Entré en fonctions en 2002, l’actuel président colombien, Alvaro Uribe, avait promis de mettre fin au conflit interne avec les FARC (Forces Armées Révolutionnaires de Colombie), à cause duquel le pays est transformé en terrain de combat depuis un demi siècle. Cinq ans après, les FARC refusent toute négociation, la seule « avancée » est donc une tentative de désarmement des paramilitaires d’extrême droite. Appelée « loi de justice et paix », elle prévoit une peine de huit ans de prison au maximum et la réinsertion des paramilitaires dans la vie civile, en échange d’aveux et de leur démobilisation … Mais, même cette négociation finit par se retourner contre le gouvernement et Alvaro Uribe, laissant la place à ce que les médias appellent le « scandale de la para politique » …

 

 

Les enjeux

 


colombieFarcCampPhotoFarcEp450 Vue depuis la France, la Colombie se résume au pays dans lequel est détenue Ingrid Bettancourt, et à un gigantesque champ de coca. On entend parler de la guérilla, des FARC, beaucoup moins des paramilitaires. Pourtant, c’est avec eux que qu’ Alvaro Uribe négocie depuis plusieurs années. En 2002, il est élu après une campagne axée sur la lutte contre les guérillas et sur la sécurité (mais probablement aussi grâce à une fraude électorale qui lui aurait ramené 300 000 voix[1], à la collusion avec les paramilitaires, et à une abstention record de 52%). Dès le mois de novembre 2002, Uribe annonce l’ouverture de pourparlers avec les AUC (Autodéfenses Unies de Colombie, qui regroupent de nombreuses factions paramilitaires). Les discussions avec les FARC, quant à elles, finissent rapidement dans l’impasse et sont au point mort depuis 2005.

 

Avec les AUC, c’est différent : depuis 2002, Uribe mène avec eux un « processus de paix ». Il s’agit d’un désarmement contre une quasi impunité : les paramilitaires reconnus coupables d’exactions, quelles qu’elles soient, n’effectueront pas plus de huit ans de prison s’ils ont déposé les armes. Une fois libérés, la fortune acquise grâce au narcotrafic[2] ou à des activités de terrorisme à l’encontre de la population seront légitimes et leur appartiendront. Selon le gouvernement, 32 000 hommes auraient rendu les armes jusqu’à présent. L’électeur colombien pourrait se dire qu’il s’agit d’un effort nécessaire, au nom de la concorde nationale, si toutefois les paramilitaires ne reprenaient pas immédiatement les armes souvent avec la bénédiction du gouvernement. Les habitants de nombreuses régions ont pu constater que ceux-là même qui avaient déposé les armes paradent à nouveau dans les rues, la seule différence est que ce n’est plus sous le sigle des AUC mais de petits groupuscules. Ainsi assiste-t-on à des conflits entre bandes paramilitaires (auparavant unies dans les AUC) pour le contrôle des zones de plantation de coca, par exemple. Mais surtout, les exactions contre ceux qui ont dénoncé les pratiques des paramilitaires ont également repris -si toutefois elles ont jamais cessé. Indepaz, une ONG colombienne, a indiqué en 2006 que lors des deux années précédentes, au moins 43 groupes paramilitaires ont été créés, et sont dirigés par d’anciens chefs des AUC.

 

De son côté, la Commission colombienne des juristes affirme que depuis le cessez-le-feu de décembre 2002 jusqu’au mois d’août 2004, les paramilitaires ont assassiné ou fait disparaître au moins 1899 personnes. Cette Commission a aussi annoncé  que durant le premier mandat d’Uribe (2002- 2006), 11 300 civils ont été exécutés pour des raisons politiques, 14% de ces crimes ayant été commis par des agents de l’Etat, et 60% par les paramilitaires.

 

Pour comprendre la situation actuelle et les choix politiques d’Alvaro Uribe, il faut prendre en compte l’évolution du paramilitarisme, les intérêts économiques, le fonctionnement des cartels. Mais aussi la collusion entre les partis politiques libéraux et conservateur et les paramilitaires, ainsi que les cartels.


 

Les paramilitaires

 

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En 1965 le gouvernement sort un décret[3] pour lutter contre les guérillas, qui commencent à se structurer militairement et financièrement. Ce décret prévoit l’armement de groupes de civils pour assurer la défense nationale[4], et devient une loi en 1968 (loi 48). En 1969 un règlement militaire[5] prévoit la constitution de groupes de civils armés pour lutter contre les guérillas, sous l’autorité de l’armée.

 

En 1991, une ordonnance du ministre de la Défense met en place des réseaux de renseignement, avec des retraités de l’armée, réseaux dans lesquels les instructions devaient être données uniquement oralement. L’un de ces groupes a été mis en cause par une enquête concernant le meurtre d’une centaine de civils, dont des syndicalistes et militants des droits de l’homme, dans le département de Santander.

 

La loi de 1969 a été déclarée inconstitutionnelle trente ans plus tard, mais les paramilitaires sont restés, et se sont retrouvés avec les citoyens armés dans les « Convivir »  qui ont pris leur essor autour de Medellin (crées en 1994, ils sont déclarés inconstitutionnels en 1997, les paramilitaires se dirigeant alors vers les AUC). Uribe a beaucoup travaillé à leur création quand il était gouverneur de l’Antioquia, à tel point que Carlos Castano, le chef des AUC a dit de lui : « C’est l’homme le plus proche de notre philosophie ».

 

Aujourd’hui, des entreprises comme Chiquita (ex United Fruits), l’exploitant minier américain Drummond[6] ou Coca Cola pour ne citer que ces cas-là payent aussi ces troupes paramilitaires pour intimider ou liquider les syndicalistes, ou pour faire fuir les populations des zones convoitées (notamment les indigènes, puisque la Constitution de 1991 empêche l’exploitation à outrance des terres accordées aux populations indiennes). Amnesty a publié récemment dans son rapport “Killings, arbitrary detentions and death threats - the reality of trade unionism in Colombia”, qu’ « une stratégie coordonnée militaro-paramilitaire visant à saper le travail des syndicalistes tant en les éliminant qu'en tentant de discréditer la légitimité de leurs activités syndicales continue d'être appliquée »

 

Les déplacements forcés de population du fait de massacres, menaces et autres exactions, ou du fait des fumigations liées au Plan Colombie ont mis plus de trois millions de personnes sur les routes, essentiellement dans les régions visées par les multinationales. Un exemple parmi tant d’autres : les 5 000 derniers membres du peuple indigène U’wa vivent dans un parc naturel situé sur une zone où Occidental Petroleum peut extraire les quantités qu’elle veut. Cette zone est par conséquent fortement militarisée et paramilitarisée afin de protéger les infrastructures des attaques des FARC et de terroriser la population pour qu’elle ne soutienne pas les guérillas.

 

Paramilitaires et narcotrafiquants


Les narcotrafiquants des Cartels, comme Escobar à Medellin, se sont progressivement investis en politique, devenant conseillers municipaux, maires puis députés au Parlement (en 1982 pour Escobar). A côté de cela, sa fortune permettait de mener des actions sociales -construction de routes, d’hôpitaux, de maisons : le programme « Medellin sin tugurios » (« Medellin sans bidonvilles »), construction de terrains de football, d’un zoo gratuit- de manière à s’assurer un appui populaire. Tout cela, il faut le préciser, s’est passé également lorsque Uribe était maire de Medellin. Mais très vite, afin d’assurer ses arrières tant au niveau politique qu’au niveau du trafic, Escobar passe à l’assassinat de personnalités politiques et des mouvements syndicaux et sociaux. En 1989, il a par exemple fait assassiner trois candidats à la présidentielle. La même année le magazine Forbes le classe 7è fortune de la planète. 2.  
                                                      Chiquita_ColombieDonc, nous avons la constitution de groupes de citoyens armés par le gouvernement pour lutter contre les guérillas marxistes ; mais il y a aussi les armées privées des grands propriétaires terriens et des gros narcotrafiquants qui subissaient les attaques des FARC. Ces groupes de paysans armés pour défendre les grandes propriétés et les intérêts particuliers existent également depuis les années 60, mais se sont fortement développés dans les années 80, quand les cartels ont permis aux paramilitaires d'obte,ir de gros revenus avec le trafic de drogue.
Les FARC se constituent en 1964 afin de structurer les groupes de paysans communistes qui tentaient de préserver les villages autonomes créés dans les années 50, après la « Violencia » (guerre civile de 1948 à 1953, déclenchée après l’assassinat du leader progressiste Jorge Eliecer Gaitan). A peu près à cette période naissent aussi l’ELN (plus guévariste que marxiste), l’EPL (armée populaire de libération, maoïste), le M-19 ou encore la branche armée du PC colombien… De leur côté, dès les années 50, les propriétaires terriens et les multinationales entretiennent des armées privées (comme United Fruit Company ancêtre de Chiquita).

 

Dans un style moins violent, les frères Rodriguez Orejuela du cartel de Cali ont préféré investir l’argent du trafic dans des entreprises légales (au moins une centaine), ne se sont pas engagés personnellement en politique et se sont contentés de financer les campagnes de certains candidats, de manière à avoir au moins un tiers du Congrès à leur botte. Avec leurs largesses envers les politiciens locaux et nationaux ainsi qu’envers les entreprises légales, ils se sont assuré de nombreux soutiens, et leurs enfants et petits enfants ont étudié en Europe ou aux Etats Unis et sont insérés dans la bonne société, parfois jusqu’à occuper des postes officiels.

 

Ces cartels contrôlaient tout le processus du trafic, depuis la production jusqu’aux filières de vente aux Etats-Unis. L’argent était souvent blanchi par le rachat de terres, les narcos se retrouvant alors parmi les grands propriétaires terriens. A partir des années 80, ils commencent à financer des milices officiellement pour se protéger eux (les guérillas faisaient quelques assassinats et enlèvements ciblés de pontes du narco trafic et d’entrepreneurs, ou de leurs proches) et leurs terres des guérillas. En réalité le but était d’expulser les paysans, et/ou de terroriser les leaders syndicaux et les militants de gauche qui luttaient contre l’accaparement des terres ou pour les droits de l’homme.

 

En 1982, les narcos mettent sur pied le MAS (Muerte A los Secuestradores, mort aux ravisseurs), un groupe de 223 chefs mafieux qui se donnent pour mission de tuer les membres d’une guérilla (le M-19) qui ont enlevé la sœur de membres du cartel de Medellin. Mais rapidement, le MAS s’occupe aussi de « nettoyage social » : élimination des délinquants, prostituées, indigents ; ainsi que de l’élimination des opposants politiques et leaders syndicaux… Le MAS a été la structure de base du « nouveau » paramilitarisme (ou « narco paramilitairisme) travaillant main dans la main avec l’armée et organisé par les narcos, certains bataillons de l’armée formant des paramilitaires dans le but de lancer la contre insurrection et éradiquer les guérillas.

 

Le MAS, d’après une enquête du procureur général colombien, a été constitué en août 1982 en application d’un accord entre des membres de l’armée et des éleveurs de bétail. Les premières actions (atteintes aux droits humains etc.) de civils armés agissant en coordination avec l’armée se sont faites sous le sigle du MAS, dans le Magdalena Medio d’abord, puis dans tout le pays. Une autre enquête du procureur général en 1983 a établi que 59 membres actifs de l’armée et de la police, dont un commandant et son second appartenant au bataillon qui a initié le « nouveau » MAS, ont participé à ce type d’actions. Tous ont été innocentés par la justice militaire.

 

3. Paramilitaires et politique

 

L’anéantissement de l’Union patriotique (UP) montre à quel point la présence paramilitaire a pris de l’importance au cours des années 80, et comment elle a servi les intérêts d’une certaine classe politique. Certains observateurs parlent de « génocide politique » du fait d’une volonté politique évidente d’éliminer les membres et sympathisants de ce parti d’opposition.

 

Après les accords de La Uribe de mars 1984 entre les FARC et le gouvernement, les FARC doivent « s’organiser politiquement, économiquement et socialement ». En mai 1985, l’Union Patriotique est constituée en tant que parti censé regrouper les différentes revendications de l’opposition de gauche, dans un pays dominé par les conservateurs et les libéraux depuis toujours…

 

Les accords de La Uribe sont vite transgressés, les FARC retournent dans la clandestinité et l’UP reste sur la placewebCOLOMBIA publique. Dès 1985 commencent les assassinats de ses représentants et de ses candidats aux différentes élections y compris la présidentielle, puis des massacres, comme par exemple celui du 11 novembre 1988 où quarante militants sont assassinés sur la placa major de la commune de Segovia dans l’Antioquia (le département duquel viennent 40% des 32 000 paramilitaires démobilisés). Des militants, des centaines de maires, des parlementaires ont été assassinés pendant plus de dix ans, mais seulement quatre cas ont été suivis de condamnations par la justice avant 1993. Finalement, l’UP a été interdite car ne réunissant pas assez de voix (il est à noter cependant que les paramilitaires ont fait pression sur la population afin qu’elle n’élise pas les candidats de l’UP). Aujourd’hui, les survivants ont prouvé l’existence d’au moins cinq plans mis au point par l’Etat, destinés à éradiquer l’UP au niveau national et régional[7]. Au moins 3 000 militants ou sympathisants de l’UP ont été assassinés en une dizaine d’années, dans un pays de 44 millions d’habitants.

 

En 1994, les frères Castano, des paramilitaires dont l’un, Carlos, a été formé aux techniques de combat et au managment de contre insurrection en Israël, entreprennent de regrouper différentes factions du Nord Ouest de la Colombie à partir de leur milice. Celle-ci a été mise sur pied avec la contribution des éleveurs, des producteurs de bananes du secteur et du cartel de Medellin, et fonctionnait avec la 17è brigade de l’armée. En 1997, les AUC sont constituées, réunissant la plupart des factions paramilitaires du pays sous les ordres de Carlos Castano. La même année, l’Observatoire géopolitique des drogues de Paris déclarait que plus de 80% de la cocaïne arrivant dans les ports européens provenait des zones contrôlées par les paramilitaires (essentiellement les zones côtières et le nord du pays).

 

Les paramilitaires sont également fortement impliqués dans le narco trafic, comme l’a explicitement dit Castano, qui possédait lui-même un grand nombre de laboratoires « clandestins » dans le pays. Dans les années 90 un rapport « secret » du DAS (les renseignements colombiens) mentionne dans le chapitre intitulé « Contamination des groupes d’autodéfense par le narco trafic » que « La crise économique à laquelle étaient confrontés les groupes d’autodéfense en 1985 a pu être résolue via une alliance avec le narcotrafic ».

 

A ce moment, les guérillas marxistes taxaient les cultivateurs de coca ou le transport dans les zones qu’elles contrôlaient, mais les paramilitaires contrôlaient la fabrication, le transport, l’exportation et la vente, en plus de taxer eux aussi les producteurs qui ne travaillaient pas directement pour eux.

 

A Medellin, la ville d’Alvaro Uribe, les paramilitaires ont la mainmise sur le commerce légal, comme les boulangeries, les casions les entrepôts d’achat et de vente en gros, les jeux d’argent, le change et les centres commerciaux, ainsi que sur le commerce illégal notamment la prostitution y compris celle des enfants, les réseaux de stupéfiants, le marché noir d’objets volés, les prêts, les armes, les extorsions… Grâce à l’intimidation et à la violence, ils ont réussi à s’installer dans les conseils municipaux, les associations de quartier, les institutions sociales, pour ensuite obliger les gens à voter pour les partis libéraux et conservateurs.

 

On pourrait parler longuement des accaparements de terres par les paramilitaires qui représenteraient entre 1 et 6 millions d’hectares selon les sources, officielles ou indépendantes. Il fallait donc spolier les paysans et indigènes qui y vivaient, et ensuite « protéger » ces terres des guérillas. On pourrait aussi parler des circuits de livraisons d’armes et de matériel militaire, et des formateurs américains, britanniques et israéliens envoyés en Colombie par les Etats-Unis pour entraîner et armer les paramilitaires dans le but officiel, selon le fameux Plan Colombie, de « lutter contre le narco trafic », puis finalement aussi lutter contre les guérillas. Les exemples vérifiés sont nombreux.

 

4. Paramilitaires et droits de l’homme


Pour clore le chapitre sur les paramilitaires, il faut donner un aperçu de leurs exactions. Officiellement, ce sont les guérillas marxistes qui sont coupables de la quasi-totalité des massacres. En réalité, les FARC sont responsables de la plupart des enlèvements, mais les AUC et consorts sont responsables de la grande majorité des atteintes les plus graves aux droits humains. Human Right Watch et Amnesty International n’ont cessé depuis des années de faire des rapports sur la situation désastreuse des droits de l’homme en Colombie. Dans le rapport d’Amnesty International de 2002, il est écrit que « les groupes paramilitaires, opérant avec le soutien actif ou tacite des forces de sécurité, se sont rendus coupables de l’immense majorité des exécutions extra- judiciaires et des déportations », que des enquêtes mettant en évidence « l’existence de liens étroits entre les forces de sécurité et les groupes paramilitaires » ont été réalisées, et que « des centaines de massacres, commis pour la plupart par des formations paramilitaires opérant avec le soutien de l’armée, ont été signalés dans différentes parties du pays, et plus de 300 000 civils ont été déplacés de force. »

 

Puis plus loin dans ce même rapport : «  Les attaques et les menaces visant les organisations de défense des droits humains se sont multipliées au cours de l’année [2001]. Au nombre des personnes visées figurent des paysans, des membres des communautés afro colombiennes et indigènes vivant dans les zones de conflit ou les régions présentant un intérêt économique, des personnes militant en faveur d’une société différente et d’une économie alternative ou cherchant à défendre les droits humains. »

 

En 2005, c’est toujours le même refrain, malgré le début de « démobilisation » en grande pompe de 32 000 paras (sur un total officiellement évalué en 2002 à 20 000 éléments). Morceaux choisis[8] :

 

- « La plupart des meurtres, massacres, «disparitions» et cas de déplacements forcés et de torture de ces dernières années sont et restent attribués aux groupes paramilitaires. » 

 

- « La grande majorité des meurtres, des «disparitions» et des cas de torture à motivation politique perpétrés en dehors des combats ont eu pour auteurs des paramilitaires soutenus par l’armée. »

 

- « Les forces armées et, en particulier, les services de renseignement militaire, ont joué un rôle primordial dans la création et la coordination des formations paramilitaires. De nombreux manuels opérationnels militaires édités dans les années 60 ont poussé à la création de ces groupes.»

 

- « Les politiciens locaux ont eux-mêmes eu recours à ces groupes pour éliminer les opposants politiques et contrôler l’agitation sociale en s’attaquant aux militants et aux dirigeants paysans. Les forces de sécurité ont assuré la liaison entre les milieux politiques et les paramilitaires en coordonnant les activités de ces derniers et en veillant à ce que leurs opérations puissent passer pour un élément de la stratégie anti-insurrectionnelle. Pour justifier les attaques paramilitaires, les rapports des services de renseignement militaire et les représentants des forces de sécurité ont souvent présenté les organisations ou les militants ciblés comme des éléments subversifs. »

 

 

Afin de rendre plus concrètes ces affirmations, examinons rapidement le cas de Salvatore Mancuso, qui a remplacé Castano comme chef des AUC après sa pseudo mort (il semble qu’il soit allé se réfugier en Israël). Mancuso est à l’origine un éleveur devenu narco trafiquant, avant de trouver sa place dans le « narco paramilitarisme ». Accessoirement, il est voisin d’Alvaro Uribe à Cordoba… Grâce au « processus de paix », Mancuso ne risque pas plus de huit ans de prison s’il avoue quelques crimes et/ou accointances avec des politiciens, militaires ou policiers morts ou déjà condamnés (ce sont les termes de l’accord passé entre les AUC et le gouvernement) et/ou s’il dévoile l’emplacement de quelques fosses communes, situées presque uniquement dans les zones d’influence des AUC, dans lesquelles on a jusqu’à présent retrouvé près de 11 000 corps souvent inidentifiables.

 

Il a donc avoué -entre autres- avoir organisé le massacre d’El Aro le 25 octobre 1996 : en plein village, un « commando » paramilitaire a torturé et assassiné 15 personnes. Mancuso a précisé que ce massacre a été mis au point dans le bureau du commandant de la 4è brigade de l’armée, et qu’il a été réalisé avec l’appui logistique de ladite brigade et de son général, aujourd’hui décédé. Pour un autre massacre de 51 personnes au couteau à Mapiripan, il aurait, toujours selon ses propres aveux, reçu l’aide des forces aériennes. Au final, il avoue avoir assassiné ou fait assassiner 336 personnes.

 

Les paramilitaires sont donc presque une institution en Colombie. Les liens entre la classe politique et les narcos, la classe politique et les paramilitaires, ainsi que les liens entre narcos et paramilitaires débouchent sur une situation inextricable dans laquelle les droits de l’homme sont la première victime. L’impunité était presque totale jusqu’à ce que la justice parvienne, très récemment, à établir l’existence de tels liens.


 

Alvaro Uribe

           uribe

 

1. Famille

 

Elu en prétendant lutter contre la corruption et en promettant la sécurité à une population prise en tenaille entre les guérillas, les paramilitaires et les fumigations de l’armée, Uribe réussit le tour de force d’amnistier les pires tortionnaires des colombiens… A première vue, cela peut sembler quelque peu étrange, mais au regard du parcours d’Alvaro Uribe et du contexte colombien, cela reste parfaitement logique.

 

Deux journalistes aujourd’hui exilés ont travaillé sur les connexions entre Uribe et les narcos, puis les paramilitaires. Fernando Garavito Pardo qui travaillait au magazine colombien El Espectador, a dû s’exiler lors de la première campagne présidentielle d’Uribe, après avoir reçu des menaces de mort suite à un article sur les liens du candidat avec les narcos et les paramilitaires. Ignacio Gómez Gómez, qui a reçu en 2002 le Prix International de la Liberté de la Presse pour une enquête de longue haleine sur Uribe, a lui aussi dû s’exiler pour les mêmes raisons. Qu’on-t-ils donc révélé ?

 

Commençons par la famille Uribe[9]. Le frère, Santiago Uribe Velez, a été l’objet d’une enquête pénale en 1999 pour avoir mis sur pied un groupe paramilitaire appelé « los doces apostoles » (les douze apôtres) intégré par la suite aux AUC, ainsi que pour l’assassinat d’une cinquantaine de personnes. Le groupe était basé dans la propriété des frères Uribe Velez, dans l’Antioquia. Il y a eu un non lieu. Uribe n’a reconnu ces faits qu’en 2006.

 

Deux cousins germains du Président, également parents du clan Ochoa (narcos, paramilitaires et propriétaires terriens, alliés d’Escobar dans la mise en place du cartel de Medellin), ont également fait l’objet de poursuites pour avoir monté un autre groupe paramilitaire, dans l’Antioquia, et pour l’assassinat d’une cinquantaine de personnes. Ils ont été condamnés et ont fait un an de prison avant qu’un juge ne les relâche, estimant que le dossier manquait de preuves.

 

Comme celui des Castano, le père d’Alvaro Uribe, Alberto Uribe Sierra, a été assassiné par les FARC, lors de l’assaut de son hacienda en 1983. Les FARC affirment que l’opération était destinée à démanteler un camp paramilitaire lié aux narcos et situé dans l’hacienda familiale. A ce moment il était réclamé par les Etats-Unis pour trafic de drogue[10], étant manifestement lié au clan des Ochoa. Alvaro Uribe aurait tenté de secourir sa famille en venant à bord d’un hélicoptère appartenant à Pablo Escobar. Il se trouve que quelques mois plus tôt, Alberto Uribe Sierra a été accusé d’avoir participé au célèbre laboratoire clandestin de transformation de la cocaïne nommé « Tranquilandia » (très moderne, et de taille considérable) dans lequel on a aussi trouvé en mars 1984 l’hélicoptère dont avaient hérité Alvaro et son frère, ainsi que des aéronefs dont la licence a été délivrée par Uribe... Ce laboratoire était une sorte de coopérative de narcos, dont le principal propriétaire était Pablo Escobar.

 

L’enquête d’Ignacio Gomez Gomez revient sur les conditions de vie de la famille Uribe : celles-ci se sont fortement améliorées quand Alberto Uribe a commencé à servir de prête nom aux paramilitaires. A partir de ce moment, les Uribe accumulent des terres. Alvaro Uribe a toujours éludé cette question, et l’origine de la fortune familiale n’a jamais été éclaircie.

 

2. Carrière

 

068Sa carrière politique a commencé à Medellin à la fin des années 70, période où le cartel de Medellin avait pignon sur rue, et à laquelle Escobar se lance dans de grands programmes sociaux dans la ville. Un passage éclatant de la carrière d’Alvaro Uribe est celui où il a été Directeur de l’Aéronotique civile (mars 1980 – août 1982), et avait la responsabilité de l’octroi des licences d’aviation. En 28 mois à ce poste il a donné presque autant de licences d’aviation qu’il n’en avait été donné de 1954 à 1981. Sur les 2339 licences qu’il a accordées, au moins 200 l’ont été au cartel de Medellin. En 1983 lors de la perquisition de « Tranquilandia », la police a trouvé des aéronefs dont trois avaient une licence cédée par Uribe.

 

En 1982- 1983 il est Maire de Medellin, à l’apogée du Cartel de Medellin et au moment où Escobar est député au Congrès. Pendant cette période, Uribe n’a eu de cesse de promouvoir les œuvres sociales d’Escobar, comme lorsqu’il a inauguré le nouveau quartier issu du programme « Medellin sin tugurios » du même Escobar, sur les plans duquel il aurait également travaillé (tout cela sans avoir jamais rencontré Escobar selon la thèse officielle). Selon le journaliste Joseph Contreras, Uribe n’est resté que quelques mois en tant que Maire de Medellin, car le président de l’époque, Belisario Betancourt, l’aurait remercié en raison de ses liens avec le cartel de Medellin, le clan Ochoa, ainsi que Gonzalo Rodriguez Gacha (« El Mexicano », membre du cartel de Medellin)[11].

 

En 1994, il devient gouverneur de l’Antioquia. C’est là qu’il s’est particulièrement impliqué dans la mise en place des « Convivir », ces groupes de civils armés pour appuyer les forces publiques, qui très vite sont récupérés par les grands propriétaires terriens et les narcos. Castano, dans le livre sur –une partie de- ses « confessions »[12] dit que ces organisations ont moins servi aux AUC qu’aux narcos, qui ont financé des groupes de Convivir pour protéger leurs activités.

 

Enfin, le Président colombien est au centre d’une nébuleuse dans laquelle les paramilitaires, les narcos, les services de renseignements et les forces de sécurité collaborent régulièrement. On peut même avancer que dans certains cas, comme le montre l’exemple des « Convivir », cette collaboration est institutionnalisée. Cette année, de nombreuses brèches se sont ouvertes dans ce système, révélant quelques accointances fort peu opportunes pour le gouvernement et la présidence. Les enquêtes officielles et les délations désignent des personnes de plus en plus proches d’Uribe comme ayant collaboré avec les paramilitaires (ce qui revient à dire qu’ils ont aussi collaboré, de près ou de loin, avec les narcos qui sont intimement liés aux paramilitaires). On ne compte plus les arrestations de militaires colombiens, ou même américains, pris avec de la cocaïne, ni même les mises en cause d’hommes politiques comme l’ancien président Samper qui voyageait avec quelques kilos de morphine dans son avion.

 

Une note de la DIA (Defense Intelligence Agency) américaine de 1991, au point 82[13], présente Uribe comme un collaborateur du cartel de Medellin, « lié à des affaires consacrées au narcotrafic aux Etats-Unis ». Plus loin il est écrit que « Uribe a travaillé pour le cartel de Medellin et est un ami proche de Pablo Escobar Gaviria. Il a participé à la campagne de Pablo Escobar pour le poste d’assistant parlementaire de Jorge Ortega ». Lorsque cette note a été publiée, d’abord dans Newsweek, puis dans la presse colombienne, Uribe a démenti et les Etats-Unis ont dit que les informations de cette note n’étaient pas vérifiées.

 

L’entourage d’Alvaro Uribe n’échappe évidemment pas à la règle. Son ancien directeur de campagne pour la présidentielle de 2002, Pedro Juan Moreno Villa, a été désigné par la DEA (Drug Enforcment Administration) américaine comme étant le plus gros importateur de permanganate de potassium[14], nécessaire à la fabrication de la cocaïne. Son entreprise, basée à Medellin –GMP- a donc importé au moins 50 tonnes de ce produit chimique en quatre ans, mais bien sûr Moreno Villa a déclaré que ces importations avaient une finalité complètement légale. La note de la DEA porte sur la période 1994- 1998. A peu près au même moment (1995–1997) ledit Moreno Villa était secrétaire du gouverneur de l’Antioquia, gouverneur qui n’était autre qu’Alvaro Uribe. Pendant la campagne électorale de 2006, Moreno Villa est mort dans un –étrange- accident d’avion.

 

Le scandale de la « parapolitique » dévoile les liens inextricables entre la classe politique et les organisations paramilitaires. Les révélations se succèdent, et touchent des personnes de plus en plus haut placés dans les appareils d’Etat. Rafaël Garcia, directeur informatique du DAS (Département Administratif de Sécurité, sous les ordres de la présidence) jusqu’en 2004 et aujourd’hui en prison pour avoir fourni des informations aux paramilitaires, passe à table. Il affirme que Jorge Noguera, chef du DAS, a rencontré des leaders paramilitaires (dont Rodrigo Tovar, alias « Jorge 40 », membre important des AUC et gros narcotrafiquant réclamé par les Etats-Unis) et des opposants vénézuéliens dans le cadre d’un plan de déstabilisation d’Hugo Chavez[15]. La famille Noguera est par ailleurs connue pour ses liens avec les narcos, qui lui ont permis de conserver un bon statut social, schéma qui ressemble à celui qu’a connu la famille Uribe.

 

La Fiscalia (le bureau du procureur), qui mène les enquêtes pénales, travaille sur l’infiltration de paramilitaires au sein du DAS, ainsi que sur la participation de membres du DAS à l’assassinat de syndicalistes et professeurs d’université de la côte Atlantique.[16] Noguera a aussi été accusé d’avoir fait disparaître des informations compromettantes pour des narcos extradables vers les Etats-Unis et des paramilitaires. Uribe a du le rappeler de son poste d’ambassadeur à Milan pour qu’il réponde à la justice. Les accusations de Garcia ont été déterminantes pour entamer deux poursuites pénales et une disciplinaire contre Noguera, et le faire « incarcérer »[17]. Celui-ci a par ailleurs été le directeur de campagne d’Uribe dans le Magdalena pour les présidentielles de 2002, et aurait contribué à y détourner des voix en sa faveur. Salvatore Mancuso, le remplaçant de Castano à la tête des AUC, s’est félicité en public du fait que les AUC contrôlaient 35 % du Congrès après les législatives de 2002, et a reconnu lors d’une audience au tribunal le soutien des AUC à Alvaro Uribe.

 

Ces deux affaires amènent naturellement à examiner le scandale de la parapolitique. Celui-ci a éclaté fin 2006, quand la justice a clairement établi l’existence de liens entre des paramilitaires alliés à l’armée et neuf parlementaires de la majorité.

 

La parapolitique

 

1. Origine

 

La Colombie, comme l’Amérique Latine en général, sont encore très marquées par les relations clientélistes, qui s’épanouissent avec la décentralisation des institutions[18]. Les grands propriétaires terriens, les notables, et jusqu’aux gros narcotrafiquants, peuvent s’appuyer sur des réseaux allant des plus hautes strates de la société jusqu’aux paysans et ouvriers qu’ils exploitent. Mais aussi, nous l’avons constaté, sur des bandes armées, qu’on appelle paramilitaires, AUC ou Convivir selon les périodes. Les paramilitaires ont su utiliser ce clientélisme pour s’infiltrer dans la vie politique locale et régionale, puis au Congrès et au gouvernement, comme le montrent certaines arrestations récentes.

 

Seulement, il est tout à fait récent que ces relations soient étalées au grand jour, et surtout que les enquêtes judiciaires aboutissent. L’impunité a toujours été de mise, puisque la justice comme les pouvoirs publics en général, et la classe politique au pouvoir, étaient soit sous la coupe des paramilitaires, soit collaboraient avec. Les opposants étant systématiquement éliminés ou contraints à l’exil, la contestation s’avérait, et s’avère toujours, particulièrement risquée.

 

Les exemples de parents ayant reçu des menaces après avoir porté plainte suite à la disparition d’un proche ne manquent pas, les exemples d’enquêtes n’ayant pas abouti ou de juges assassinés non plus.

 

Les élections législatives et municipales de 2006 ont été le point de départ de ce qui s’est vite transformé en scandale : la révélation publique des liens entre les paramilitaires et des politiciens du parti libéral (celui d’Uribe), dans le Nord de la Colombie.

 

Mais dès la présidentielle de 1994, Andrés Pastrana (conservateur, il a perdu au profit du candidat libéral Ernesto Samper) envoie au président César Gaviria des enregistrements compromettants pour son rival libéral [19]: des membres du Cartel de Cali évoquaient le financement de la campagne de Samper. Aucune enquête judiciaire n’a été entamée à ce sujet, bien que par la suite, des perquisitions menées dans des entreprises appartenant aux frères Orejuela aient permis d’établir qu’ils avaient réalisé au moins 6400 opérations financières pour assurer la campagne (financement de parlementaires, d’officiers, policiers etc. mais aussi achat du Procureur Général de la Nation[20] et d’autres fonctionnaires de la justice). L’enquête de la Fiscalia appellée « proceso 8 000 » a très vite mis à jour plus de 40 000 transactions via des sociétés écran, avant de déboucher sur de nombreuses autres investigations parallèles mettant en cause neuf congressistes libéraux, des juges et de hauts membres du Cartel de Cali. Les élections de 2002 ont aussi amené leur lot de déclarations fracassantes, comme celle de Mancuso se félicitant que 35 % du Congrès était allié aux AUC.

 

En novembre 2006, le sénateur libéral Miguel de la Espriella déclare que lui et une quarantaine d’autres politiciens (dont certains présents dans le gouvernement Uribe) ont conclu en juillet 2001 un pacte –le pacte de Ralito- avec les paramilitaires en vue de créer un mouvement politique qui devait s’appeler Movimiento Nacional Comunitario (Mouvement national communautaire). Ces politiciens auraient selon de la Espriella été instamment priés par les paramilitaires d’assister à cette réunion, à laquelle Castano et Mancuso auraient été présents.

 

En novembre, la Cour suprême fait arrêter trois parlementaires, Álvaro Garcia Romero, Jairo Merlano et Erik Morris Taboada, en raison de liens présumés avec les paramilitaires, puis six autres parlementaires doivent répondre du même type d’accusations. Alvaro Garcia est fortement soupçonné d’avoir ordonné aux paramilitaires le massacre d’une quinzaine de personnes en 2000[21]. Eric Morris aurait en outre menacé un témoin clé, lui disant de revenir sur sa déposition et d’accuser un autre parlementaire.

 

D’autres ont démissionné ou n’ont pas pris leurs fonctions d’élus, comme Jairo Enrique Merlano qui a préféré se retirer quelques jours après avoir été mis en cause par la Cour pénale pour des crimes aggravés, le représentant conservateur du Magdalena, Alfonso Campo Escobar, emprisonné depuis février, ou le sénateur Álvaro Araújo Castro accusé par la Cour pénale de Corte de crimes aggravés, de séquestration, et d’avoir des liens avec Jorge 40. Il a été arrêté en février. Celui-ci a avoué avoir assisté à la réunion du pacte de Ralito et avoir eu un « contact marginal » avec Jorge 40[22]. La sœur d’Alvaro Araújo, la ministre des Affaires étrangères Maria Consuelo Araújo, a du démissionner suite à ces accusations ainsi que celles, identiques, portées contre leur père.

 

Après la révélation d’écoutes illégales de membres de l’opposition, début mai, Uribe a été obligé de demander leur démission au chef de la police, le général Jorge Daniel Castro, et au général Guillermo Chavez, son subordonné à la tête des services secrets,. Ce mois-là, une cinquantaine d’élus, locaux et nationaux, font l’objet d’enquêtes du procureur général de Colombie en raison de liens avec les paramilitaires. Parmi eux, une douzaine sont aussi accusés de crimes. Cerise sur le gâteau, Mancuso menace de révéler les noms de politiciens et fonctionnaires toujours en exercice avec lesquels il a été en rapport.

 

palomascirculoyvelaMais le coup de théâtre est survenu avec la saisie début 2006 de l’ordinateur portable de Jorge 40, que son assistant avait avec lui. Car finalement ce n’est pas le processus de démobilisation qui a permis de lever le voile sur les liens entre la classe politique et les paramilitaires, mais la lecture du disque dur d’un ordinateur récupéré par hasard. Cet ordinateur est devenu la principale source d’information pour la justice et a permis à la Fiscalia d’établir que les paramilitaires soutenaient bien certains parlementaires, du moins dans le Nord du pays. Dedans, il y avait la liste de 558 personnes assassinées par les paramilitaires –depuis le cessez-le-feu de 2002 jusque début 2006, dans une seule région. Ces assassinats sont répertoriés par date, lieu, motif. Parmi les victimes, on retrouve le nom du professeur de sociologie Alfredo Correa, assassiné en septembre 2004 en pleine nuit par des sicarios (tueurs à gage) en moto. Il y a aussi les noms de syndicalistes, défenseurs des droits de l’homme et autres subversifs accusés d’être avec les FARC, des noms de commerçants ou de vendeurs ambulants, mais on retrouve également, dans le cadre du « nettoyage social », des noms de prostituées et délinquants. Le bureau du procureur a ainsi établi l’existence de « listes de cibles », à savoir des syndicalistes et des opposants politiques d’Uribe. Ces listes ont été mises au point par de hauts responsables des services de renseignements, et remises aux AUC pour qu’ils menacent et/ou assassinent les personnes désignées. Ceux qui figuraient sur une de ces listes, transmise à Jorgue 40 par Noguera (le chef du DAS) sont aujourd’hui exilés ou ont été assassinés.

 

L’ordinateur contenait aussi des éléments sur la manière sont les AUC soutiraient 10% de tous les contrats, sur les fraudes réalisées lors du processus de démobilisation, mais encore les noms de ceux avec qui ils font le trafic de cocaïne, les noms des fonctionnaires qui collaborent avec eux, et les noms des politiciens de la côte (le secteur du Bloque Norte, dirigé par Jorge 40) qui sont leurs alliés. Parmi les noms cités, celui d’Alvaro Araújo ou celui de la sénatrice Zulema Jatin qui a reçu de l’argent des AUC pour financer sa campagne. Le gouverneur du Magdalena, Trino Luna, aurait rencontré l’assistant de Jorge 40 pour un contrat de traitement des ordures. Mais d’autres députés, sénateurs et représentants de l’Etat sont mentionnés sur le disque dur. La Fiscalia a cité également Héctor Julio Alfonso López et Lidio García Turbay, représentants a la Chambre, Vicente Blel, ex sénateur libéral et Luis Daniel Vargas, ex gouverneur de Bolívar, comme ayant bénéficié de l’appui des paramilitaires pendant leur campagne. Au moins une cinquantaine d’élus sont dans la ligne de mire de la Fiscalia à ce jour, une cinquantaine d’autres devant suivre.

 

Les noms de fonctionnaires de la Fiscalia (dont des juges), du DAS et de l’armée sur lesquels les paramilitaires pouvaient compter apparaissent également.


Le Procureur Général de la Nation a décidé de créer une section spéciale pour enquêter sur les cas de collusion entre des employés de la fonction publique et les paramilitaires.


Lors d’une interview début mai au quotidien El Tiempo, Mancuso a prévenu que ses déclarations allaient impliquer au moins 70 membres du Congrès, des membres de l’Eglise catholique, des transnationales ainsi que les banques qui lui avaient permis de blanchir l’argent du narcotrafic. Il aurait aussi déclaré, selon l’agence Prensa latina, que les feuilles de coca destinées au trafic étaient transportées dans des hélicoptères pilotés par des officiers de police qui travaillaient pour les paramilitaires en dehors de leurs heures de service.

 

Salvatore_Mancuso_1          En juin, le même Mancuso a avoué lors d’une comparution devant la justice avoir eu plusieurs entretiens avec le vice-président de la République (et ancien rédacteur en chef du quotidien El Tiempo), Francisco Santos. Ledit Santos lui aurait alors proposé de mettre en place un front militaire à Bogota pour contrer les guérillas. Mancuso affirme que cette proposition n’a pas été faite qu’à lui. Il dit aussi avoir rencontré celui qui est aujourd’hui ministre de la Défense, Juan Manuel Santos, pour les mêmes raisons en 1997.

 

Au procès de Jorge 40, plus de 300 victimes ont témoigné. Il n’a avoué « que » la responsabilité du massacre de 45 habitants s d’un village de pêcheurs, Nueva Valencia (mais selon lui il s’agissait, bien sûr, de militants de l’ELN), et la disparition de sept enquêteurs de la Fiscalia, ces deux faits remontant à 2000.

 

En août, le député Alfonso Campo a avoué devant la Fiscalia avoir eu des réunions avec les AUC dans le but de commettre des crimes, d’avoir exercé des contraintes sur les électeurs, et la modification des résultats du vote. C’est le premier à parler parmi les trente députés sous le coup d’enquêtes actuellement. Il aurait vu Jorge 40 pour parler de « sujets politiques ». Des généraux et de hauts responsables de la police ont été dénoncés par Mancuso ou d’autres chefs paramilitaires. Parmi les noms cités, le général Serrano, aujourd’hui ambassadeur en Australie, serait ainsi intervenu au milieu des années 90 pour que Mancuso et Jorgue 40 n’aillent pas en prison. Mancuso a également dénoncé –entre autres- Rito Alejo del Río, Iván Ramírez et Martín Orlando Carreño, trois généraux de l’armée avec lesquels il aurait collaboré. Les hommes de Mancuso auraient ainsi effectué des patrouilles avec les soldats de la 17ème brigade. Ramirez, de la 11ème brigade, est ensuite devenu chef du renseignement de l’Armée, malgré les nombreuses plaintes de ses victimes auprès de la justice.

 


2. La démobilisation


Les discussions entre le gouvernement et les paramilitaires commencent dès l’élection d’Uribe en 2002. Le Président cherche donc à « négocier » pour amener les AUC à se démobiliser, comme il l’a répété durant sa campagne. Les paramilitaires, eux, veulent l’immunité. Qu’à cela ne tienne, le 22 janvier 2003 Uribe sort un décret qui prévoit l’amnistie pour ceux qui ne sont pas poursuivis pour les exactions les plus graves (c’est-à-dire des massacres répétés). Il est à noter que la Commission Internationale des Juristes a déclaré que « La réalité des investigations judiciaires menées en Colombie sur les crimes commis par les paramilitaires démontre que l’immense majorité de ces crimes n’a pas été éclaircie et n’a pas connu d’investigations conséquentes ; que quand il y a investigation, les auteurs de ces crimes sont rarement identifiés, et que quand ils le sont, la majorité ne sont pas poursuivis et conservent le statut de suspects »[23].

 

En août 2004 vient un autre décret présidentiel (décret 2767) qui prévoit l’impunité mais aussi des aides financières pour les démobilisés qui fourniraient des informations ou « désireraient développer des activités de coopération avec forces publiques ».

 

Le meilleur vient avec la fameuse loi de « Justice et paix », approuvée le 21 juin 2005, qui poursuit le processus de démobilisation. Selon ce plan, les paramilitaires sont considérés comme des « délinquants politiques », et non des criminels de droit commun. Cela leur évite une extradition vers les Etats-Unis qui réclament les plus gros narcotrafiquants, et leur peine est fixée à huit ans au maximum (dont quatre peuvent se faire en liberté conditionnelle). Mais pas dans une prison normale. En effet, actuellement 80 chefs paramilitaires sont en résidence surveillée dans un ancien complexe touristique de luxe. Malgré cela, les paramilitaires sont coupables de fraudes massives dans le cadre dudit processus.

 

L’ordinateur de Jorge 40 a fourni des éléments montrant que dans le Nord de la Colombie, les AUC ont recruté des paysans sans travail qu’ils ont fait passer pour des paramilitaires lors de la démobilisation devant la justice. Par exemple, le premier groupe à être démobilisé le 25 novembre 2005 est le Bloque Cacique Nutibara, de Medellin. Sur plus de 2 000 hommes, 860 rendent les armes à ce moment, mais un gros doute est demeuré sur l’identité des hommes qui se sont présentés devant la justice. Le haut commissaire à la paix a noté que deux jours avant la démobilisation, les paras ont recruté de jeunes délinquants qu’ils ont intégrés au groupe d’hommes démobilisés.

 

Depuis 2005, c’est-à-dire depuis le début de la « démobilisation », les exactions des paramilitaires ont fortement augmenté : cette année-là, il y a deux fois plus d’attaques que durant les deux années précédentes et ce, malgré la démobilisation –qui toutefois reste théorique- de 15 à 20 000 paramilitaires.

 

Uribe compte transformer ces « délinquants politiques », coupables de massacres et de trafic de drogue à grande échelle, en « auxiliaires civils » de la police. Cela implique donc qu’ils auront à faire des patrouilles dans le pays, et seront chargés du maintien de l’ordre.

 

De plus, en ce qui concerne le désarmement, il semble que ce soit un échec[24] puisque seulement 65% des paramilitaires démobilisés ont remis une arme en état de fonctionner.

 


 

                                                 031006_p8En août, sur la côte Atlantique, la Justice a procédé à une centaine d’arrestations, dont des policiers et inspecteurs du DAS, membres d’un certains groupe appelé « Los 40 ». Ce groupe serait apparu peu après la démobilisation de Jorge 40 et se son Bloque Norte, la division paramilitaire qui régnait sur le secteur[25]. La tête du groupe serait un ancien policier qui a remplacé Jorge 40, Miguel Villareal Archilla, alias « Salomon » ou « El Viejo », arrêté le 23 avril de cette année, et sous le coup d’une demande d’extradition des Etats-Unis pour narcotrafic. « Salomon » s’occupait spécialement de tout ce qui était lié au narcotrafic dans le Bloque Norte, et s’appuyait sur des bandes locales de petits délinquants pour commettre différentes exactions. Dans ce groupe émergeant présent sur trois départements et calqué sur la structure paramilitaire, on retrouve des délinquants de droit commun, des paramilitaires non démobilisés et même certains démobilisés qui sont revenus à la criminalité[26] . C’était le cas pour « Salomon », démobilisé du Bloque Norte, qui au départ a dirigé la bande émergeante depuis le Venezuela. En s’appuyant sur différents narcotrafiquants comme Wilber Varela ou Juan Carlos Ramirez, il a réussi à supplanter une autre bande émergeante (« Los Paisas »).

 

Les premiers groupes armés émergeants seraient ainsi apparus en avril 2005 dans le centre du pays sous le nom « Aguilas Rojas » (Aigles rouges).

 

Le 11 mars 2006, la Fiscalia a arrêté à Baranquilla le bras droit de Jorge 40, Edgar Fierro Florez, alias « Don Antonio », un ex officier de l’Armée. L’enquête a permis de mettre la main sur tout un système de communications et de retrouver la tête de l’organisation qui n’était autre que Jorge 40 (démobilisé avec 2 000 hommes du Bloque Norte), pilotant tout cela depuis sa prison dite « de haute sécurité » dans l’Antioquia. Manifestement, celui-ci était en contact avec les principaux chefs de bandes criminelles (dont faisait partie « Salomon ») de la côte Atlantique, mais aussi avec le DAS, la police, l’armée, et la Fiscalia. La bande émergeante pilotée par Jorge 40 via « Salomon » avait donc toujours des liens avec différentes institutions, y compris la Justice et la Police. Il semble que les fonctionnaires impliqués étaient très actifs dans la lutte contre le narcotrafic et les exactions sur la côte Atlantique[27]. Ainsi, pour donner un exemple, la Fiscalia a établi qu’Ernesto Escorcia Niebles, policier sur la côte Atlantique, démis de ses fonctions pour des « problèmes psychiatriques », était chargé à temps complet de fournir des informations confidentielles à « Los 40 ».

 

Même Le Monde publiait cet été un article intitulé « Des paramilitaires colombiens se reconvertissent dans le crime organisé »[28] et indique que « Sur 1 452 membres de ces bandes (les bandes armées émergeantes) arrêtés ou tués par les forces de sécurité, 245 étaient des ex-paramilitaires ». 

 

 

3. Bilan

 

Les paramilitaires sont en position de force par rapport au gouvernement. En effet, ceux-ci, à l’instar de Jorge 40 ou Mancuso, menacent de déballer publiquement et/ ou devant les tribunaux leurs accointances avec une certaine classe politique actuellement au pouvoir. Cela signifie donc expliquer comment certains personnages politique –à tous les niveaux- sont liés aux paramilitaires, qui eux-mêmes sont liés à de nombreuses exactions ainsi qu’au trafic de drogue. Cela fait désordre, l’Etat cherche donc à ne pas trop froisser les paramilitaires. On évite donc d’extrader les leaders qui forcément sont poursuivis pour trafic de drogue aux Etats-Unis car s’ils risquent d’être punis, ils ne se démobiliseront pas[29].

 

De plus, les paramilitaires menacent l’Etat de se retourner contre lui en cas de sanctions trop importantes. En avril 2007, au moins 22 « groupes armés émergeants » fortement liés au narcotrafic opéraient dans la moitié des 32 départements du pays[30]. La Commissariat aux Réfugiés de l’ONU déclarait en septembre 2006 que malgré la démobilisation, les paramilitaires avaient maintenu leurs structures politiques et économiques.

 

Depuis le début du processus de démobilisation, l’Etat cherche une sortie honorable pour tout le monde, quitte à amnistier les paramilitaires et à financer leur "réinsertion". On commence à comprendre, depuis le début du scandale de la parapolitique, pourquoi l'impunité est à ce point le maître mot dans les discussions relatives à la démobilisation.

 



 

[1] Cf. Rafaël Garcia, directeur informatique du Département Administratif de Sécurité (DAS) jusqu’en 2004, actuellement en prison sur l’accusation d’avoir effacé les noms de mafieux des listes du DAS. Voir El Espectador du 2/12/06

[2] Cf. Mauricio Aranguren Molina, dans son livre « Mi confesion. Carlos Castano revela sus secretos » écrit après une entrevue avec Carlos Castano, leader des AUC, les AUC tiraient 70% de leurs revenus du narcotrafic. Ed. Oveja negra. Bogotá, 2001.

[3] Décret 3398

 

[4] le texte dit : « armer des civils avec du matériel habituellement réservé aux forces armées »

[5] Le Reglamento de EJC 3-10, Reservado, de 1969, ordonnance secrète EJC-3 de 1969, prévoyait que les forces armées devraient organiser des «comités d’autodéfense» qui seraient des «organisations propres aux zones de combat, de type militaire, composées de civils, équipées et entraînées pour prendre part à des opérations contre les groupes de la guérilla menaçant un secteur ou pour opérer en coordination avec des unités combattantes».

[6] Sur les complicités entre ces entreprises et les paramilitaires : Le Grand Soir du 27/07/07, Colombie: ces syndicalistes assassinés qui hantent les transnationales par Benito Perez.

[7] Les plans d’extermination régionale « Esmeralda » de 1988 et « Retorno » de 1993 auraient eu comme objectif de faire disparaître plusieurs sections régionales de l’UP, l’opération « Condor » (1985) et les plans « Baíle Rojo » de 1986 et « Golpe de gracia » de 1992 auraient visé à détruire la direction du mouvement et à assassiner ou enlever ses dirigeants élus.

[8] Amnesty International, rapport 2005 ; Ref. Index AI : AMR 23/019/2005 EFAI

[9] cf. Hernando Calvo Ospina, journaliste colombien exilé à Paris, « Colombia, laboratorio de embrujos. Democracia y terrorismo de Estado », Ed. Ocean Press, 2006.

[10] cf. Fabio Castillo, «Los jinetes de la cocaína», Bogota, 1987, Ed. Documentos Periodisticos. Alberto Uribe Sierra –le père d’Alvaro- a été arrêté afin d’être extradé vers les Etats-Unis, mais le Secrétaire du Gouverneur de la ville de Medellin a ensuite décidé de le remettre en liberté.

[11] Cf. Joseph Contreras, 2002, “Biografia no autorizada de Alvaro Uribe” “El señor de las sombras”, Bogota, ed. Oveja Negra.

[12] Cf. Mauricio Aranguren Molina, dans son livre « Mi confesion. Carlos Castano revela sus secretos » op.cit 

[13] note de la DIA , et texte_ note DIA pour le document en lui-même.

[14] Sur cette note de la DEA

[15] Interview de Rafael Garcia par Semana

[16] sur les enquête de la Fiscalia : El Colombiano, “Fiscalía ordenó la detención de Jorge Noguera, ex director del DAS” El Colombiano , et Semana, 22/11/06, « Llaman a indagatoria a Jorge Noguera” Semana

[17] Dans un ancien complexe hôtelier de vacances, avec une soixantaine d’autres AUC ou pseudo AUC

[18] cf. Miriam Álvaro in Nuevo Mundo Mundos Nuevos, Número 7 – 2007 La parapolitica: la infiltracion paramilitar en la clase politica colombiana 

[19] cf. Fausto Cattaneo, commissaire suisse spécialisé dans la lutte anti drogue Comment j’ai infiltré les cartels de la drogue, Albin Michel, Paris, 2001.

[20] Institution qui contrôle les fonctionnaires et mène les enquêtes pour faute disciplinaire.

[21] Cf. El Tiempo du 14/07/07

[22] Semana 22/08/07

[23] cf. Commission Internationale des Juristes in “Sacavando el estado de derecho y consolidando la impunidad”, 2005.

[24] cf. Constanza Vieira pour IPS

[25] cf. « Los 40 principales » in. Semana du 8 septembre 2007

[26] cf. « Jorge 40 recargado » in. Semana du 18 juillet 2007

[27] cf. « El reciclaje de Jorge 40 », in El Espectador du 22 septembre 2007

[28] cf. Paulo A. Paranagua « Des paramilitaires colombiens se reconvertissent dans le crime organisé » in Le Monde du 18 août 2007

[29] selon les propos de Luis Carlos Restrepo, représentant de l’Etat pour les négociations sur la démobilisation, rapportés par Semana de la dernière semaine de novembre 2005

[30] cf. Markus Schultze-Kraft “El lado oscuro de la desmovilización paramilitar" in El Tiempo, 30 avril 2007.

 

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