capture 005 - Anneke Lucas Describes How She Was Trained For Child Sex Slavery - (C_ - www

En 1982, à 18 ans, elle s’est installée à Londres avec son copain de l’époque, puis à Paris, et en 1986 elle est arrivée à New York comme jeune fille au pair. Elle a démarré une psychothérapie à 26 ans, ce qui l’a amenée à ouvrir les yeux sur son passé, à se rappeler toutes ces choses qui finalement, n’étaient pas normales. Elle s’est aussi raccrochée à la foi, puis a commencé à étudier et à travailler dans le cinéma à Los Angeles.

Elle a coupé le contact avec cette mère qui a toujours cruellement manqué d’empathie et s’est empressée de tenter de tout mettre sous le tapis. Anneke a donc fini par couper les ponts avec elle.

Elle s’est mariée en 1995, a divorcé un peu moins de dix ans plus tard, et entre temps elle a découvert le yoga et a mené une thérapie psycho-analytique assez intensive, qui lui a permis d’aller au fond de son histoire.

2018-12-15 20_36_45-

Nous sommes alors en 1997. A peine un an plus tôt, l’affaire Dutroux a animé les chroniques à travers le monde et a même fait vasciller l'Etat quand le peuple s'est mobilisé dans des marches blanches et des "comités blancs", fermement résolus à ce que ces atrocités n'arrivent plus jamais.

Quand l’une des survivantes du réseau Dutroux a écrit son livre au moment de ce scandale, Anneke Lucas a contacté des journalistes belges à qui elle a raconté une partie de son histoire. "J’ai aussi rencontré cette survivante, qui a aussi écrit un livre sur son expérience dans le réseau, « Silence ! On tue des enfants », et dont la très bonne mémoire m’a aidée à remettre en place certaines pièces du puzzle sur mon propre passé", dit Anneke Lucas dans une vidéo. Mais, très vite et grâce notamment à une campagne médiatique contre les témoins et les enquêteurs qui étayaient leurs dires, le pays a été très divisé sur l’existence ou non du réseau. Anneke Lucas a alors choisi de s’écarter de cette histoire pour sa propre santé, et on ne peut que la comprendre.

Elle a continué sa vie, avec le yoga, a eu sa fille, a poursuivi son analyse. Elle a enseigné le yoga, notamment dans des prisons à travers le Liberation Prison Yoga Project. 

Si elle a mis si longtemps à parler, c’est parce qu’elle était encore trop traumatisée et effrayée par toutes les menaces et toute la violence qu’elle avait vécus, raconte-t-elle dans une interview de janvier 2017.

Le 20 décembre 2018, la première partie d’une interview vidéo d’Anneke Lucas a été diffusée sur le net. Elle y revenait sur le fait que depuis la première fois où elle s'était exprimée publiquement sur son histoire dans le réseau belge (nous en avions parlé à l’époque) en 2016, elle a reçu des milliers de messages, et a été approchée par des gens qui l’ont aidée à identifier certains de ses abuseurs, dont certains n’étaient pas belges : "Je ne pensais pas que j’avais à faire à des gens étaient si importants, je n’imaginais pas qu’ils étaient sur la scène mondiale".

Elle explique aussi que le fait pour une de leurs victimes de voir ces tarés à la télé, ou même en photo, rend le souvenir des violences "si vivant et réel", qu’elle s’est rappelée de viols commis par ces types quand elle avait 10 ans. Elle explique aussi qu’à chaque instant lors des soirées, des partouzes ou quand elle était simplement en présence de ces dingues, elle avait parfaitement conscience que l’un d’entre eux pouvait décider de la tuer. Et qu’elle devait donc faire attention à tout, être en éveil, surveiller chaque comportement.

Anneke Lucas: I Was a Sex Slave to Europe's Elite at Age 6 (SEQUEL-PART 1) (Human Trafficking)

 

Dans cette vidéo du 21 décembre 2018, Anneke explique que "Il est facile de dire oui, les politiciens sont corrompus. Mais c’est un peu plus dur de dire de concevoir qu’un politicien qui est corrompu viole et tue aussi des enfants (…) On dit : ‘non, ça je ne peux pas le croire’". Elle explique que les gens le ressentiraient une telle chose comme une trahison personnelle. 

30698204_10156389168143474_8571393744054251788_n

Mais "c’est une addiction", dit-elle, comme les junkies prêts à n’importe quoi pour recommencer, pour avoir de nouveau un trip. "Ces gens ont un cerveau et une intelligence, et cela les rend les plus dangereux du monde. C’est une addiction au pouvoir. C’est une addiction dont je sais tout, parce que j’été gravement abusée. Je sais ce que c’est que les gens autour rient alors qu’on est au plus mal"

Elle explique son cas de conscience sur le fait de nommer les noms des tarés qui l’ont agressée, qui étaient dans ce réseau. Il y a les risques de poursuites, l’exposition, la sécurité, mais la possibilité, peut-être, de sauver des enfants, de se confronter au besoin de revanche, de révéler l’horreur.

Mais dans le contexte actuel, avec les lois actuelles, il est très risqué de dénoncer personnellement les pervers. "Il y a encore beaucoup de travail à faire, nous n’en sommes qu’au tout début du changement, le tout début où les gens sont vraiment en train de comprendre que… ces ténèbres sont vraiment là. Il y a tellement d’hypocrisie, tellement de mensonges, et toute cette hypocrisie et ces mensonges, nous sommes seulement en train de commencer à les regarder. Ce sont les gens à qui nous avons donné notre pouvoir".

Anneke Lucas: Why I Won't Publicly Name Names (SEQUEL-PART 2)

Anneke Lucas intervient beaucoup sur les méthodes qui peuvent aider les victimes, à travers des articles, des conférences, un documentaire… On en retrouve une partie ici (en anglais).

https://theshiftnetwork.com/blog/2018-12-10/anneke-lucas-answers-question

FireShot Capture 006 - Lutter contre l’exploitation sexuelle, une chambre d’hôtel à la fois _ - ici

Sur son blog, que je recommande de suivre, elle raconte les faits, analyse aussi beaucoup le fonctionnement du système, de la propagande, et met en perspective certains "faits de société".

Par exemple, elle explique qu’à 9 ans, elle a entendu une discussion entre un  agresseurs et l’un de ses amis, sur l’objectif "sociétal" de sexualiser les enfants. C’était à l’été 1972 sur une île de la côte est. "J’étais désignée comme l’exemple que sexualiser les enfants est bon sur tous les plans, et j’étais décrite comme heureuse (d’être sexuelle) et bien adaptée", écrit-elle dans un article de son blog.

Elle s’interroge aussi sur la pertinence de la prison dans un système aussi inégalitaire que les Etats-Unis : "l'incarcération de masse est un masque couvrant le véritable problème, vendu par le biais des lois sur les drogues, et même si nous nous réveillons lentement et réalisons de quoi il s'agit, le problème n'a pas encore eu la révolution qu'il mérite".

Anneke Lucas a également lancé un mouvement pour lutter contre le proxénétisme de mineures à New-York, en agissant par exemple sur les hôtels, où on laisse trop souvent entrer des mineures seules avec des types en pleine nuit.

 

*************************

Il est crucial que la parole des victimes, qu’il s’agisse de victime d’inceste, de viols, ou même d’abus commis par des réseaux, y compris si ceux-ci impliquent des "élites", puisse se libérer.

Pour ne parler que des réseaux pédocriminels d’élite, comme celui dont parle Anneke Lucas, les victimes sont nombreuses. Et beaucoup ont besoin, envie de parler, mais elles ne le peuvent pas car comme le dit Anneke, les risques sont grands. Certains témoins sont assassinés, d’autres réduits à l’état de loques, traqués, attaqués médiatiquement ou en justice, s’ils montrent la moindre velléité de dénoncer quoi que ce soit.

Ceux qui parlent font preuve d’un grand courage et, il faut le dire, d’une certaine abnégation. Ces témoignages doivent être diffusés afin de permettre aux citoyens de comprendre ce qu’il se passe réellement dans les coulisses, et qui occupe les plus hautes fonctions de nos pays soi-disant "civilisés".

Beaucoup de victimes ont par ailleurs beaucoup de mal à gérer avec l'impunité des pervers- quoi de plus normal... Et les enfants d'hier grandissent. Le besoin de vérité fait monter la pression, et la chape de plomb va certainement finir par sauter. Mais d'ici là les gens doivent comprendre qu'à l'heure où on écrit et lit ces lignes, des enfants sont victimes de ces réseaux, en France comme ailleurs.

 

Article précédent sur Anneke Lucas:

Témoignage d'Anneke Lucas, survivante du réseau pédophile Belge: Dutroux n'était pas un prédateur isolé. - donde vamos

Il y a deux ou trois jours, le témoignage d'Anneke Lucas a été diffusé sur le net. Cette Belge originaire de Bruxelles se présente comme une survivante de trafic sexuel, et a fondé en 2014 Liberation Prison Yoga afin d'aider d'autres victimes.

http://dondevamos.canalblog.com

 



[1] Delhuvenne, qui avait des idées très à droite (il a défendu des membres du Front de la jeunesse, d’extrême-droite), a aussi été impliqué dans quelques magouilles. Il a été condamnée en 2000 par défaut à trois ans de prison ferme pour escroquerie, faux et proxénétisme. En 2003 il a été poursuivi pour avoir détourné 250.000 euros d’une maison de repos.

[2] Delhuvenne a déclaré à la presse belge le 12 janvier 2019 : « Je connais le nom de cet homme qui est revenu dans une autre affaire. C'est pour cela que Patrick Haemers croyait qu'il serait acquitté: dans le box, il voulait révéler qui étai(en)t son ou ses donneurs d'ordre. Son suicide, si c'était un suicide, a empêché que les noms sortent", dit l'ancien avocat. Le commanditaire de l'enlèvement aurait versé 5 millions de francs belges (125.000 euros) à Patrick Haemers sur un compte bancaire en Amérique du Sud, selon Etienne Delhuvenne. "Les preuves, après la mort de Haemers, je les ai données au commissaire X. Celui-ci a identifié le compte bancaire et n'y a pas trouvé 5 mais 10 millions de francs belges. Les 5 millions qui s'étaient ajoutés provenaient de la rançon versée. Tout ce volet a été occulté. Haemers, mort en cellule, n'était plus là pour parler »

[3] La société Logitel de Corvillain et Frantsévitch aurait en réalité servi à couvrir un trafic d’enfants. L’ex-femme de Corvillain explique aux enquêteurs : « J’ai été témoin d’une conversation entre Nihoul, Haemers et Frantsevitch à propos de chevaux (…) Il s’agissait de jeunes chevaux blancs et bruns, chers mais bons et jeunes. Frantsevitch devait aller voir les chevaux dans un pays du bloc de l’Est (…) Cela ne s’est pas fait parce que quelque chose n’était pas en ordre, j’entendais que sinon, ils se feraient arrêter à l’aéroport. J’ai également entendu que Nihoul s’est fort énervé à ce sujet ».

[4] Selon La DH du 19/10/2018, « Il a été reconnu coupable d'avoir servi d'intermédaire dans des ventes de fusils d'assaut, de cartouches, d'avions de chasse ou encore de chars à destination notamment du Tchad, de l'Iran, de l'Indonésie et de la Mauritanie. Il avait soutenu avoir cessé ses activités de marchand d'armes depuis le début des années 2000 mais disait avoir néanmoins été recontacté par d'anciennes connaissances du milieu ».

[5] Toutefois, on n‘est évidemment pas près d’avoir le fin mot de l’histoire sur le plan judiciaire, même si des gendarmes ont récemment été inculpés dans un dossier connexe (la spécialité belge est le saucissonnage des dossiers chauds) puis vite relâchés. Selon Paris Match Belgique du 22 février 2019, « il est leur est reproché d’avoir sciemment dissimulé des informations dans le cadre de leurs fonctions passées. Les poursuites à leur encontre sont à mettre en relation directe avec la découverte, en novembre 1986, dans le canal Bruxelles-Charleroi à Ronquières, d’importantes pièces à conviction ».

[6] Nihoul a travaillé via sa boîte de relations publiques sobrement intitulée « Nihoul International » pour la promotion des campagnes électorales de plusieurs politiciens du PSC, le parti social-chrétien, très à droite, dont Vanden Boeynants était l’une des figures de proue, et un libéral. Parmi ceux-ci : Jean Leroy, Michel Demaret et Philippe Deleuze.

[7] Pas plus tard qu’en mars 2017, il osait encore déclarer à la presse belge que son « plus grand regret, c’est de ne pas avoir sauvé les enfants ». A 76 ans, il vivait sur la côte flamande, à Zeebruges. « Il revient aussi sur sa libération. "Quand j’ai été libéré, je me suis dit : ‘C’est bon c’est fini.’ Mais ça ne se passe pas comme ça. On voulait me tuer." », déclare-t-il au journal. On s’interroge : qui voulait donc le tuer, et pourquoi, lui qui est acquitté pour le volet « enlèvements d’enfants ». « Quand nous lui demandons s’il a des regrets par rapport à sa vie, il répond : "De ne pas avoir sauvé les enfants. Non pas d’avoir été un héros, parce que je me fiche d’être un héros, mais pour ne pas avoir sauvé ces enfants. Ça, c’est mon plus grand regret. Et je vais vous dire, il n’y a pas un jour où je ne pense pas à cette affaire. Je ris mais parfois, c’est pour ne pas pleurer." ».

En février 2017, il recherchait 50 hôtesses via Facebook, mais, précisait-il à la presse, « pas pour le sexe ».