Seriez- vous choqué si l’on vous disait qu’un groupe ayant pour membres des PDG des plus grandes multinationales du monde, comme David Rockefeller (fondateur de la Trilatérale, et administrateur de la banque JP Morgan entre autres), d’anciens chefs d’Etat et de gouvernement comme Bush Ier, Clinton, Thatcher, de hauts fonctionnaires comme James Wofensohn (ancien président de la Banque mondiale), Paul Wolfowitz (ex-directeur de la réserve fédérale américaine, ex-président de la Banque mondiale, ex-secrétaire de Bush à la Défense...), Richard Perle (une des éminences grises des néo-cons américains, grand promoteur de l’invasion de l’Irak) ou Henri Kissinger, prend des décisions qui, bien que secrètes, sont appliquées par les institutions internationales et les Etats?

Le Bilderberg est un lobbie mis sur pied en 1954 aux Pays-Bas, à un moment clé de la construction européenne : juste après la Communauté européenne du charbon et de l’acier (CECA) en 1953, qui devait créer un marché ouvert pour le charbon et l’acier, on abandonne l’idée d’une Communauté européenne de défense (CED). 1954, c’est juste avant le traité de Rome qui renforce la « coopération » entre les Etats membres, et vise à créer un vaste marché commun dans lequel les marchandises circuleraient librement, tout cela chapeauté par une très démocratique Commission européenne.

En 1954, donc, le prince Bernhard des Pays-Bas, né allemand, ancien nazi et ancien membre des SS, et David Rockefeller, créent à l’hôtel Bilderberg une sorte de club privé, afin de discuter des grands enjeux économiques et stratégiques, et visant à terme une gouvernance mondiale avec l’OTAN comme commandement. Il réunit chaque année entre 100 et 150 participants, membres ou invités, qui débattent à huis clos d’un ordre du jour hautement stratégique. Quand aux fonds, ils viendraient en partie de la Fondation Ford, du nom de ce patron fasciste qui a largement aidé Hitler dans son effort de guerre.

Mais, dès 1952 les réunions préparatoires ont commencé, dont une chez le baron de Nervo à Paris, à laquelle étaient présents Guy Mollet le président de la SFIO, Antoine Pinay qui est le président du Conseil, Joseph Retinger (qui dès après guerre a été le secrétaire général du Comité de coordination des mouvements pour l'unité européenne et du Mouvement Européen qui est aussi à l'origine du conseil de l'Europe), le prince Bernhardt, le patron d'Unilever et quelques autres. Comme par hasard, on les retrouve en 1954, et comme figures éminentes de la "construction européenne". Tout ce petit monde était, comme par hasard, très favorable au marché commun européen, mais aussi à une monnaie unique, une armée unique, une direction commune. bref, une Europe 0% communiste et 100% libérale.

En 2007, la réunion se tenait à Istanbul du 31 mai au 3 juin. Ce n’est pas un hasard, car les Etats-Unis poussent l’Europe à s’élargir toujours plus à l’Est, et maintenant à intégrer la Turquie. Parmi les Français, étaient présents le rédacteur en chef du Figaro, les PDG d’EADS, AXA, Lafarge, Bernard Kouchner, Jean-Claude Trichet (gouverneur de la BCE), Thierry de Montbrial (président de l’IFRI, un think tank français de politique internationale), mais aussi le ministre grec de l’Economie et des Finances, le Premier ministre des Pays-Bas, José Manuel Barroso, la reine Béatrix des Pays-Bas, Etienne Davignon (président du groupe de Bilderberg, président et fondateur de l’European Round Table, un lobbie des multinationales européennes auprès de la Commission, ex-vice-président de la Commission, membre de la Trilatérale, membre du directoire du Centre for European Policy Studies, ancien ministre belge des Affaires étrangères, président de l’Association pour l’union monétaire en Europe, premier président de l’Agence internationale de l’énergie, vice-président de Suez-Tractebel, administrateur de la banque Fortis, d’Accor, de Fiat, Suez, BASF, Solvay, entre autres...), le président de la FED à New York, le président du National Bureau of Economic Research, le PDG du Washington Post ; Neelie Kroes (Commissaire européenne au marché intérieur et à la concurrence), Jaap de Hoop Scheffer (Secretaire général de l’OTAN), Richard N. Haass president du Council on Foreign Relations (CFR), le PDG de Royal Dutch Shell, le directeur de la banque Lazard, le ministre des finances italien, Richard N. Perle membre de l’American Enterprise Institute for Public Policy Research (think tank américain), David Rockefeller grand banquier, co-fondateur du groupe de Bilderberg, ex-président du Council on Foreign Relations (CFR), président et co-fondateur de la Commission Trilatérale, James D. Wolfensohn ex-président de la Banque mondiale, et des journalistes du Financial Times, de l’Economist, du Wall Street Journal ...

La liste des personnalités membres et invitées depuis 1954 est longue, mais concerne toujours les mêmes milieux. A ces réunions d’une durée de trois ou quatre jours, on retrouve le gratin politique national et international occidental, le gratin des multinationales, et des journalistes de tendance libérale. Une à deux semaines au plus tard après lesdites réunions, qui se déroulent dans le plus grand secret et protégées des journalistes, c’est le G8 qui s’ouvre un peu plus loin, attirant cette fois la plupart des médias de la planète. Aux réunions du Bilderberg, il n’y a pas de conférence de presse, pas de journalistes, et les invités ne peuvent pas prendre de notes... En 2003, la réunion du groupe Bilderberg s’est tenue à Versailles (la château a par ailleurs été fermé au public pendant une semaine) en même temps que le G8 qui se déroulait à Paris. C’est au G8 que sont concrétisées une partie des décisions prises par les Bilderbergers, dont certains sont présents également au G8.

On devient membre par cooptation, et il y a différents niveaux d’adhésion. Seuls la dizaine de membres du comité consultatif connaît l’ensemble de la stratégie du groupe, et ses orientations. La plupart des membres ne connaissent qu’une petite partie des visées du groupe. Certaines décisions du groupe sont aujourd’hui connues : en 1999 les débats ont porté sur la globalisation et l’établissement d’organes supranationaux pour régir l’économie de la planète ; en 2000 il s’agissait d’effacer les identités nationales en Europe, en 2001 cela portait sur les projets militaires américains et l’élargissement de l’OTAN ; en 2005 on y a parlé de gouvernance mondiale, du renforcement de l’OTAN, de l’élargissement de l’Europe, de la création d’une taxe mondiale sur le pétrole, prélevée par l’ONU et payée par l’ensemble des citoyens, ainsi que de l’importance d’empêcher l’Iran de devenir la puissance du Moyen-Orient. Cette année, on a parlé du problème de l’énergie, de l’Iran, de l’entrée rapide de la Turquie dans l’Europe...

Les membres du groupe Bilderberg sont souvent également connectés avec d’autres groupes de pression, comme la fameuse Trilatérale, qui a défrayé la chronique dans les années 70, le Concil on Foreign Relations (CFR), ou encore la Round Table. La Trilatérale est créée en 1973, l’année où l’OPEP augmente le prix du pétrole de 400 %, et juste après la crise monétaire qui a amené la fin du système de Bretton Woods (parité des monnaies par rapport au dollar, et du dollar par rapport à l’or). Ce sont des membres du groupe Bilderberg et du CFR qui en ont l’initiative. Parmi eux, on retrouve David Rockefeller, Henri Kissinger, Zbigniew Brzezinski. Ses membres sont les pontes - cooptés, comme les Bilderbergers - de la politique et de l’économie mondiales, venant d’Europe, d’Amérique du Nord et de l’Asie Pacifique.

La Trilatérale fournit des « analyses » et des « études » dans de nombreux domaines aux institutions internationales et aux Etats, qui s’en servent comme base pour les orientations politiques et économiques, et pour faire les textes de loi. Raymond Barre, Simone Veil, Laurent Fabius, Jacques Delors, Roland Dumas, Patrick Devedjian ou François Bayrou en ont été membres, mais aussi Bush Ier, Jimmy Carter, Bill Clinton, Dick Cheney...

Le but est de dépasser l’échelle nationale et de constituer une gouvernance mondiale, que ce soit dans le domaine économique, politique ou militaire, pour lesquels il faut donner des « réponses globales ». Il faut instaurer un ordre politique et économique mondial, garantissant la pérennité du système. Cela passe par le placement de ses membres dans lesdites institutions et gouvernements, comme ce fut en grande partie le cas pour Jimmy Carter, qui avait Brzezinski pour principal conseiller.

Un autre de ces lobbies, le Council on Foreign Relations (conseil des relations étrangères) est aussi un think tank américain, qui s’est donné pour mission de conseiller le gouvernement des Etats-Unis. Fondé en 1921, quand les Etats-Unis commencent à se piquer d’intervenir systématiquement à l’étranger, par un proche conseiller du président Wilson, il regroupe plus de quatre mille membres - toujours cooptés, dont une partie sont aussi Bilderbergers ou dans la Trilatérale, et l’un de ses piliers est encore une fois David Rockefeller. Le CFR aussi est financé par des dons « privés », comme la fondation Ford, satellite de la CIA, la fondation Rockefeller, la fondation Carnegie, et plus de 200 multinationales américaines. Le CFR lui aussi veut établir une espèce de gouvernement mondial, laissant la place pour un libéralisme débridé, lui aussi insère ses membres dans les gouvernements et les institutions internationales, auxquels il fournit ses « analyses » (Brzezinski en a d’ailleurs réalisé certaines).

En Europe, le Bilderberg est connecté avec l’ERT, l’European Round Table (fondée en 1983, copie de la Round Table américaine fondée en 1891), qui regroupe les patrons de 47 plus grosses entreprises européennes (BP, Saint Gobain, Unilever, Total, Nestlé, Danone...), a pour président Jérôme Monod (Lyonnaise des Eaux), et cherche à orienter la politique économique européenne dans le sens qui arrange les multinationales grâce à un lobbying puissant et acharné à la Commission et au Parlement européen, mais aussi au niveau des Etats, ceci, à l’instar du CFR ou du Bilderberg, dans la plus grande discrétion. Jacques Delors, pourtant socialiste, a avoué avoir repris entièrement l’un de leurs rapports pour son Livre Blanc : Croissance, Compétitivité, Emploi.[1] Lorsqu’il était président de la Commission européenne. L’ERT a notamment réussi à vider de sa substance la directive européenne REACH qui devait obliger les industriels à un contrôle strict des produits chimiques dangereux, en menaçant de licencier massivement et de délocaliser, mais aussi en fournissant à la Commission et au Parlement des « analyses » complètement fantaisistes allant dans le sens de leur communication. Une partie des membres de l’ERT sont aussi des Bilderberger, comme Etienne Davignon (déjà cité) ou Peter Shuterland (BP).

Nous avons donc là des tractations qui se font au sommet, pour lesquelles le citoyen n’est jamais consulté, et les journalistes indépendants jamais invités, ne serait-ce que pour des conférences de presse. Tout se déroule dans le plus grand secret, jusqu’à ce que les lois soient mises en place, ou jusqu’à ce que les guerres éclatent. On doit à ces groupuscules un combat acharné pour maintenir un libéralisme sans faille sur toute la planète, quel qu’en soit le coût humain, pour le seul profit des multinationales. Mais il faut aussi avoir conscience du fait que ce sont toujours les Américains qui mènent la danse, afin de garantir cette suprématie du dollar, qui sans les efforts de ces multiples groupes de pression aurait bien du mal à conserver une valeur quelconque. Car si le dollar chute, et n’est plus la monnaie d’échange principale (notamment grâce au fait que le pétrole ne s’échange qu’en dollars, ce sont les fameux « pétrodollars »), c’est la puissance américaine qui va s’écrouler. L’enjeu est donc de taille, et si la guerre en Irak a été décidée, c’est d’abord parce que Saddam comptait revendre son pétrole en euros. Toute la force de pression des lobbies tels que le Bilderberg, la Trilatérale ou le CFR a donc été concentrée sur l’invasion de l’Irak et le contrôle des puits de pétrole. C’était d’ailleurs pratiquement le même processus qui a été à l’origine de la guerre contre l’Iran en 1980, et pour laquelle les Etats-Unis ont armé l’Irak. Maintenant c’est à nouveau l’Iran, deuxième producteur de pétrole après l’Arabie saoudite, qui est dans le collimateur, car elle aspire à battre en brèche l’hégémonie américaine sur la région.

En dehors du fait que les discussions de ces groupes portent sur la manière de diriger uniformément la planète entière, au mépris de la notion même de démocratie, ce qui pose problème est la connivence entre le pouvoir politique et le pouvoir économique, le premier facilitant l’influence du second au lieu de la freiner. Un Etat, et donc ses représentants, doivent en principe travailler pour le bien commun, pas pour des intérêts particuliers. Que nos élus se retrouvent à des réunions avec les faucons américains et les PDG des plus grosses multis de la planète, pour décider en secret du sort du monde reste une incohérence, ou une perversion du système. La question est : dans l’intérêt de qui s’opère un tel processus ?


[1] Cf. Bernard Lecherbonnier, Les Lobbies à l’assaut de l’Europe, Albin Michel, 2006