C'est bien connu, on ne travaille pas assez. D'ailleurs, revenons au XIXème siècle, vous savez, quand les ouvriers bossaient 7 jours sur 7, pour un salaire de misère, sans sécu ni chômage, mais avec l'inévitable  livret ouvrier pour les poursuivre en cas de rébellion. L'Europe vient donc de faire passer la durée légale hebdomadaire du travail. ni vu ni connu, c'est passé comme une lettre à la poste.


L'évolution

La durée du temps de travail a toujours été l'enjeu des luttes sociales, depuis l'industrialisation. Petit à petit, legreves_des_mineurs_et_des_siderurgistes patronat et les gouvernements ont été forcés de reconnaitre que le bien être et la santé des ouvriers étaient incompatibles avec le stackhanovisme libéral.
Au XVIIIè c'était simple: adulte ou enfant on bossait autant que c'était humainement possible, jusqu'à tomber malade et mourir. Du coup, on s'est dit en 1841 (en France) qu'il fallait au moins réglementer le temps de travail des enfants: pas plus de 8 heures par jour entre 8 et 12 ans. Et avant 8 ans, c'est interdit (12 ans en 1878). Youpi. Notons que Sarko, en évoquant l'apprentissage dès 11 ans pour les enfants en échec scolaire, nous fait revenir là-dessus aussi.

En 1848, on a le droit de bosser jusqu'à 12 heures par jour, magnifique.  On passe à 11 heures en 1900, et 8 heures en 1919.
En 1906, on avait droit au repos hebdomadaire le dimanche, suite à des mobilisations populaires pendant plus de 30 ans. Sarko revient donc encre sur des acquis de 1906 cette fois, il y a plus d'un siècle.
En 1936, après quelques morts et beaucoup de sueur, les ouvriers et le Front Populaire arrachent la semaine de 40 heures, le congé hebdomadaire payé, 15 jours de congés payés, les délégués du personnel, les conventions collectives et une augmentation de 12% des salaires. Sarko est donc clairement revenu aussi sur des acquis de 1936, avant la deuxième guerre mondiale.
Si c'est ça la "modernité", qu'on en reste où nous en sommes aujourd'hui.

En 1993, l'Europe fixe à 48 heures la durée légale hebdomadaire (en comptant les heures sup') et au moins 4 semaines de congtés payés.MAis il y a la fameuse clause de l'opt out, imposée notamment par les Anglais, qui permet de ne pas respecter cette limitation (bien sûr, c'est sur base du volontariat des employés!). Ca, c'est l'Europe... En France trois ans plus tard, on passe aux 35 heures, pour en revenir, aujourd'hui, aux 60 heures grâce à l'Europe.

Entre temps, on a eu droit à moult critiques fondées ou pas des 35 heures, et à d'incessants appels à davantage de "flexibilité", parce que c'est bien connu nos voisins européens qui ont peu de chômage ont fait de la flexibilité leur credo.

La régression

En 2002 et 2003, la France revenait sur les 35 heures pour les TPE et PME de moins de 20 salariés,  augmenté les heures sup' à 180 puis 220 heures... Partout en Europe, c'est le même schéma: en Belgique, par exemple, la Fédération des Entreprises de Belgique (l'équivalent du Medef) voulait faire passer la semaine de travail de 38 à 40 heures sans augmentation de salaires, un peu comme dans certaines entreprises allemandes.

En 2004, la Commission revenait sur la directive (déjà fort peu contraignante) de 1993, en annualisant le comptage des heures (à la demande de l'UNice, le syndicat patronal européen) et en proposant les 65 heures... Dans sa langue de bois habituelle, la Commission nous expliquait alors que cette révision était destinée à " donner aux entreprises et aux Etats membres une plus grande flexibilité dans la gestion du temps de travail ", mais aussi "permettre une meilleure compatibilité entre vie professionnelle et vie familiale " (sans rire). Surtout, c'est pour "préserver la santé, l'hygiène et la sécurité des travailleurs", celle-ci fallait oser! En plus, les employeurs ont aussi le droit de grève, si ce n'est pas merveilleux (avec des caisses de grève comme celles de l'UIMM, ils auraient tort de se priver!)

P15_cartoon_euroconstitutionL'Europe (enfin, les ministres du travail européens, à la demande de la Commission, qui est seule à pouvoir mettre ce genre de conneries à l'ordre du jour, elle-même agissant à la demande du patronat) a donc décidé ce mois-ci -en pleine nuit comme d'habitude pour ce genre de texte- qu'on devait revenir à avant 1936, et qu'on aurait désormais le droit de bosser 60 heures par semaine, voire 65 dans certains cas, voire plus dans certains pays, tout en conservant la procédure de l'opt out. Bien sûr, c'est sur base du volontariat qu'on mettra les employés flexibles au boulot! Officiellement, les 48 heures restent la règle, mais l'opt out annule cette clause puisqu'il permet d'aller jusqu'à 65heures.

Le texte doit encore être voté au Parlement, et on peut compter sur la Présidence Sarko de l'Union pour pousser le texte jusqu'à validation. En fait, ça tombe bien: on vient de revenir sur la durée légale du travail en France, comme par hasard. Mais là aussi, ne nous inquiétons pas, ce sera sur base du volontariat bien évidemment.

Il est toutefois à noter que ledit Parlement a déjà refusé le même type de proposition de la Commission en 2004, car il s'agissait d'une trop grave régression sociale.

Xavier Bertrand, notre ministre a nous, a pourtant dit qu'en France on n'appliquerait pas cette durée-là du temps de travail. Mais alors, à quoi bon nous pondre un truc pareil? Pourquoi a t-il voté pour ce texte?

Et puis, qui était à l'origine de cette histoire de semaine de 60 heures? Quels lobbies? Les syndicats peut-être? Le Parlement? La société civile? Que nenni, une telle invention ne pouvait germer que dans le chef du patronat européen. (Celui-là même qui refuse obstinément de renforcer -comme le demande la Confédération européenne des Syndicats- une directive de 1994 sur les Comités d'Entreprise Européens, qui permet de créer ces CEE dans toutes les entreprises européennes de plus de 1000 salariés -seuil que le CES voudrait abaisser, qui n'est toujours pas appliquée par la plupart des multis européennes concernées).

Depuis 2004 en effet, l'Unice et l'UEAPME poussent la Commission à revenir sur la durée légale de 48 heures, histoire d'être "flexibles" et sécurisés en même temps! Faut dire que dès les années 80, quand Jacques Delors (un socialiste, paraît-il, alors président de la Commission), a décrété dans son livre Blanc sur la Croissance et la Compétitivité (qui était un copier coller du rapport sur la question rédigé par l'European Round Table, lobbie des plus grosses multis européenns) qu'on ne peut pas réduire collectivement la durée du travail. Par contre, collectivement, on peut l'augmenter. Cherchez l'arnaque...

Et après ils s'étonnent qu'on vote non à leurs délires!