irish_debt_crisis_kipper__005Etat des lieux rapide de la situation économique de la Grèce et de l’Irlande, et de ce qui risque de nous arriver également en peut-être un peu plus édulcoré. Ou comment on finit de pomper tout ce qui peut l’être jusque dans les catégories les plus pauvres de la population.

 

L’IRLANDE

 

Suite à la chute de plusieurs banques qui ont trop spéculé sur les subprime et autres dérivés, l’Irlande, pays de 4,5 millions d’habitants, a du combler leur dette. Ce qui a plombé celle du pays.
La nationalisation de l’Anglo irish bank, par exemple, a fait passer le déficit du pays à 32% d’un coup au lieu des 11,6% prévus. Les Irlandais ont mis plus de 30 milliards d’euros sur la table pour combler le déficit abyssal de la banque, ce qui représente un cinquième du PIB.

Allied Irish Bank, également nationalisée[1], a reçu plus de 10 milliards, INBS (qui va être fusionnée avec l’Anglo irish Bank) près de 3. L’Irlande a même créé la NAMA (National Asset Management Agency) pour racheter les prêts et autres produits dérivés pourris, qui aura dépensé pour cela 37 milliards d’euros. Avec cette somme, elle a racheté des produits qui valaient à un moment 88 milliards d’euros, ce qui fait 58% de décote.

 

Puis, le FMI s’en est mêlé, avec le FESF (Fonds Européen de Stabilité Financière, le FMI européen), prêtant ensemble pas moins de 85 milliards d’euros[2] dont 35 seront réservés aux banques. La première tranche, de 3,6 milliards d’euros, a été versée par le FESF début février, et le FMI a versé quelques 5 milliards. Le tout, à des taux d’intérêt pouvant monter à 5,8%, alors que le FESF emprunte à 2,8%, preuve que le scepticisme est de mise quant à la solvabilité du Tigre celtique.

 

Et puisque le gouvernement a fixé l’objectif de redescendre le déficit en dessous des 3% du PIB pour 2014, l’austérité doit porter ses fruits rapidement. L’objectif d’ici 2015 est en effet de diminuer les dépenses de 8,5 milliards, et d’augmenter les rentrées d’impôts de 4,2 milliards.

Comme il faut bien trouver l’argent pour rembourser quelque part, mais que l’orthodoxie ultra libérale interdit de faire payer les riches et les multinationales, c’est chez les contribuables qu’on va le chercher. Un exemple symptomatique : le fonds national des retraites servira à servira à aider les banques. Bref, l’Irlande, dont la dette atteignait fin 2010 98% du PIB, met en place « un ensemble de politiques claires et réalistes afin de rétablir la santé du système bancaire », et c’est tout ce que lui demande le FMI.

 

Le taux de chômage officiel dépasse 13% de la population active, 14% des Irlandais vivent sous le seuil de pauvreté, le PIB a 71diminué de 7,6% en 2009 et de 0,3% en 2010 pourtant le budget 2011 est réduit de 6 milliards d’euros (tout comme ceux des deux années précédentes), et ce sera 15 milliards d’ici 2014.

 

Alors, on augmente les impôts (un tiers des économies attendues) notamment en abaissant la première tranche pour faire payer les petits revenus[3], en augmentant la TVA de 21 à 22% puis 23% en 2014 ou en créant une taxe sur l’eau. D’un autre côté, on baisse les dépenses : suppression de 25.000 postes de fonctionnaires (8% du total), baisse des salaires des nouveaux fonctionnaires de 10% (les salaires de ceux qui travaillent déjà ayant baissé de 14% en deux ans en moyenne), diminution des allocations sociales, essentiellement le chômage et les allocations familiales, de 15% (3,7 milliards à économiser sur ce poste),  coupe au sabre dans les budgets de la Santé et de l’Education. Avec des mesures sympathiques comme l’augmentation des droits d’inscription à la fac et au lycée, la baisse des bourses étudiantes ou la baisse des allocations familiales de 312 € par an.

 

On notera que l’impôt sur les sociétés reste, lui, ridiculement bas, à 12,5% des bénéfices, contre 30% environ dans la plupart des pays européens. Pendant ce temps, le salaire minimum est revu à la baisse (moins 11,5% soit environ 7,7€) tout en réclamant plus de « flexibilité » aux travailleurs.

Tout cela, pendant que le chômage explose (13,5% officiellement) et que les « salons de l’expatriation » sont pleins à craquer dans ce « tigre celtique » qui était il y a encore trois ans le modèle de l’orthodoxie ultra libérale.

Accessoirement, l’Anglo, comme on l’appelle, a réussi les stress test européens, tout comme ses consœurs irlandaises. Normal : les banques européennes détiennent pour plus de 500 milliards de dollars de la dette irlandaise, en produits dérivés ultra spéculatifs car ultra risqués. Et elles ne veulent pas perdre leur mise.

 

Plus le FMI et l’Europe prêtent, plus le cirque spéculatif peut continuer. Ainsi, le premier emprunt du FESF en mai 2010 a suscité un engouement certain sur les marchés financiers. La demande a même été si importante que les obligations ont été notées AAA. Les banques centrales (dont la BCE) s’en sont goinfrées, tout comme des obligations liées aux dettes portugaise, espagnol et grecque d’ailleurs puisque la BRI (banque des règlements internationaux) estime que les banques détiennent pour 2.533 milliards de dollars des dettes de ces pays. Et en premier lieu, les banques allemandes et françaises.

 

Lesdites obligations sont potentiellement d’autant plus rentables que les agences de notation baissent la note de la dette irlandaise systématiquement à chaque nouvel emprunt. Mais comme les irlandais paieront, au final tout ira bien pour les spéculateurs.

 

Soyons raisonnables : avec untel train de mesures, comment la croissance pourrait-elle repartir ? Et si elle repart, sera-t-elle répartie de manière décente entre les rentiers et les travailleurs ou bien est-ce que nous aurons à nouveau droit à la « croissance appauvrissante » ? Autre question, essentielle mais qui semble ne jamais être posée : est-ce que les contribuables irlandais parviendront à éponger les dettes abyssales des banques sur le long terme (en partie payées par l’Etat), c’est-à-dire quand les banques auront fini de déclarer leurs milliards de pertes au compte goutte ?

 

Le déficit est à 32% du PIB, et les banques, super endettées, représentent elles aussi environ 30% du PIB… No comment.

En outre, ces mesures n’empêchent en rien la spéculation sur la dette du pays.

 

Le gouvernement actuel, dirigé par Brian Cowen, est désavoué à cause de sa politique passée et actuelle, et déjà le FMI et l’Europe sont prêts à entamer un bras de fer avec le futur gouvernement élu, donc contre l’avis des électeurs. L’opposition demande une révision de la dette et la suspension de la recapitalisation des banques, si bien que Moody’s a baissé préventivement la note de la dette dite « souveraine » de l’Irlande.

 

greece_debt_crisis_cartoon1LA GRECE

 

Les choses ne sont pas plus brillantes en Grèce, où la population n’a de cesse de décrier l’orientation économique depuis deux ans.

 

Alors qu’on vient d’annoncer de nouvelles privatisations et que la population a encore une fois contesté ces mesures, le FMI et l’Europe, qui ont mis des milliards sur la table pour que les banques rentrent dans leurs frais, estiment que cette contestation est « regrettable », de même que la réticence du gouvernement. Déjà, les médias libéraux annoncent à la Grèce qu’elle va devoir « privatiser massivement » dans les années à venir pour que le déficit soit ramené à 3% du PIB en 2014. Le Fmi & Co ont recompté, et il faudra privatiser pour engranger 50 milliards d’euros d’ici 2015, et 15 d’ici 2013 au lieu des 7 prévus initialement.

 

En ce moment, un groupe d’experts du FMI et de la commission européenne sont en train de réaliser un nouvel examen des finances grecques, histoire de réajuster les mesures d’austérité. Et d’après eux la Grèce doit accélérer ses réformes et privatiser encore plus pour dégager 50 milliards en deux ans, ce que les grecs trouvent « irréalisable ».

 

Que reste-t-il à vendre, en Grèce, depuis l’été 2010 et le dernier train de privatisations dans les transports, la distribution d’eau, l’électricité, des services portuaires[4], des aéroports, des casinos ou de La Poste, le tout pour 1 milliard par an ? Un représentant de la commission européenne a même proposé de « vendre les plages pour développer le tourisme et le marché des propriétés touristiques », et d’autres ont parlé de vendre l’ancien aéroport d’Athènes, en zone côtière. Certains auraient-ils déjà des vues sur cet endroit ?

 

Mais rappelons ce qu’est une privatisation, puisque nous avons assez d’exemples sous les yeux. Il s’agit de rentrées d’argent à court terme, souvent à prix bradés, et la perte d’une rente annuelle. Ce sont aussi des dépenses supplémentaires pour les gens, puisqu’avec les privatisations, les prix montent. Au final, c’est encore aux travailleurs de payer.

 

En mai 2010, le FMI et l’Europe ont lancé un plan de financement de la Grèce à hauteur de 110 milliards d’euros. Satrauss Kahn, dans une de ses incantations habituelles, expliquait que « l’économie grecque sortira de la crise, plus dynamique et mieux à même de renouer avec la croissance, la création d’emplois et la prospérité dont le pays aura besoin à l’avenir ». En effet, dans la religion ultra libérale, on attend la Croissance comme le messie.

 

L’oseille s’accompagnait évidemment de mesures d’austérité drastiques. On pouvait lire par exemple dans le communiqué que « Étant donné que les salaires et les prestations sociales constituent 75 % du total des dépenses publiques (hors intérêts), la masse salariale et les retraites publiques — qui ont considérablement augmenté ces dernières années — devront être réduites. Il n'y a guère d'autres moyens de procéder pour rééquilibrer les finances publiques ».

 

C’est le fameux TINA que DSK nous rabâche depuis des lustres : There Is No Alternative. A la mondialisation, aux privatisations, aux coupes sombres dans les dépenses publiques… la liste est longue. Pour DSK et ses copains c’est une certitude : il n’y a pas d’autre choix.

On pourrait les qualifier de bornés, mais cela tient plutôt d’une idéologie, absolument pas rationnelle. Une croyance, qui ne se base pas sur des faits mais sur des hypothèses. C’est pourtant la seule doxa autorisée dans les instances internationales.

 

Bref, tout cela est oublier un peu vite que pour une fois, on pourrait taxer le capital et pas le travail, mais revenons à la Grèce. On nous dit qu’il faut limiter l’inflation, ce qui pour eux signifie forcément amputer les salaires et pas les prix (l’autre moyen de limiter l’inflation), que « Les retraites et les salaires seront réduits et gelés pendant trois ans, les primes que recevaient les travailleurs à Noël, à Pâques et en été étant supprimées », etc.

En gros : baisse des dépenses publiques pour 5% du PIB d’ici fin 2013, augmentation des recettes pour 4% du PIB dans le même darkowtemps.

Et on en est déjà à parler de rallonger le prêt jusqu’à 2015

Sur la Grèce, on pourrait ajouter que logiquement, les activistes de gauche se font entendre, parfois de manière violente. Mais, il faut prendre avec distance les informations à ce sujet, car les exemples de manipulations étatiques ou policières dans ce genre d’affaires sont légion. Cela permet de maintenir une forte présence policière, une surveillance généralisée de l’opposition, pas seulement des « terroristes » ou « anarcho autonomes », et une répression de tout ce qui s’apparente à de la contestation.

 

On parle notamment d’un groupuscule dénommé « Lutte révolutionnaire », qui aurait signé treize actions violentes depuis son apparition en 2003, « dont un spectaculaire attentat à la roquette en 2007 contre l’ambassade américaine et le mitraillage de policiers en janvier à Athènes », précisent les médias. On évoque aussi un groupe appelé « la Secte des révolutionnaires », créée après les émeutes de fin 2008, qui aurait mitraillé un commissariat, tué un policier antiterroriste et un journaliste spécialisé dans les scandales politiques et menacé de transformer la Grèce en « zone de guerre », ou la « Conspiration des cellules de feu »

 

Neuf membres de ce dernier groupe devaient être jugés en janvier 2011, puis il a été ajourné, avant de se dérouler en l’absence des prévenus et du public.

Ces activistes seraient très bien armés[5], et le modèle est décliné dans toute l’Europe ou presque, même en France avec l’intox monumentale des pseudo terroristes de Tarnac. On a ainsi la « Fédération anarchiste informelle »[6] en Italie, née en 2003 et qui aurait revendiqué des colis piégés dans des ambassades (Suisse et Chili) à Rome en décembre 2010

 

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On pourrait avoir envie de croire le FMI, la BCE et la Commission européenne quand ils nous disent que la rigueur et l’austérité amèneront la sainte Croissance. Le problème, c’est que les exemples d’intervention du FMI et de la banque Mondiale à travers le monde[7], de même que l’application des principes ultra libéraux en Europe, nous montrent que ces politiques d’ajustements structurels[8], puisque c’est leur nom, il ne faut pas se leurrer, mènent les pays à la ruine à court comme à moyen terme. A long terme, il revient aux pays de rétablir quelques normes sociales et financières pour parvenir à un semblant de santé économique.

Surtout, aucune de ces mesures n’empêche ou ne freine la spéculation ni le délire de l’endettement, puisque ces pays se trouvent obligés de lever du fric sur les marchés pour survivre.

Rendez-vous dans trois ans quand l’Irlande, la Grèce et beaucoup d’autres pays seront à genoux, les gens spoliés avec des salaires encore plus minables et des charges dignes du Moyen-Age, sans aucune sécurité sociale ou du travail, ces gros mots pour nos dirigeants.

Pendant ce temps, on revient aux bonnes vieilles années de plomb qu’ont connues la plupart des pays d’Europe de l’Ouest dans les années 70-80, voire 90 en Italie.  

 


 

[1] Allied Irish Bank s’est retrouvée acculée fin 2010, et devait trouver près de 10 milliards d’euros pour atteindre un niveau de fonds propres décent. Alors l’Irlande a mis 3,7 milliards, ce qui a fait monter l’Etat irlandais à près de 93% du capital puisque la banque AIB avait déjà touché 3,5 milliards en 2009.  D’un autre côté, la NAMA, la bad bank qui rachète les produits pourris des banques comme Allied Irish Bank, vient d’annoncer qu’elle rachètera en outre pour 12 milliards d’euros de prêts pourris d’Allied.

 

[2] Le FMI a prévu un prêt de 22,5 milliards d’euros sur trois ans, l’Europe mettra 45 milliards, l’Irlande 17,5.

 

[3] Les Irlandais paieront des impôts à hauteur de 2% à partir de 10.036€ de revenu annuel, contre 15.506€ auparavant pour une personne seule.

 

[4] Par exemple, le port du Pirée est passé sous contrôle de la société chinoise Cosco Pacific (5è au monde dans la gestion de ports) il y a plus de deux ans, sous le gouvernement de Caramanlis, pour 4,3 milliards d’euros. Le trafic maritime est en plein développement dans cette zone, et Cosco espère en tirer de juteux bénéfices.

 

[5] Par exemple la police estime que Lutte révolutionnaire détenait dans une cache un pistolet mitrailleur, deux kalachnikovs, cinq roquettes et un lanceur, des pistolets et grenades, des explosifs et systèmes de mise à feu.

 

[6] La FAI est composée de la brigade du 20 juillet, de solidarité internationale, des cinq C, et de la coopérative artisanale feu et compagnie

 

[7] On se souvient de la crise asiatique, de celles du Mexique, de l’Equateur, de l’Argentine (qui, juste avant la crise, passait aux yeux du FMI pour un « modèle » de bonne gestion, un peu comme l’Irlande), de la ruine des pays africains soumis aux prêts de la banque Mondiale et du FMI…  On constate aussi la santé de la Roumanie, de la Hongrie, de l’Estonie etc. pays qui ont eu la chance de se voir octroyer des prêts du FMI & Co.

 

[8] En gros, le Fmi ou la Banque Mondiale prêtent de l’argent à un Etat endetté, et lui imposent en échange des politiques d’ajustements structurels : libéralisation, dérèglementation, libre circulation des capitaux, réduction des dépenses publiques. Résultat : concentration des richesses, entrée massive de capitaux étrangers qui se retirent à la première crise, baisse du pouvoir d’achat et du niveau de vie de la population, dégradation voire disparition des services publics, endettement massif de l’Etat et dépendance total par rapport aux « Marchés »…

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