liberte_de_la_presseVoilà une info qui fait réagir les médias commerciaux : l’Islande deviendrait un paradis de la liberté d’expression. Comme d’autres sont des paradis fiscaux en protégeant les spéculateurs, l’Islande ambitionne devenir un havre pour les journalistes d’investigation qui, certes, se font rares en ces temps de poursuites intempestives pour diffamation. Ca la fout mal : si l’Islande veut devenir le paradis des journalistes qui veulent enfoncer les clous, ça veut dire qu’ailleurs c’est pas le top. 

 

C’est marrant, rares sont ceux qui soulèvent le débat à ce sujet. Pourtant nous qui vivons en sarkoland depuis bientôt trois ans devrions nous sentir concernés. L’Islande, en effet, se démarque totalement du bal de somnambules auquel nous a habitués l’industrie médiatico militaire1] de notre bonne vieille France. De quoi s’agit-il exactement ?

Les 320.000 Islandais, qui viennent de dire (à 93%2]) qu’ils ne veulent pas filer leurs sous aux spéculateurs anglais et hollandais qui se sont fait avoir par la banque spécialiste des subprime pourris Icesave, considèrent aujourd’hui qu’il faut une vraie liberté de la presse pour avoir une chance d’éviter une crise comme celle qui a littéralement ruiné l’Islande.

Du coup, le 16 février le Parlement a commencé à étudier une proposition de loi, plus ou moins poussée par le Icelandic Modern Media Initiative (IMMI), et destinée à rendre maximale les libertés d’information et d’expression. Depuis, les députés sont occupés à recenser ce qui se fait de mieux en la matière.

A l’origine du projet, un groupe qui publie des documents officiels censurés, Wikileaks, et qui est victime de moult3] poursuites de la part de ceux qui sont dérangés par ces infos. Wikileaks aurait choisi l’Islande pour mener le combat, parce que c’est le pays qui a fini n°1 du classement Reporters Sans frontières sur la liberté de la presse de 20084].

Au final, si l’Islande parvient à regrouper les lois les plus protectrices de la liberté d’expression, certains craignent que les journalistes et même d’autres citoyens ne se lâchent un peu trop. Je reviendrai plus bas sur le droit de la presse en France et en Belgique, où les différences sont déjà notables, pour qu’on comprenne mieux l’intérêt d’un paradis de la liberté d’expression. Contre lequel, évidemment, on peut s’attendre à une levée de boucliers.

Mais qu’est donc Wikileaks5] ? Un site créé en 2006 par, semble-t-il, des dissidents Chinois, des journalistes et mathématiciens US, Européens et Taïwanais, et qui a eu l’intelligence d’implanter ses serveurs dans des pays où la liberté de la presse est importante, comme la Suède, afin de bloquer les poursuites éventuelles à la suite de la publication de documents censurés. Du coup, aucun de la centaine de procès intentés n’a encore été perdu par le groupe. Alors forcément, ça énerve : le Pentagone a de déclaré le site « menace pour l’armée » et a pensé à bloquer Wikileaks dès mars 2008. Diantre. Autrement dit, c’est la guerre.

En tout cas, ça y ressemble : en février, le site a du suspendre ses activités, officiellement pour des raisons de finances. timbreIl faut 600.000$ à Wikileaks pour payer ses employés, et il n’a pu en récolter que 130.000 en 2009.

Aujourd’hui, quasiment aucun du bon million de documents publiés par Wikileaks n’est accessible sur Internet. Même le site qui avait repris les documents publiés par Wikileaks n’est plus accessible, ni aucun autre. Et puis, une plainte d’une banque Suisse auprès de la justice californienne a obtenu la fermeture du site fin février 20086]. Maintenant, l’original n’émet plus en raison –officiellement- de problèmes financiers, mais à force de poursuites judiciaires, aucun double7] de ce site n’est plus accessible : aucun des dizaines de sites miroirs créés depuis ces derniers mois. Le seul moyen de trouver des documents de Wikileaks aujourd’hui est de passer par des torrents et de télécharger les fichiers via un site intermédiaire.

Le fait d’être hébergé en Suède, où le secret des sources est protégé, n’a pas empêché une bonne dizaine de flics allemands de perquisitionner chez le propriétaire du nom de domaine allemand de Wikileaks en mars 2009. Soi-disant pour rechercher des fichiers pédophiles.

Bref, on peut dire qu’il y a eu comme un nettoyage, au même moment d’ailleurs où la censure devient totalement décomplexée sur Dailymotion.

Alors évidemment, si Wikileaks veut continuer à publier ces documents –que le Pentagone accuse d’être de la propagande- il faut que le site soit hébergé dans un pays qui garantit le plus de liberté possible. Accessoirement, cela permettrait aussi de contourner ce que certains appellent le « tourisme de la diffamation », qui consiste à porter plainte pour diffamation dans le pays le plus répressif qu’on peut trouver et qui a hélas, en ces temps répressifs, tendance à se développer rapidement8].

En effet, si jamais l’Islande parvient à mettre en œuvre la loi qui est sur les rails, un journaliste accusé de diffamation injustement pourra intenter lui-même un procès à celui qui l’attaque. Car un journaliste qui écrirait cela en Islande ne pourrait pas être poursuivi par un pays étranger qui aurait de moins bonnes protections de la liberté d’expression et des sources. Ce qui vaudrait aussi pour des sites hébergeurs ou des éditeurs.

Là où cela va rapporter à l’Islande, c’est quand les médias et hébergeurs de sites polémiques –ou à scandales, c’est le risque- viendront y installer leur siège. Au final, tous ceux qui risquent des poursuites pour diffamation (ce qui, on va le voir, devient banal un peu partout), viendront probablement se domicilier en Islande, quitte à y payer leurs impôts. 

Via cette « initiative de modernisation des médias islandais », les députés islandais affirment vouloir protéger le journalisme d’investigation qui, il faut bien le dire, se fait rare. Il ne s’agit pas de protéger la presse people ou les sites purement diffamatoires.

 

 

sarkonapolk9En France, protection des sources : 0

On l’a vu, la liberté de la presse et la liberté d’expression défendues par l’Islande reposent essentiellement sur la protection des sources. Ce que ne veulent pas les journalistes, c’est devoir balancer leurs sources –à qui ils ont garanti l’anonymat comme la déontologie l’impose- à un flic ou à un juge s’il n’y a pas une raison sérieuse.

Ladite protection des sources est, selon la cour européenne des droits de l'homme, la «pierre angulaire de la liberté de la presse » nécessaire dans une société démocratique. Ca a l’air de rien, mais si les sources ne sont pas protégées, elles ne peuvent risquer de divulguer quoi que ce soit. Et un journaliste n’a pas le droit de faire risquer à ses sources des poursuites pénales (violation du secret professionnel etc.).

La Belgique, après un non droit total en la matière, a aujourd’hui une des lois les plus protectrices au monde. En France, ce n’était déjà pas la panacée avant l’entrée en sarkoland. Mais, depuis les choses se sont largement dégradées.

A priori, la loi permet à un journaliste français de ne pas divulguer ses sources bien qu’un journaliste n’ait pas le droit au secret professionnel. Ca c’est la théorie. Car en pratique, alinéa après alinéa, les députés ont crée moult brèches dans ce système. Comme le dénonce le Syndicat National des Journalistes, il suffit à un juge de poursuivre le journaliste pour « violation d’un secret professionnel », « violation du secret de l’instruction », recel de documents volés etc. pour l’obliger à balancer ses sources. On a souvent ce genre de cas dans les grosses affaires politico judiciaires.

Plus récemment, on a inventé la « lutte contre le terrorisme », notion floue s’il en est, pour réclamer l’accès aux sources des journalistes. Quand on sait que tout ce qui ressemble à des anarchistes (« anarcho autonomes », aujourd’hui), est assimilé à un terroriste, on comprend que certains sujets sont risqués à aborder ne serait-ce que pour protéger les éventuels informateurs.

Chez nous, les juges ont parfois tendance à considérer les journalistes comme des informateurs et n’hésitent pas longtemps avant de mener des perquisitions dans les rédactions ou chez les journalistes. Il suffit d’une plainte d’un industriel, comme Renault, pour recel de documents internes ou « violation du secret professionnel », par exemple contre Auto Plus9], et le juge sera pressé d’aller vérifier d’où vient la fuite, c’est-à-dire la source du journaliste qui a balancé l’info.

En principe, les perquisitions dans les rédactions ne doivent pas gêner la diffusion de l’information (art 56-2 du code de procédure pénale). Alors les magistrats se pointent tôt le matin pour saisir les ordinateurs et les notes des journaleux et mettre certains bureaux sous scellés10]. Le mieux, c’est que personne ne sait ce qu’ils recherchent, ce qui leur permet de saisir un maximum d’éléments.

Et les garde à vue de journalistes sur des plaintes de multinationales ou de personnalités, pour diffamation ou autre, sontsarkozymedias_influence_marronnier_L_1 également monnaie courante dans la France des droits de l’homme. Le journaliste Denis Robert qui a enquêté sur les comptes non publiés de Clearstream en sait quelque chose. Ou sinon, les juges n’hésitent pas à demander à l’opérateur téléphonique d’un journaliste (qui a refusé de balancer ses sources au sujet d’un meurtre dans le milieu nantais) le relevé complet de ses appels, sans qu’il n’en soit informé11].

Aujourd’hui, c’est à tel point que les étudiants en journalisme apprennent différentes façons de planquer leurs sources, notamment en en détruisant certaines malgré les risques en cas de procès.

Bref, ce n’est pas la fête. En 2008, Rachida Dati avait fait passer une loi qui, disait-elle, constituait une avancée « considérable » en matière de protection des sources. Mais ce n’était que la transposition d’un texte européen.

Et la France a évidemment un peu biaisé : en réalité, comme on pouvait s’en douter, il s’agissait surtout de garantir aux juges un accès aisé aux sources en question. C’est simple : il suffit d’entretenir un flou artistique sur les motifs qu’un juge peut invoquer. De fait, le texte dit que les juges ont accès aux sources en cas « d’impératif prépondérant d’intérêt public ». Comprenne qui pourra, mais en tout cas c’est encore plus pratique que la notion de « terrorisme », qui n’a toujours pas de définition juridique. Toutefois, le texte précise que le journaliste n’a pas, malgré tout, l’obligation de divulguer ses sources. Ce qui peut être contourné facilement en lui mettant la pression lors d’une garde à vue.

En outre, de nombreuses catégories de journalistes ne sont pas couvertes par cette pseudo « protection des sources », les écoutes téléphoniques, largement utilisées par les flics, ne sont pas concernées et le journaliste ne peut refuser de mentionner ses sources que s’il est entendu comme témoin12].

Au final, ce texte est très flou et n’aborde pas tous les éléments qui constituent des atteintes au secret des sources. Mais, il faut reconnaître que les perquisitions dans les rédactions ont fortement diminué.

Les sénateurs l’ont donc remanié en novembre 2009, pour enlever le caractère « exceptionnel » de la demande d’accès aux sources et ajouter que cette demande doit être « nécessaire et proportionnée » au but poursuivi par le juge. Ils ont aussi ajouté quelques exceptions au principe général de la protection des sources. Toutefois, comme l’a souligné le SNJ, une perquisition comme celle qui a eu lieu par exemple à la rédaction d’Auto Plus en juillet 2008 (à la suite d’une plainte de Renault pour violation du secret industriel) n’aurait pas été légale si le texte avait été en vigueur, car il ne s’agit pas d’un « impératif prépondérant d’intérêt public » mais d’une affaire privée.

Mais, il y a d'autres moyens formidables pour brider la presse, aussi efficaces que la question de la protection des sources, parmi lesquels la plainte pour diffamation. A la différence de la calomnie, les propos diffamatoires peuvent être vrais, il suffit en France de prouver que l’auteur a cherché à nuire à l’ « honneur » ou à la réputation d’une personne, d’une entreprise, d’une association etc.

En cas de plainte, le journaliste doit prouver que ce qu’il dit est vrai, c’est-à-dire qu’il doit livrer ses sources et ses documents au juge. Une des marottes de sarkoléon est d’ailleurs de faire passer les procès pour diffamation au civil, ce qui enlèverait l’instruction menée au pénal (enfin, tant qu’on a encore des juges d’instruction). Le SNJ considère que mettre la diffamation au civil reviendrait à considérer qu’elle relève d’une affaire privée, avec réparation du préjudice, sans aucune considération pour les libertés publiques et le droit à l’information.

sarkozy_medias_tele_sarkostique_6Les politiques, Sarkozy en tête, n’hésitent pas à recourir à la diffamation dès qu’un journaliste les attaque sans trop de détours, mais les entreprises et les particuliers aussi. En décembre, « pour l’exemple »13], Bolloré a porté plainte pour diffamation contre deux journalistes de France Inter : ils avaient évoqué les méthodes du groupe au Cameroun. Accessoirement, on en déduit que les médias appartenant à Bolloré ne risquent pas d’aborder ce sujet.

Au cas où cet arsenal ne suffit pas, il reste les plaintes pour « vol, recel et contrefaçon », comme lorsque sarko a fait convoquer par la police des journalistes de France 3, pour la diffusion de propos « off » tenus avant une émission, et dans lesquels sarko menaçait journalistes en leur disant que « ça va changer ».

Enfin, il reste les atteintes à l’image ou à la vie privées, pratiques pour condamner la presse quand elle dérange une star ou un homme politique. En France, nous avons, paradoxalement, l’une des législations les plus restrictives en la matière. Ce qui nous a valu quelques condamnations de la Cour Européenne des Droits de l’Homme, qui considère que le droit à l’image et à la vie privée ne doit pas empiéter sur la liberté d’expression. Mais la CEDH avait déjà pointé le recours abusif à la « diffamation », ou le problème de la protection des sources.

Et puis, il faut noter que la super loi de 2008 sur la protection des sources n’est manifestement pas respectée : dans le cadre de l’affaire Treiber, des journalistes ont encore une fois été pris pour des auxiliaires de police et interrogés14] durant plus de 7 heures par la brigade de recherche des fugitifs. En outre, au cours de ces interrogatoires, les journalistes ont appris qu’ils étaient suivis et mis sur écoute depuis quelques semaines.

Pour terminer, on peut encore souligner le fait que l’Elysée a aussi tendance à confondre les médias avec une agence de presse privée, et qu’il est toujours prompt à dire que les médias ne relatent pas suffisamment ses multiples gesticulations. Il ne faut pas non plus oublier l’ingérence constante de sarkoléon dans la vie des médias, que ce soit en enlevant la pub sur la télé publique, en annonçant le nom de leur futur patron aux journalistes des Echos, en mettant ses pions à TF1 et à France Inter…

 

La Belgique

La loi actuelle sur le secret des sources date seulement de 2005, après une décennie de perquisitions et d’interrogatoires arton1358de journalistes pour tout et n’importe quoi. C’était même à tel point que la cour Européenne des Droits de l’Homme avait condamné la Belgique.

La loi belge est aujourd’hui l’une des plus protectrices au monde, et le journaliste (y compris les collaborateurs indépendants des rédactions) se voit reconnaître le droit de ne pas donner ses sources à un juge quand il est entendu comme témoin. On ne peut pas perquisitionner chez lui, ni mettre en place d’écoutes, ni saisir son matériel dans le but d’obtenir ses sources.

En Belgique, la seule raison sérieuse qui peut être invoquée par un juge uniquement pour obtenir les sources d’un journaliste est une menace sur la vie humaine15]. Mais en plus il faut qu’il n’y ait pas d’autre moyen d’obtenir ces informations, et il faut que ce soit le seul moyen de prévenir le crime. Il faut donc un risque soit d’attentat, soit d’assassinat. En dehors de cela, le juge et encore moins un flic, ne peut pas demander à un journaliste de lui communiquer ses sources. Mais de toute manière, la déontologie des journalistes Belges leur impose de communiquer l’information dans ces cas-là.

Le juge ne peut donc pas invoquer des raisons telles que la « sécurité nationale », l’atteinte au « secret défense », la préservation de l’ordre public, de l’économie nationale etc. Et si un journaliste porte plainte pour atteinte au secret des sources, on ne peut pas le poursuivre pour obstruction, un outil fort prisé des magistrats français.

Quant à la diffamation, elle est également plus restrictive en Belgique qu’en France. On se rappelle qu’en France, un journaliste peut être poursuivi pour diffamation même si ce qu’il dit est vrai. Il faut prouver l’intention de nuire seulement. En Belgique, la diffamation consiste à « imputer méchamment » (donc avec intention de nuire) à quelqu’un un « fait précis » qui puisse nuire à son honneur ou à sa réputation de manière publique (au moins une autre personne a été mise au courant des faits en question). Mais il faut en plus qu’on ne puisse pas avancer légalement la preuve des faits. Par exemple si on reproche à quelqu’un d’avoir commis un délit et que le délai de prescription est passé, ça devient de la diffamation. La calomnie, c’est quand on ne peut rien prouver du tout.

Et depuis longtemps en Belgique, l’ensemble des « délits de presse » est jugé par un jury populaire aux assises16] car on considère que c’est la population qui doit juger ceux qui l’informant. Le huis-clos est exclu, et la délibération au civil aussi. En outre, ces délits de presse sont prescrits trois mois après la publication, et la détention préventive est proscrite.

 

sarkozy_police_journal_20h_Bref…

Que ce soit en Belgique ou en France, les journalistes sont heureusement obligés de s’auto censurer. Il leur faut donc « bétonner les sujets », et en Belgique ils peuvent parfois mener une enquête jusqu’au bout sans risquer la diffamation, si les preuves qu’ils avancent sont admissibles légalement. En France, c’est plus compliqué.

Cela oblige aussi à réfléchir à la manière dont on présente les choses. Mais le problème est que bien souvent, on manque de preuves solides dans les dossiers les plus sensibles. En général, la plupart des gens témoignent anonymement, et les preuves matérielles qu’on peut obtenir sont assez limitées surtout s’il faut les obtenir sans trahir le secret professionnel, le secret industriel, le secret de l’instruction, le droit à la vie privée etc.

Tous les journalistes ont sous le coude des enquêtes non publiées et non publiables en raison des risques légaux (et parfois autres) encourus par le journaliste, son rédacteur en chef et le directeur de publication, qui sont responsables conjointement. Du coup, chaque papier « sensible » est longuement soupesé, du moins dans les rédactions sérieuses.

D’où l’intérêt de ce projet de loi islandais. Mais l’idéal serait que la presse à scandale ainsi que ceux qui publient des choses sans vérifier leurs sources ne puissent pas entrer dans le cadre de cette protection.

On observe actuellement que les régimes les plus à droite ne cessent de critiquer les médias et les journalistes. De Berlusconi à sarkozy, les médias sont incriminés : en effet, ceux deux victimes seraient les victimes d’une « diabolisation », n’est-ce-pas. Eux qui sont si petits face aux médias. Qui ne possèdent aucun média ou ne connaissent aucun chef d’industrie médiatique. Et qui ne savent pas se servir de ces médias, qui n’osent pas les menacer ni même leur serrer la vis pendant qu’eux sont intouchables.

L’autocensure se banalise en France ces derniers temps, et cela s’est vu de manière flagrante lors de la campagne présidentielle de 2007. Un exemple : si la presse nationale Belge n’a pas hésité à qualifier sarkozy de candidat « populiste », puisque son programme et sa manière d’agir correspondant à la définition donnée au populisme en science politique17], en France aucun quotidien national dit « de référence », y compris Libération, n’a osé le faire. Pourquoi ? Les risques de poursuites pour diffamation ou d’être renvoyé de sa rédaction à la suite d’un coup de fil à Lagardère ou Dassault ont été plus fort que le devoir d’informer. On le voit aussi quand des vidéos18] sont diffusées dans les Journaux télévisés des chaines belges, et qu’on n’en parle en France que lorsque ça fait un buzz sur Youtube le lendemain.

Ce n’est en effet pas dans les médias français qu’on aurait pu lire un édito intitulé « Oui, sarkozy est dangereux ». C’est image003_bispourtant ce qu’a fait le quotidien francophone Le Soir lors de la campagne de 2207, affirmant que sarkoléon avait pris « une posture résolument populiste ».

Les collègues de La Libre Belgique, l’autre grand quotidien francophone, ont par exemple évoqué les « relents populistes » du discours de sarko alors qu’il n’était déjà que ministre de l’Intérieur, et de réitérer à moult occasions par la suite. On peut donc écrire beaucoup de choses en Belgique, qu’on ne pourrait pas dire en France, particulièrement en ce qui concerne sarkozy. Mais, le nucléaire doit arriver juste derrière19].

Même s’il est difficile de s’en rendre compte en vivant en France et en n’étant pas dans le microcosme journalistique, même si certains collègues français le nieront avec force, l’autocensure se généralise en France. Du coup, l’innovation islandaise est plutôt à voir du bon œil.

Une fois n'est pas coutume, je vais conclure avec cette phrase de Jacques Prévert, semble-t-il: "Si la vérité n'est pas libre, la liberté n'est pas vraie".

 


[1] Je dis cela parce que finalement, Dassault est proprio du Figaro et de l'Express, Lagardère de plein de journaux, Bolloré s’y met, et tous sont surtout présents dans l’armement, bénéficiant des talents de VRP du Chef. Bouygues par contre est surtout dans le BTP. François Pinault (LVMH) est quant à lui propriétaire du Point.

[2] Alors que bien sûr, s’il n’eut été quelques émeutes pour aller à contresens, le gouvernement aurait appliqué l’accord conclu avec l’Angleterre et les Pays-Bas. Ceci dit, cet accord passé dans les salons ministériels pend toujours au nez des islandais.

[3] Apparemment, une centaine déjà.

[4] On notera au passage que la France était 35è en 2008 (31è en 2007), juste derrière le Ghana, la Grèce et le Mali, tandis que la Belgique est 7è. Même le Costa Rica et la Namibie passaient devant le sarkoland. Et en 2009, elle est passée 43è, derrière le Surinam, la Namibie, le Costa Rica, le mali, l’Afrique du Sud, la Jamaïque ou encore Chypre.

[5] Le Monde du 18/03 expliquait qu’un rapport de l’armée US sorti par Wikileaks de 2008 montrait que l’armée cherchait à analyser le fonctionnement et à contenir l’impact de Wikileaks au maximum, notamment en neutralisant les « taupes ». Quatre jours après, le rapport n’était plus en ligne.

[6] Apparemment, le tribunal a même demandé à l’hébergeur US de Wikileaks de lui transmettre toutes les informations relatives aux souscripteurs, aux contacts, aux factures et aux adresses IP utilisées pour accéder au compte du site. Ce qui n’est qu’une banale violation du secret des sources.

[7] Par exemple, le site Cryptome, qui avait repris un grand nombre de documents de Wikileaks, a été fermé après une plainte de Microsoft. Le site avait publié un document secret sur la surveillance des internautes opérée par Microsoft.

[8] Pour une star US, mieux vaut porter plainte pour atteinte à la vie privée en France, une multinationale qui se plaint de diffamation ira en Angleterre, où c’est celui qui est accusé qui doit apporter la preuve de ce qu’il dit. Ce fut le cas pour une universitaire US (Rachel Ehrenfeld) qui a publié un livre accusant un homme d’affaires saoudien d’avoir financé des terroristes et a été condamnée en 2005 à 10.000 £ d’amende et à détruire tous les exemplaires de son livre, Funding Evil qui pourtant n’avait été vendu qu’à une vingtaine d’exemplaires en Angleterre, via Internet.

[9] En juillet 2007, Renault a porté plainte contre X pour violation du secret industriel à la suite de la publication de photos d’un véhicule et d’informations qui devaient rester « confidentielles ». Du coup, en juillet 2008 le journal Auto Plus a eu droit à une perquisition et le chef du service Nouveauté à une garde à vue.

[10] C’est arrivé en mai 2009 au journal L’Equipe, à la demande de l’autorité de la concurrence, ou au Point en janvier 2007, après la transcription par le journal d’écoutes téléphoniques montrant que l’équipe de cyclisme Cofidis trafiquait des produits dopants. Le Canard Enchaîné est aussi un habitué des perquisitions, et parfois la rédaction arrive à les empêcher, comme en mai 2007 quand les juges venaient chercher des infos relatives à l’affaire Clearstream, suite à un tapage médiatique. Les quotidiens régionaux ont aussi leur dose.

[11] C’est ce qui est arrivé à un journaliste du quotidien breton Le Télégramme : en décembre 2007, le journaliste avait refusé de révéler sa source au sujet d’un article sur un assassinat, et le parquet avait demandé à orange de fournir le relevé des appels passés avec son portable. Et cela, sans que le journaliste ou sa rédaction en soient mis au courant.

[12] Du coup, la mise en examen est fort pratique, comme dans le cas de Vittorio de Filippis en 2008.

[13] En effet, Bolloré considère qu’il s’agit d’une « campagne de presse lancée contre le groupe », à laquelle il convient de mettre un terme. Le groupe aussi porté plainte contre une photographe indépendante qui a témoigné lors du procès.

[14] Avec à la clé des pressions psychologiques et une insistance ferme pour qu’ils balancent leurs confrères susceptibles d’avoir des infos.

[15] La loi dit qu’il ne peut être porté atteinte au secret des sources « qu’à la requête d’un juge et seulement si la révélation des sources en question est le seul moyen de prévenir la commission d’infractions menaçant l’intégrité physique d’une ou plusieurs personnes et si, de plus, ces informations revêtent une importance cruciale pour prévenir la commission de ces infractions et qu’il n’existe aucun autre moyen de les obtenir."

[16] Sauf s’il s’agit de propos racistes ou xénophobes.

[17] Les grandes caractéristiques du populisme, qu’il soit de droite ou de gauche, sont l’appel direct au peuple et la figure charismatique du chef qui concentre tous les espoirs et tend à concentrer aussi tous les pouvoirs puisqu’il considère qu’il n’y a pas lieu d’avoir des intermédiaires entre lui et le peuple. Accessoirement, il y a aussi souvent un caractère anti parlementariste qu’on voit très bien chez Berlusconi, un peu moins chez sarko qui se contente de défaire toutes les institutions sans rien demander à personne.

[18] Ce fut le cas du fameux « off » de sarko à France 3, mais aussi de sa sortie après un rendez vous avec Poutine, ou de la fois où on a appris qu’en bon mégalo, il avait exigé que tous les ouvriers d’une usine présents pour sa visite soient plus petits que lui…

[19] On se rappelle qu’en France le nuage de Tchernobyl est censé s’être arrêté pile aux frontières, tandis qu’en Belgique on a interdit aux gens de manger leurs légumes et de chercher des champignons. D’où le paradoxe qu’à Dunkerque où Lille il n’y avait officiellement pas de radioactivité, et 10 kilomètres plus loin on avait pris des mesures d’urgence. Mais ce n’est qu’un exemple de l’obstruction du lobbie nucléaire typiquement française.

 

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