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Après des années de combat, une journaliste mexicaine, Lydia Cacho, vient d’obtenir des excuses publiques de la part de l’Etat mexicain pour les persécutions qu’elle a subies après avoir dénoncé un réseau pédophile impliquant des VIP, qui produisait aussi de la pédopornographie. C'est l'ONU qui a fait pression, et l'enquête judiciaire rebondit dans la foulée.

 

En 2005, Lydia Cacho a publié son livre sur une enquête qu’elle avait démarrée quelques années plus tôt, en 2003.

Los Demonios del Edén portait sur l’exploitation sexuelle d’enfants dans l’Etat du Quintana Roo au sud du pays. Un Etat touristique de la péninsule dont la capitale est Cancún, et qui est particulièrement touché par la corruption et les liens entre entrepreneurs, politiciens et narcotrafiquants.

 

Incroyable : l'ONU oblige le Mexique à réagir 

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Très vite après le signalement des faits à la justice, des fuites ont été organisées dans les médias, et les types qu’elle avait accusés nommément ont entamé une campagne de presse contre elle et contre les victimes qui avaient osé parler.

La journaliste a subi diverses pressions judiciaires et médiatiques, et a même été arrêtée illégalement par des gros bras –mais avec la caution d’un procureur- durant plusieurs jours.

C'est à tel point qu’en 2018, le Comité des Droits de l’Homme contre l’ONU a demandé au Mexique de réparer les dommages liés aux graves violations des droits de l’homme qu’elle a subies durant des années et de poursuivre les coupables.  

2019-04-10 21_57_56-Señalan a Miguel Ángel Yunes Linares de desviar recursos del FondenPar ailleurs, l’ONU a demandé la révision des lois qui permettent les procédures pour diffamation et calomnie, qui ont été lancées contre elle et ses sources.

Autant dire que c’est une première internationale.

Peu après avoir publié son livre en mai 2005² Lydia Cacho a été emmenée dans une camionnette, transportée durant 20 heures au cours desquelles elle a été menacée de mort, et détenue illégalement pendant une dizaine de jours. 

En février 2006, des enregistrements des conversations d’un des entrepreneurs qu’elle visait, un patron d’entreprise textile d’origine libanaise dénommé Kamel Nacif Borge, ont été diffusées par un média [1].

Dans l’une d’elles, il félicitait carrément Mario Marín le gouverneur de l’Etat de Puebla (près de Mexico), membre du PRI (le parti dominant, le Partido Revolucionario Institucional) qui n’est pas du pas plus révolutionnaire que notre parti socialiste n’est socialiste pour avoir arrêté Cacho.

Si elle s’en est sortie, c’est parce que son compagnon, qui était le directeur d’un des plus grands quotidiens du pays, El Universal, et ses amis journalistes, se sont démenés. C’est seulement après que l’affaire ait fait la une des 20 h de plusieurs chaînes nationales et locales qu’un juge a ordonné la libération de Lydia Cacho.

En 2007, la Cour Suprême a déclaré que les violations des droits dont elle a été victime n’étaient pas si graves que cela.

 

L’enquête de Lydia Cacho

demonios del eden

Lydia Cacho était une journaliste déjà connue, qui dirigeait depuis des années un centre pour les femmes victimes de violences, quand elle a commencé à enquêter sur les déclarations de deux fillettes, qui expliquaient être victimes de violences sexuelles commises dans le cadre d’un réseau.

C’était au début des années 2000. Elle a remonté le fil, et compris que ce réseau était bien organisé, qu’il produisait de la pédopornographie, et que parmi les abuseurs il y avait des politiciens et des entrepreneurs très en vue.

Elle a découvert des ramifications de ce réseau basé à Cancun, jusqu’en Espagne, aux Etats-Unis, au Brésil, au Venezuela. Cancún est une ville balnéaire, qui reçoit des flots de touristes du monde entier, particulièrement des US, un lieu très propice pour la prostitution et la débauche.

Le moteur du réseau était un riche patron d‘hôtel, Jean Succar, un Libanais naturalisé mexicainqui était proche du directeur de l’aéroport de Mexico et d’un haut fonctionnaire des douanes amis de Kamel Nacif, et pouvait carrément aller chercher de nouvelles victimes à l’étranger en avion sans être embêté. Succar produisait de nombreux films pédopornographiques puisqu’il filmait les viols et les orgies. D’ailleurs, cela lui permettait également de menacer les victimes de montrer cela à leurs familles. En 1998, Succar avait récupéré une fillette de 3 ans qui est devenue sa principale victime, et lui a servi d’appât pour attirer d’autres mineurs par la suite.

2019-04-10 23_20_54-Miguel Ángel Pech Cen renuncia a fiscalía de Quinta Roo

Et déjà en 2003, trois cassettes pédopornographiques sur lesquelles Succar était identifiable ont été retrouvées dans un de ses hôtels à la suite d’une perquisition pour une affaire de fraude fiscale. Quelques mois plus tard, un article d’un journal hispanophone des Etats-Unis mentionnait son arrestation, dans le cadre d’un "réseau de prostitution et de pornographie infantile"impliquant des mineurs de 8 à 14 ans, à Cancún.

Plusieurs hôtels de la zone touristique étaient concernés et une grande opération de communication a dû être menée par les partons d’hôtels pour changer les idées de l’opinion publique locale à ce sujet.

Un certain Alejandro Góngora Vera, ex patron du fonds de planification de tourisme du Mexique (Fonatur) [2], ex délégué à la Sécurité Sociale et aux Migrations, était cité publiquement par l’une des victimes comme un membre important de ce réseau.

Mais selon Lydia Cacho, ce sont en fait cinq victimes du réseau de Succar qui l’ont identifié et cité dans leurs témoignages auprès de la justice. Quand son nom a été cité dans les médias, Góngora Vera a vendu ses biens très rapidement et a disparu de la circulation le temps de se faire oublier.

Des membres de l’équipe du procureur général des mineurs étaient également impliqués dans le réseau, selon le quotidien mexicain La Jornada. Dans son livre, Cacho cite plusieurs politiciens locaux, comme l’ex maire de la ville, Magaly Achach, qui serait entrés dans le réseau au fil du temps et ont toujours protégé Succar comme ils le pouvaient.

Dès qu’elle a commencé à creuser sur les déclarations des victimes, avant même d’avoir publié le livre, Lydia cacho a subi des menaces de la part du réseau, et notamment de Succar Kuri. Dans un article de 2005 du quotidien espagnol El Mundo, il est précisé que "Certains anciens agents de la police municipale ont rendu visite à Lydia Cacho pour la prévenir qu’elle et l‘avocate du centre, Veronica Acacio, étaient sur une liste de personnes que Succar Kuri avait demandé d’assassiner".

2019-04-07 22_19_23-Lydia Cacho, the journalist fighting child abuse and human trafficking

Lydia Cacho montre dans son livre que ce réseau était tentaculaire, et selon une estimation pas moins de 18.000 enfants dans le monde ont été victimes du réseau de Succar. Ledit Succar avait des amis très bien placés, parmi lesquels José López Portillo, qui avait été président du Mexique de 1976 à 1982, un architecte en vue appelé Roman Rivera Torres, ou encore un autre ponte du PRI de Cancún, le sénateur Emilio Gamboa Patrón (qui a occupé son siège jusqu’en 2018).

L’une des victimes cite aussi Miguel Ángel Yunes Linares, un grand ami de Succar, ex sous-directeur de la société qui exploitait l’aéroport de Cancún à la fin des années 80, puis politicien et gouverneur de l’Etat de Veracruz de 2016 à 2018. 

Ces jours-ci, Yunes est accusé d’avoir détourné de l’argent du fonds d’indemnisation des catastrophes naturelles, et a aussi sur le dos une affaire de marché public illégal pour la fourniture de caméras de surveillance dont 72% ne fonctionnent pas.

Et selon Lydia Cacho, une enquête menée par l’office antidrogue US (la DEA) et par la justice mexicaine a permis de lancer une surveillance de Yunes, qui a montré ses liens avec des narcos[3].

2019-04-17 23_17_05-Arrest warrant against former governor and businessman who tortured Lydia Cacho,

Nacif avait beaucoup de relations lui aussi, et plutôt très bien placées. Parmi ses amis, Kamel Nacif, pouvait compter l’ex président Vicente Fox. Il faut dire que, selon Lydia Cacho, il finançait allègrement les campagnes électorales de nombre de ses amis.

Né en 1946, de nationalité étatsunienne, le type avait déjà été arrêté en 1993 à Las Vegas avec demande d’extradition au Mexique pour évasion fiscale, mais il a été libéré au Nevada contre rémunération. Il faut dire qu’il avait fait construire des hôtels de luxe là-bas, grâce notamment au travail non déclaré de migrants mexicains.

Au Mexique il possède plusieurs usines dans quatre Etats différents, où les travailleurs sont sous-payés. Il a également été cité en 2003 dans une note d’information d’une ONG comme participants à du blanchiment d’argent.

 

Quelles suites ?

jean-succar-kuri-e43155a0-b872-4860-9bf9-59b5d7e9b43-resize-750Depuis toutes ces années, la justice ne s’est pas beaucoup remuée pour mettre les types impliqués dans le réseau derrière les verrous. Jean Succar a bien pris 112 ans de prison en 2011, mais il a été le seul [4] et finalement sa peine a été jugée trop longue et raccourcie à 20 ans.

Le temps faisant, la plupart des autres protagonistes ont fini par se retirer de la vie politique. Mais Lydia Cacho veille.

2019-04-17 20_08_06-Tribunal gira orden de aprehensión contra Mario Marín

En 2016 encore, elle a à nouveau dénoncé un candidat au poste de Procureur général du Quintana Roo, Miguel Ángel Pech Cen, comme étant "un protecteur de pédophiles", ce qui a jeté un froid dans la campagne. Il faut dire que ledit Pech avait carrément prévenu et laissé s’échapper Jean Succar lors qu’il dirigeait l’enquête sur le réseau.

Le procureur Miguel Ángel Pech Cen, qui avait mis tellement de volonté à ne rien faire contre son ami Succar Kuri, a dû démissionner de son job de procureur général du Quintana Roo fin 2018, alors qu’il avait été élu à l’unanimité le 21 décembre 2016.

S’il est tombé, ce n’est pas spécifiquement suite à l’affaire Cacho, mais pour une corruption généralisée du parquet dénoncée par le rapport du Secrétaire à la Sécurité Publique de l’Etat. "Pech Cen a eu à diriger une institution corrompue, infiltrée, qui a un retard monumental dans le traitement des procédures et investigations", lisait-on dans El Universal du 27 septembre 2018

2019-04-17 20_16_48-Giraron orden de aprehensión contra exgobernador de Puebla, Mario Marín Torres y

Mais en 2007, la cour suprême avait considéré qu’il n‘était pas responsable de l’enlèvement de Lydia Cacho, qu’il avait pourtant validé.

Aujourd’hui, Kamel Nacif est en prison aux Etats-Unis, mais bien-sûr ce n’est pas pour son implication dans le réseau pédophile. S’il a été arrêté en 2018 seulement –et il est en attente d’extradition, c’est pour les actes commis contre Lydia Cacho. Un fonctionnaire du bureau du procureur a aussi été arrêté pour la détention illégale de Cacho.

Le désormais ex gouverneur Mario Marín a déclaré récemment que pour lui, l’affaire Cacho avait déjà été jugée, et qu’il n’y avait rien à redire. Un juge vient tout juste d’ordonner son arrestation, annoncée le 16 avril très exactement, mais pas de chance il était "en vacances" et n’a pas pu se rendre à la police avant deux jours.

2019-04-17 23_19_48-Marín, Kamel, Karam y Moreno_ 13 años después van tras ellos por torturar a Lydi

L’ordre d’arrêt concerne également Kamel Nacif Borge, ainsi que l’ex directeur de la police judiciaire dans l’Etat de Mexico Hugo Adolfo Karam Beltrán, et l’ex commandant de la même police, un dénommé Juan Sánchez Moreno. La petite bande qui a perdu une procédure en appel doit donc répondre d’avoir torturé Lydia Cacho.

Là encore, ce n’est donc pas du réseau qui préoccupe la justice.

Quant à Lydia Cacho, elle a semble-t-il dû récemment fuir le pays suite à de nouvelles menaces, elle demande à l’Etat mexicain d’examiner aujourd’hui de nombreux cas flagrant d’impunité de la classe politique, notamment celui du massacre de dizaine d’étudiants en 2015. Elle contribue aussi au mouvement #MeToo au Mexique, qui est très critiqué car il décape plusieurs icônes.

Un fil devrait être tourné, avec de gros moyens, à partir du livre de Lydia Cacho. Ce qui a tendance à agacer la victime qui en a été la protagoniste principale, lassée d'être sous les feux de la rampe depuis 15 ans. Elle a entamé depuis quelques années une procédure contre Lydia cacho pour dommage moral.

 

Un réseau similaire à Acapulco ?

Acapulco Crédit : Xavier Espinosa CC BY SA

En février, un média alternatif espagnol, la Tribuna de Espana relatait l’histoire d’un entrepreneur mexicain dans l’événementiel balnéaire, Federico Weck Palazuelos, accusé d’avoir organisé un réseau de prostitution dont les victimes incluent des mineurs.

Celui-ci dénonce des accusations mensongères destinées à lui extorquer de l’argent.

C’est sur les réseaux sociaux que l’affaire aurait commencé à faire parler. Deux employés d’une boîte de nuit, la Candela 2, ont déclaré y avoir vu "des jeunes participer à un concours de sexe oral". Puis des gens ont parlé, sur les réseaux sociaux, de pédophiles qui attrapent des mineurs et les amènent dans la prostitution. A Accapulco, il semble quele tourisme sexuel et la prostitution de mineurs se portent très bien ces derniers temps, ce qui commence à alerter l'opinion publique.

Le réseau en question, qui serait basé à Acapulco, un haut lieu touristique, comprendrait lui aussi des VIP de niveau national. L’ex président (jusqu’en 2018) ultra libéral Pena Nieto est cité, mais il y aurait d’autres politiciens et des entrepreneurs, notamment des espagnols qui faisaient le déplacement rien que pour les prestations fourniers par Palazuelos. Une cinquantaine de mineurs âgés parfois d’une douzaine d’années auraient été victimes de cet individu, qui organisait des orgies dans ses villas.

2019-04-17 20_56_16-Diputados aumentan a más del doble las penas por turismo sexual

Sur les réseaux sociaux, des parents sont en train de réclamer que Federico Weck Palazuelos lâche leurs enfants sur lesquels il a mis la main, selon les messages. Ils auraient tenté d’alerter des politiciens et la police, mais il ne se passe rien.

Selon la Tribuna de Espana, Weck Palazuelos menace les journalistes qui tenteraient d’évoquer l’affaire, en leur envoyant des flics corrompus pour les amener à « réfléchir ». Un procureur, un certain Merit Camacho García, lui donnerait des coups de main, notamment en demandant une protection de son domicile.

Depuis deux ans, Palazuelos a lancé des procédures en diffamation contre les gens qui l’accusent de proxénétisme de mineurs et de majeures sur les réseaux sociaux, et il a embauché un hacker pour contrer ces accusations.

Il serait aussi aidé par un cartel puissant de la région, le Cártel del Golfo, qui s’occuperait de la sale besogne.

Plusieurs affaires sont en train d'émerger à Acapulco, notamment un réseau de pédophiles repéré récemment sur Facebook.



[1] C’est la femme de Nacif (qu’il avait épousée quand elle avait 15 ans et lui plus de 40) qui avait fait les enregistrement et els avait diffusés avant de fuir, parce qu’il la battait et qu’elle voulait dénoncer ses actes pédophiles.

[2] A ce poste, Góngora Vera a été soupçonné d’avoir détourné et blanchi d’importantes sommes d’argent, grâce notamment à l’intervention de ses amis le sénateur Emilio Gamboa Patrón et jean Succar.

[3] Il est carrément soupçonné, alors qu’il gouvernait l’Etat de Veracruz, d’avoir laissé s’installer un cartel en toute impunité, malgré les débordements que cela implique avec les cartels déjà présents. Par ailleurs, plusieurs témoins l’accusaient d’avoir facilité du transport de drogue par avion.

[4] Il a tout de même fallu aller le récupérer en Arizona où il pensait pouvoir rester planqué.