11 octobre 2009
Les forces contraires de Bolivie
On va s’arrêter cette fois sur la Bolivie. Dans ce pays pauvre et inégalitaire, les mouvements populaires sont suffisamment puissants et organisés pour avoir mis Evo Morales au pouvoir en 2006, malgré la pression médiatique nationale et internationale. Les réformes sociales menées par le gouvernement n’ont que fort peu enchanté les multinationales implantées en Bolivie et les régions les plus riches du pays, qui ont fait ce qu’elles pouvaient pour provoquer une crise dans le pays. Aujourd’hui la situation semble moins critique, mais les forces en puissance sont loin d’avoir réglé leurs différends.
Le pays compte un peu plus de 9 millions et demi d’habitants mais une quarantaine de langues y sont parlées.
Dans le nord et l’ouest, les régions les plus montagneuses, de nombreuses communautés parlent des langues amérindiennes (Quechua, Aymara, Guarani, Chiquito…).
La population bolivienne est assez divisée, entre la très large minorité de blancs (15%), les métis (un tiers de la population) et les indiens (plus de la moitié) qui se retrouvent en bas de l’échelle sociale. Les Quechuas représentent près de 30% de la population totale, les Aymara 25%. Près de 90% de la population rurale (40% des boliviens) se revendique indienne.
Le pouvoir, comme dans tous les pays d’Amérique latine, et même chez nous d’ailleurs, est détenu la plupart du temps par l’oligarchie locale, composée de propriétaires terriens (87% des terres appartiennent à 7% de la population, 4 millions de paysans sont sans terre) et de grands entrepreneurs, notamment miniers au départ, puis de l’élite capitaliste aujourd’hui.
Les ressources sont principalement minières : étain, lithium, plomb, argent, cuivre, antimoine, or, zinc, tungstène, mais le sous-sol contient aussi pas mal de gaz (on y a découvert en 2000 la deuxième plus grande réserve du continent, et une grande partie du gaz est dans la région de Santa Cruz) et de pétrole. Cependant, la très grande majorité de la population travaille dans le secteur agricole.
Le XIXè et les XXè siècle ont vu de nombreux coups d’Etat (192, depuis l’indépendance en 1825 jusqu’en 1982), guerres civiles et autres soulèvements populaires. Les militaires, comme les caudillos du XIXè, ont eu leurs heures de gloire jusque récemment.
Les compagnies étrangères, comme la Standard Oil Company (SOC) de Rockefeller, n’ont pas hésité à intervenir dans les affaires du pays. La pétrolière avait en effet acquis en 1931 le droit d’extraire en Bolivie, jusqu’en 1937, date à laquelle le gouvernement a mis un terme à la concession. Il est vrai que la SOC avait, avec Shell, largement contribué à l’éclatement d’un conflit avec le Paraguay pour s’assurer le contrôle de champs pétrolifères[1].
Comme souvent, les révolutions populaires sont vite recadrées. La carrière d’un personnage tel que Paz Eternssoro, par exemple, révèle assez bien les crises qu’a pu traverser la Bolivie. En 1952, Paz Estenssoro s’est fait éjecter alors qu’il s’apprêtait à mener les réformes sociales (redistribution des terres, nationalisation des compagnies minières…) pour lesquelles il avait été élu. Victor Paz Estenssoro avait lancé dix ans plus tôt le Movimiento Nacionalista Revolucionario (MNR), anti-impérialiste, revendiquant la souveraineté populaire et réclamant la justice sociale. Le MNR était d’ailleurs l’une des parties prenantes à un coup d’Etat mêlé de soulèvements populaires réalisé avec une frange progressiste des militaires, en 1943. Il se retrouve ministre de l’agriculture et mène une réforme agraire, reconnaît des droits aux indiens, très souvent exploités dans les grandes propriétés et surendettés auprès des propriétaires. Il tente donc de faire respecter certaines lois aux grands propriétaires terriens et aux compagnies minières.
Un conseil national indigène a même lieu en 1945, et un syndicat de mineurs est mis sur pieds.
Evidemment, tout cela ne plaît pas à l’élite du pays, qui mène une virulente opposition, et à l’international ce gouvernement n’est pas des plus populaires, si bien que le général au pouvoir est assassiné en 1946, et Paz Estensossoro doit fuir en Argentine et ne reviendra que six ans plus tard, en 1951, après qu’un de ses proches ait accédé au pouvoir avant que les élections ne soient annulées par une junte militaire menée par Guillen Olmos.
Un mouvement ouvrier et communiste (le PC ayant été interdit l’année d’avant) a ensuite commencé à se répandre dans le pays et prend le pouvoir en avril 1951, mettant Paz Estenssoro au pouvoir avec Siles Zuaso. Les élections sont annulées par Ballivian Rojas qui mène un coup d’Etat, puis se fait renverser après des combats sanglants contre le MNR et un mouvement de mineurs et de paysans, métis et indiens, en 1952. Paz Estenssoro devient président, Siles Zuaso vice président.
On instaure le suffrage universel, on mène une réforme agraire[2] en abolissant au passage l’esclavage des
indiens via la redistribution aux sans terres d’un million d’hectares accaparés par les grands propriétaires, on ferme les mines d’étain de différentes compagnies qui étaient derrière le précédent coup d’Etat et avaient pompé les ressources au seul bénéfice de l’étranger, on déclare le monopole d’Etat[3] sur la commercialisation de l’ensemble des minerais (mais il n’y eut pas d’expropriation pour les entreprises de petite et moyenne taille). Un tiers seulement de l’activité minière est restée entre les mains d’entrepreneurs privés. Par exemple, en 1950 (année où les exportations d’étain –qui représentent 70 à 80% du total des exportations- se sont élevées à 63 millions de dollars) 80% de la production d’étain est entre les mains de trois familles, les Patino (48%), Hochschild (25,4%) et Aramayo (6,9%), qui ont très vite su s’internationaliser en installer leur siège sur les grandes places boursières du monde. A propos de l’étain, on peut ajouter que dès la victoire de Paz Estenssoro, les prix ont été tirés à la baisse par les Etats-Unis, qui en 1953 payaient la livre à 0,83$ alors que le coût de production était de 1,01$ la livre. On comprend vite l’impact que ça a pu avoir les finances boliviennes, et les difficultés qu’il y a eu pour instaurer quelques réformes sociales.
On crée aussi la Centrale Ouvrière Bolivienne (COB), gros syndicat socialiste, on réforme l’armée histoire de calmer les ardeurs putschistes, on crée des routes, on rend l’école obligatoire. On augmente aussi les salaires, mais une inflation galopante s’ensuit et la dette du pays augmente. Et les dissensions au sein de la coalition au pouvoir n’aident pas non plus.
La droite traditionnelle se réorganise donc et remet sur pieds la Falange Socialista Boliviana (fascisante) pour contester avec un acharnement certain le gouvernement en place et chacune de ses réformes, surtout la nationalisation des mines et l’omniprésence des Etats-Unis dans les affaires intérieures. Le financement des Phalanges est en partie venu du patronat, dont des propriétaires de mines, qui cherchaient à virer Paz Estenssoro.
Pendant ce temps-là, l’ingérence des Etats-Unis s’est renforcée grâce à des prêts et à des politiques d’ajustements structurels avant l’heure puisqu’il s’agissait d’appliquer les règles du libéralisme, ce qui a amené au divorce entre le MNR et les communistes.
Au début des années 60, Paz Estenssoro réforme l’industrie minière avec l’aide des Etats-Unis et de l’Allemagne : il « rationalise » le secteur, bloque les salaires et écarte les syndicats. Les Etats-Unis l’obligent aussi à prendre comme vice président le général Barrientos, un de ses anciens ennemis commandant des forces aériennes qui va d’ailleurs très vite organiser un coup d’Etat (toujours grâce aux Etats-Unis) en novembre 1964, obligeant Paz à fuir au Pérou.
La dictature s’installe donc en Bolivie, comme chez beaucoup de ses voisins au même moment, pour les mêmes raisons et grâce aux interventions extérieures, dont évidemment celles des Etats Unis. L’état de siège est décrété en 1967 suite à des grèves de mineurs, et en 1971 c’est le général Suarez qui prend le pouvoir, avec l’aide de Paz qui peut donc rentrer d’exil, et du MNR. En 1974, Paz a droit à son troisième exil, aux Etats-Unis cette fois. Banzer Suarez resserre les boulons, interdit les partis et les syndicats, avant de se calmer un peu et d’organiser des élections (qu’il bidonne pour installer son pion, le général Pereda), en 1978.
Pendant 22 ans, le pays connaît la répression, l’aliénation des médias et la militarisation. Les groupes paramilitaires prospèrent, notamment dans les régions riches où on retrouve parfois dans des villages entiers certains anciens (et même toujours) nazis comme Klaus Barbie[4] (alias Klaus Altmann, il a osé !). Celui-ci était à la tête des « novios de la muerte », les fiancés de la mort, des gros bras narcotrafiquants -comme Luis Arce Gomez- et paramilitaires, réputés pour enlever tout ce qui était de gauche ou d’un mouvement social. Son groupe et lui ont collaboré avec l’armée bolivienne et l’ont parfois formée, notamment pour tuer Che Guevara. Car, comme en Colombie, les courants politiques de droite (en l’occurrence extrême) et le narcotrafic sont liés :
le second finançant le premier tout en s’assurant qu’une population menacée votera bien pour leur candidat, et le premier laissant prospérer le second tout en tirant des bénéfices plus ou moins directs du trafic de drogue. Curieusement, à ce moment-là la cocaïne et le narco trafic ne dérangeaient pas les Etats-Unis, et sûrement pas au point de pulvériser des tonnes de Roundup sur les campagnes d’Amérique Latine ou de financer les armées locales sous prétexte de lutter contre le narcotrafic. Enfin, bref.
En 1985, après 22 ans de dictature, le pays allait mal sur le plan social mais aussi économique, et l’inflation était galopante. Les réformes libérales ont fait réagir les syndicats, et on finit par organiser des élections anticipées. Banzer obtient 28% des suffrages au 1er tour et Paz, 26%, mais Paz finit par passer grâce à une coalition.
Il mène des politiques d’austérité (gel du salaire des fonctionnaires, contrôle des prix et des changes, augmentation de la TVA, renoncement de l’Etat à émettre de la monnaie, privatisations, appel aux investisseurs étrangers…) sous les conseils du FMI. On a notamment étouffé l’entreprise publique de gaz, Yacimientos Petrolíferos Fiscales Bolivianos (YPFB), dont le Trésor pompe 75 à 80% des ressources, avant de remettre en cause l’existence même des entreprises publiques, de fait mal gérées et endettées. Pour sortir de la crise, c’est une évidence : il faut privatiser et libéraliser encore plus. Très vite, toutes les réserves de gaz appartiennent à des entreprises étrangères.
Sous l’impulsion des Etats-Unis, on a aussi commencé la lutte contre la production de la coca, c’est-à-dire contre les paysans, pas les réseaux en eux-mêmes.
En 1993, c’est un autre membre de l’oligarchie, Sánchez de Lozada qui remporte les élections. Fils d’un diplomate basé aux Etats-Unis, il y a grandi et a étudié les sciences politiques à Harvard. Devenu un grand patron minier, parmi les plus grosses fortunes du pays, il est membre d’un MNR qui a viré au centre droit et il fut longtemps le bras droit de Paz Estenssoro. Il mène lui aussi une série de réformes libérales (privatisation des entreprises nationales de télécommunication, d’électricité, du pétrole etc., entrée de la Bolivie dans le Mercosur, décentralisation, introduction des fonds de pension pour remplacer les retraites…), largement encouragées par des multinationales telles que Comsur, dont Sanchez de Lozada est le 1er actionnaire, Bisa (Banco Industrial SA), Citybank ou Enron. Par un effet mécanique, les politiques d’ajustement structurel du FMI incitent à cultiver la coca, seule plante rentable pour les paysans des Andes. Accessoirement, on se demande comment Coca Cola ferait pour remplacer les plus de 60 tonnes de coca importées de Bolivie chaque année.
En 1996, on offre les hydrocarbures aux multinationales sur un plateau: la loi 1689 d’avril 1996 leur donne la propriété des hydrocarbures dès qu’ils sortent du sol. Depuis l’exploration jusqu’à la vente en passant par le raffinage et l’extraction, tout est entre les mains des compagnies étrangères[5]. A ce moment, les revendications de nationalisations reprennent de plus belle.
Les mouvements sociaux ne se font pas attendre (ni leur répression d’ailleurs), comme la marche de 20.000 indiens et paysans menée entre autre par Morales vers la Paz en décembre 1996, contre la réforme agraire et la lutte anti coca, ou la grève générale de 36 jours de février 1997… En avril 2000, année de la « guerre de l’eau » à Cochabamba contre la privatisation[6], Sanchez de Lozada finit par déclarer l’état de siège. Il est remplacé quatre ans plus tard par Banzer pour un mandat toujours placé sous le sceau du libéralisme, puis revient en 2002 (Banzer, vieux et malade au bout de 30 ans à la tête de l’Etat, doit quitter le pouvoir) quand il gagne contre Evo Morales du MAS (Movimiento al Socialismo).
A cette époque, le « plan dignité » est mis en place avec les Etats-Unis afin d’éradiquer la culture de coca. Des
avions US ont tiré sur les champs et les paysans qui y travaillaient avant d’épandre leur Roundup sur les cultures mais aussi sur les terres vouées aux autres cultures, sur les rivières et les nappes phréatiques. Toutes les cultures ont été détruites à plusieurs reprises dans de nombreux villages, et l’eau a été contaminée, entraînant des maladies notamment chez les enfants. A la fin des quatre années d’épandage, il ne restait plus que 12.000 hectares de coca en Bolivie, mais les militaires américains ont remplacé les champs de coca.
La lutte contre le « narcotrafic « s’est en outre doublée d’une militarisation renforcée du pays. Les Etats-Unis ont ainsi financé à hauteur de 900 millions de dollars la création d’une force d’attaque conjointe, la FTC. Laquelle s’est montrée plutôt violente avec les leaders syndicaux cocaleros, d’ailleurs pour eux ces syndicats étaient illégaux. C’est ainsi que des membres de la FTC ont assassiné le leader cocalero Casimiro Huanca en 2001, de sang froid selon les paysans, par un geste de self défense lors d’un affrontement selon l’armée, ou encore Marcos Ortiz en 2002. En toute impunité, bien entendu.
Certes, d’un point de vue macroéconomique, les résultats économiques de la Bolivie se sont améliorés (baisse de l’inflation, baisse des dépenses et résorption de la dette…), mais évidemment ces bénéfices ne sont pas fait ressentir dans la population de ce pays, le deuxième plus pauvre et inégalitaire d’Amérique Latine après Haïti.
L’arrivée sur scène de Morales
| Né en 1959, il appartient à l’ethnie Aymara. Paysan, il se convertit à la culture de coca dans le Chapare pour parvenir à faire vivre sa famille. Il s’agit, rappelons-le, d’une culture traditionnelle dans la région. La coca, mâchée pure, a de nombreuses vertus comme éviter le mal des montagnes, couper la faim, stimuler la circulation sanguine… Morales devient l’un des leaders d’un mouvement syndical de cocaleros et est battu presque à mort par les milices anti coca en 1989, à la suite d’une altercation pour défendre les cultures de coca. Leader du Movimiento al Socialismo (MAS) en 1997, un mouvement très proche des syndicats et de leurs bases. La même année, il devient député, jusqu’en 2002, quand cinq cocaleros meurent lors d’affrontements avec la police et l’armée, ainsi que 3 militaires et un policier. Il est alors destitué de son mandat. En 2002 encore, il se présente à la présidentielle où perd de peu contre un Sanchez de Lozada qu’il contribue fortement à virer du pouvoir, et il remporte la présidentielle de 2005. |
Le mois de février 2003 est marqué par des mouvements contestataires
indiens (notamment des cocaleros, les cultivateurs de coca) qui partent de Cochabamba dans le Chapare, et populaires (les travailleurs mais aussi la police, qui cesse de patrouiller dans les rues). Il y a une trentaine de morts lors des émeutes contre l’armée, et le gouvernement est en crise. Sanchez de Lozada reconnaît alors aux indiens le droit de continuer à cultiver la coca, comme ils le font depuis des siècles. Ce à quoi l’ambassadrice US n’a pas manqué de réagir en disant que toute légalisation de la culture de coca était une violation des accords internationaux liant la Bolivie.
Après le meurtre d’une fillette de 7 ans lors d’une manifestation à La Paz en septembre 2003, démarre une nouvelle vague de manifestations et de répression, qui mène vite à la chute du gouvernement sur fond de « guerre du gaz » et d’émeutes qui se poursuivent jusqu’en octobre. Ce mouvement a éclaté juste après que Sanchez de Lozada ait donné son accord au consortium Pacific LNG (British Gas, BP, Repsol) pour exporter du pétrole jusqu’aux Etats-Unis via un grand oléoduc passant par le Chili. Sanchez de Lozada fuit à Miami, et Carlos Mesa le remplace malgré les protestations US et le soutien affiché de José Marie Aznar à Sanchez de Lozada.
Les habitants des bidonvilles bloquent les routes d’entrée à La Paz du 8 jusqu’au 17 octobre 2003, malgré l’envoi de l’armée qui a provoqué un massacre. Spontanément, les violences, justifiées ouvertement par l’ambassadeur US, s’étendent à d’autres villes. En dix mois de contestation, 60 à 140 morts sont à déplorer selon les sources.
Classes moyennes, paysans, ouvriers, chômeurs, sont engagés côte à côte dans ces manifestations et réclament la démission du remplaçant de Sanchez de Lozada, Carlos Mesa.
En juin 2005, celui-ci est poussé à démissionner par des manifestations dans tout le pays (parmi lesquelles la « seconde guerre de l’eau »[7]). La résistance est très forte du côté des indiens et des paysans, qui ont vu leurs conditions de vie et la taille de leur terrain diminuer au fil des années.
Des élections sont convoquées pour décembre 2005. Elle sont remportées par Evo Morales du MAS, un mouvement crée en 1987 pour représenter les cocaleros. Très vite, sous l’impulsion notamment de Morales qui prend la tête du parti lors de sa refondation en 1997, le mouvement s’allie avec les groupes indigènes. En 1997, Morales est élu député de Cochabamba avec 70% des voix, et à partir de là, le MAS a mené une grande partie des révoltes contre le gouvernement. Morales dénonce notamment la « militarisation » du conflit mais aussi la lutte contre la coca (cinq paysans sont morts cette année-là, mitraillés par des hélicoptères de la DEA (Drug Enforcement Administration) US).
En 2005, il accède donc à la présidence. Les grands axes de son programme concernent la lutte contre le trafic de drogue (mais sans l’ « aide » des US qui en profitent pour installer leurs bases dans le pays) et la préservation de la culture traditionnelle de coca, ainsi que la révision des contrats[8] des entreprises exploitant le gaz et le pétrole (dont la riche province de Santa Cruz détient une grande partie des réserves).
Début 2006, il annonce la nationalisation des chemins de fer, des télécoms et, puisque l’histoire a le hoquet, des hydrocarbures[9] (conformément au vote de 70% des boliviens pour la nationalisation des hydrocarbures lors d’un référendum en juillet 2004, et à la loi qui a suivi en mai 2005), ainsi que la renégociation sous 180 jours des contrats : YPFB est la seule compagnie autorisée à commercialiser les hydrocarbures. Il entame aussi très vite une sorte de nationalisation du secteur de l’électricité, jusque là en grande partie détenu par des compagnies étrangères, notamment Corani, détenue à 50% par une filiale de GDF-Suez et Guaracachi, l’autre grande compagnie nationale, qui est quant à elle détenue à 50% par la britannique Rurelec. Le plus gros distributeur, Transportadora de Electricidad, appartient à Red Electrica de Espana.
Un ministère de l’eau est instauré pour gérer au mieux cette ressource, et l’entreprise nationale de distribution
d’eau, Epsas, remplace la filiale locale de Suez. Une réforme agraire est aussi mise sur les rails, afin de rendre des terres productives aux paysans et indigènes. Cette réforme agraire promise durant la campagne, malgré les protestations énergiques de l’opposition dans les médias et au Parlement. Au passage, la loi interdit l’importation et la commercialisation d’OGM. Cette réforme a son intérêt, puisque « 0,63% des exploitations agricoles occupent plus des deux tiers des terres arables, tandis que 86% des petits exploitants doivent se contenter des 2,4% ». Un autre chiffre est très parlant : 91% des terres appartiennent aux « latifundistas », les grands propriétaires terriens[10], tandis que 71% de la population se contente des 9% restants. La loi limite la taille des exploitations, redistribue du matériel agricole et 2 millions d’hectares de terres qui étaient intégrées dans des grandes propriétés à des communautés indiennes et paysannes, elle donne des titres de propriété à des communautés paysannes... En ce sens, elle fait le chemin inverse de la réforme agraire de 1953.
Il signe avec Castro et Chavez un traité commercial des peuples. Ensemble, ils mettent sur pied l’ALBA, l’Alternative Bolivarienne pour les Amériques, destinée à contrer la ZLEA (Zone de Libre Echange Economique) des Etats-Unis fidèle au dogme néo libéral. C’est lors d’un sommet de l’ALBA, en 2007, que Morales retire la Bolivie du CIRDI, le Centre international de règlement des différends liés à l’investissement[11], un organe de la très démocratique Banque Mondiale (où les Etats-Unis, avec 17% des voix à eux seuls, ont de fait un droit de veto), car, dit-il, « on ne peut participer à un organisme où les Etats sont toujours perdants ». Et puis, il cesse toute collaboration avec la DEA américaine, censée lutter contre le narcotrafic un peu partout dans le monde et venait de placer la Bolivie sur la liste noire des pays qui ne luttent pas suffisamment contre le trafic de drogue. Celle-ci est en effet soupçonnée d’avoir contribué aux soulèvements de 5 des 9 provinces du pays et Morales l’accuse en outre d’ « encourager le trafic de drogue » de la part de la Bolivie, qui cherche donc à empêcher la lutte contre le narcotrafic.
La nationalisation et la révision des prix du gaz furent également l’occasion d’ « inquiétudes » de la part de l’Argentine et du Brésil, dont la Bolivie est un gros pourvoyeur. Evidemment, pour les Etats-Unis il s’agit d’une « grave erreur ».
Et puis, Morales convoque une Assemblée constituante, pour faire une constitution bien plus favorable au peuple. En juillet 2006, les boliviens sont appelés aux urnes élisent 137 représentants issus du MAS sur 255. PODEMOS, en seconde position, en obtient 60. Comme il faut le vote des 2/3 des représentants, Morales doit quand même compose avec l’opposition pour cette nouvelle constitution. En même temps que la consultation pour la constituante, les provinces autonomistes sont parvenues à imposer un référendum sur l’autonomie où le non l’emporte avec 56,7% des suffrages au niveau national.
Toutes ces réformes ont fortement déplu à la bourgeoisie de la riche province de Santa Cruz, qui profite du programme de décentralisation de Morales pour réclamer l’indépendance.
En cela, il n’est pas inutile de dire qu’elles ont été aidées par les Etats-Unis, qui, avant même la victoire de Morales, ont envoyé Philip Goldberg comme ambassadeur en Bolivie. Il a d’ailleurs été expulsé en septembre 2008, on ne se demande pas pourquoi : Goldberg est un pro du séparatisme, auquel il a pu s’exercer en Bosnie où il était chef du bureau du Département d’Etat de 1994 à 1996 pendant la première guerre en ex Yougoslavie, puis au Kosovo où il est venu juste avant le référendum pour l’indépendance d’avec la Serbie en tant que chef de mission. Il y reste jusqu’en 2006, quand il arrive en Bolivie. Très vite, le gouvernement bolivien le soupçonne de financer divers groupuscules et autres think tank d’opposition créés pour l’occasion. On sait aujourd’hui qu’il avait préparé plusieurs plans[12] pour virer Morales du pouvoir, engagé des agences de communication pour mener la fronde via les médias, tenté de créer une coalition anti Morales et financé les comités civiques de Santa Cruz et d ‘ailleurs pourvu qu’ils s’opposent au gouvernement[13].
De nombreux propriétaires terriens et/ou gros patrons de l’industrie pétrolière et du gaz du coin mènent la fronde. Dans les deux départements de Santa Cruz et du Beni, 14 familles détiennent 313.000 hectares, accaparés pendant les dictatures dont ces familles étaient très proches, voire auxquelles elles ont contribué. Ces grands propriétaires terriens n’ont que très peu goûté la réforme agraire qui comprenait une redistribution des (et en partie « de leurs ») terres aux paysans et aux indiens, ou encore la déclaration de Morales après le vote de la loi comme quoi «les propriétés latifundiaires, c’est terminé». Le très séparatiste comité civiques de Santa Cruz lance même une grève de la faim si la réforme n’est pas stoppée.
Le chef du Comité Civique de Santa Cruz, et membre du parti d’opposition PODEMOS (« nous pouvons »)
Branko Marinkovic, est un grand patron de l’agro industrie et propriétaire de terres en partie prises[14] aux indiens Guarayo. Ce fils d’oustachi Croate réfugié en Bolivie comme beaucoup d’autres fascistes et nazis après la guerre (Klaus Barbie est aussi passé par Santa Cruz, où le climat est toujours propice aux extrémistes de droite, et beaucoup d’oustachis croates s’y sont réfugiés).
Fin 2005, la loi sur la nationalisation des hydrocarbures amène les sécessionnistes de Santa Cruz tout comme le MAS à organiser de grandes manifestations respectivement contre et pour la loi, si bien que le ministre des hydrocarbures doit démissionner en septembre 2006.
Le mouvement régionaliste mené par les comités civiques de Santa Cruz rejette donc la nationalisation et réclame davantage d’autonomie, histoire de bien profiter des revenus pétroliers sans partager avec les provinces moins riches.
Santa Cruz réclame l’autonomie, et bien sûr la gestion des finances et des ressources contenues dans le sous-sol du département. Des manifestations éclatent dans tout le pays, y compris à l’initiative de la COB, le syndicat ouvrier. Certaines, regroupant -selon les organisateurs- jusqu’à 300.000 personnes, ont été organisées par le comité civique par exemple pour soutenir les patrons de l’agro industrie menacés par certaines décisions du gouvernement, et le préfet déclare avec le comité civique de Santa Cruz qu’ils vont organiser un référendum sur la question de l’autonomie.
Dès novembre 2006, les gouverneurs de six[15] des neuf provinces déclarent cesser les relations avec Morales et le gouvernement bolivien. Le préfet de Cochabamba déclare qu’il va organiser un référendum sur l’autonomie, du coup les paysans font le siège de la ville et réclament la démission du préfet. En 2007, une coalition de provinces autonomistes[16] en appelle carrément à « la résistance civile et démocratique » pour cette fameuse autonomie.
Le comité civique de Santa Cruz organise des manifestations dans la ville où se déroule la constituante, Sucre, et ailleurs aussi dont Santa Cruz évidemment. Pour cela, le comité civique s’appuie sur différents mouvements plus ou moins populaires financés généreusement par la bourgeoisie locale.
En 2008, la province organise illégalement son référendum : 85% de votes pour l’autonomie et 39% d’abstention. C’est une année d’extrême tension entre pro et anti Morales, pro et anti sécession. « La matanza del Pando », le massacre du Pando en 2008, en est révélateur : le 11 septembre, alors que des partisans de Morales manifestaient dans la province du Pando pour défendre le président, ils se font tirer dessus et au moins vingt d’entre eux sont tués. Au début on parle de 20 morts, tués selon les sources par l’armée, par les opposants à Morales armés ou par des miliciens des autorités du Pando[17], et de 50 à 130 disparus[18] dans la manifestation et dans les villages alentour.
Selon la version actuellement établie, des miliciens civils et paramilitaires payés par la préfecture auraient tiré[19], couverts voire sous les ordres du préfet. Une commission de l’Unasur[20], qui regroupe différents pays d’Amérique Latine, mais aussi Amnesty et d’autres, enquêtent sur les faits survenus le 11 septembre 2008. L’Unasur rend son rapport début décembre, et conclut qu’il s’agit d’un crime contre l’humanité. On inculpe le préfet, Léopoldo Fernandez, qui, comme les victimes, attend son procès pour atteinte aux droits de l’homme, assassinat, terrorisme et association de malfaiteurs. Une partie de la garde préfectorale est également inculpée. Fernandez a grimpé en politique pendant la période des dictatures, jusqu’à devenir ministre du gouvernement de Banzer et il est très proche de la bourgeoisie locale. Fernandez est accusé par le président de l’Assemblée permanente des droits de l’homme d’avoir payé des tueurs péruviens et brésiliens pour neutraliser les partisans de Morales.
Entre temps, les témoins qui ont osé s’exprimer ont reçu des menaces de la part des inculpés, et « ne sentent pas protégés » par les autorités. De fait, les exactions semblent être légion, en particulier les assassinats de gamins et d’opposants au pouvoir de cette province sécessionniste.
La propagande
Depuis l’élection de Morales (et même pendant la campagne[21]), les médias nationaux détenus par les plus riches du pays ainsi que les médias internationaux ne se sont pas gênés pour décrédibiliser au maximum le programme et les réformes du MAS. A grand renfort de propagande, les mêmes médias ont favorisé la « révolte » de la province de Santa Cruz et les mouvements de contestation divers et variés, de droite et parfois de gauche, qui ont vite émergé.
Toutes les mesures de Morales ont aussi fortement déplu aux multinationales étrangères, et les dirigeants de différents pays ne se sont pas gênés pour critiquer certaines d’entre elles, quand ce n’était pas carrément Morales et la globalité de sa politique. Etrangement, on laisse en paix les dictateurs africains et d’ailleurs, pendant que la « communauté internationale » s’échine à discréditer la politique menée en Bolivie. Les Etats-Unis ne se sont pas privés pour qualifier Morales de « narco cocalero », d’ « instrument de Chavez et de Castro », ou encore d’ « ami des FARC ». La presse bolivienne a fait de même, titrant par exemple « Evo Morales : un discours démagogique », « Un indien sur le point d’être élu président », dans une province où le racisme des Blanc envers les Indiens est prégnant.
Les sondages, pendant et après la campagne, ont également servi à critiquer autant que possible les actions de Morales et du gouvernement. Ces sondages, comme ici, sont réalisés par des entreprises spécialisées[22]
Lula, probablement inquiet pour la pétrolière nationale, Petrobras, a ainsi jugé que la nationalisation des hydrocarbures était un « geste non amical » de la part de la Bolivie. L’Espagne, dont beaucoup d’entreprises ont des intérêts en Bolivie et qui y investissaient plus de 16 milliards d’euros en 2008, notamment dans les secteurs visés par les nationalisations, a été parmi les plus ouvertes aux revendications des séparatistes, et parmi les plus mitigées quant au soutien à Morales.
La question de l’assemblée constituante a elle aussi occasionné une levée de boucliers, que les médias n’ont pas
manqué de relater, mettant en exergue la tension autour du vote sans en expliquer les causes matérielles. Il était à noter que soudain, les médias occidentaux s’intéressaient à la politique bolivienne, et en particulier à la popularité de Morales. Pendant les dictatures, par contre, ces questions n’ont que très relativement intéressé nos médias. Il aura fallu l’arrivée d’un gouvernement socialiste (ou « nationaliste », c’est selon) pour qu’on se préoccupe de ce qui se passe en Bolivie. En France, mais aussi en Espagne, en Grande Bretagne, en Allemagne, aux Etat-Unis…
En Bolivie, Marinkovic a bien expliqué après l’acceptation par le Parlement d’un référendum sur la constituante que Morales mettait en danger la démocratie, et il a pointé les « irrégularités » qui étaient dignes d’une « dictature », pas moins.
La télévision ATB, par exemple, qui a appartenu au groupe de presse Prisa (qui était aussi actionnaire des quotidiens La Razon et El Extra), avant d’être revendu à Raúl Garafulic, a beaucoup soutenu les sécessionnistes en diffusant des reportages plus que complaisants ou en donnant la parole plus qu’à son tour au Comité civique de Santa Cruz. ATB, Unitel et Red Uno, captent 70 % des recettes publicitaires pour la télévision.
Le Comité civique de Santa Cruz, pour en revenir à lui un instant, est actuellement en train de mener une campagne anti Morales, en déclarant par la voix de Luis Núñez (son président) à qui veut l’entendre que les autonomistes sont victimes d’une répression d’Etat et que la Bolivie n’est pas un Etat démocratique (« abus », »excès », « restrictions à la liberté d’expression », « emprisonnements politiques », « persécution » etc.). Ces propos ont un fort écho dans les médias locaux, mais aussi dans le monde politique, notamment le Parti Populaire en Espagne, en Suisse ou même devant l’Assemblée des Droits de l’Homme de l’ONU. Pour mieux plaider sa cause, Luis Núñez a aussi crée le Comité de défense des droits humains et de la liberté[23], qui passe mieux qu’un simple comité civique sécessionniste pour sa tournée mondiale.
En fait, en Bolivie comme partout ailleurs dans les « démocraties », la majorité des médias sont détenus par des gros industriels. La virulente chaîne de télévision Unitel, par exemple, appartient à la famille de propriétaires terriens Monasterio. Oswaldo Monasterio, le propriétaire en titre, détient également 26% de la Banco Ganadero, la « banque des éleveurs », et des membres de sa famille en détiennent les 74 autres pourcents. Il n’avait pas franchement intérêt à vanter les mérites de la réforme agraire. La chaîne de TV Red Uno, appartient à un autre éleveur et entrepreneur[24], Ivo Kuljis, qui est aussi actionnaire de la Banco Economico et ex candidat à la présidentielle pour des partis de droite. Ces deux chaînes ont fait partie de la meute qui a toujours légitimé les actes de l’oligarchie des provinces sécessionnistes tout en décrédibilisant ceux du gouvernement.
La radio Panamericana appartient quant à elle à l’ex ambassadeur de Sanchez de Lozada aux Emirats Arabes Unis pendant la guerre du Golfe, Miguel Dueri, tout comme la maisons de disques Discolandia, la chaîne d’hôtels de luxe Hotel Presidente et d’autres groupes divers et variés.
Le directeur de Bolivision, qui appartient à Tito Asbun, a démissionné car la chaîne exigeait de lui « une ligne informative d’opposition ouverte » au gouvernement.
L’ex président Carlos Mesa a dirigé Amercia Television, puis Telesistemo Boliviano avant de prendre la tête de l’Etat.
Les quotidiens n’y échappent pas, le plus prestigieux du pays étant El Deber, de Santa Cruz, qui forme avec la TV PAT le Grupo Lider (qui vient d’ailleurs de s’allier à la chaîne Red Uno), et détient 13 journaux dans les neuf provinces, pour un tirage total de 1,2 million d’exemplaires par jour. La Razon appartient au groupe espagnol Prisa, et presque tous les journaux locaux appartiennent à des patrons de tendance à droite ou d’extrême droite. C’est même le cas pour les télévisions et les radios en général, ainsi que pour ceux qui les dirigent. Le problème est le même qu’en France : la diversité des points de vue est mise à mal, et les médias commerciaux qui ont pignon sur rue et sont parfaitement alignés sur la pensée officielle, parviennent à passer pour objectifs. Du moins, auprès d’une partie de la population, en général dans les villes, et plus particulièrement les classes moyennes.
Plus récemment, on entend des histories de barbouzeries du côté de la Bolivie. Le 16 avril 2009, la police bolivienne tue lors d’un affrontement à l’hôtel Las Americas de Santa-Cruz le terroriste présumé hongro bolivien Eduardo Rózsa-Flores, proche de l’extrême droite et de l’élite de Santa Cruz comme Marinkovic ou bien le préfet. Il a aussi été en lien avec une sorte d’ONG US, UnoAmerica, de tendance très à droite[25], et son directeur Jorge Mones Ruiz[26], lié aux militaires argentins de la fin des années 80, les carapintadas, qui seraient dans le coup en Bolivie également.
Dans l’attaque deux autres (un hongrois et un irlandais) sont tués et deux arrêtés (un croate et un hongrois), tous anciens combattants dans les Balkans. Rosza Flores a déjà été mercenaire pendant la guerre en ex-Yougoslavie[27] où il a formé son petit groupe de mercenaires ou encore en Angola. Mais ce « psychopathe » a aussi été auparavant correspondant pour le quotidien espagnol La Vanguardia ou pour la branche espagnole de la BBC World, ce qui ne l’a pas empêché d’assassiner un ou deux journalistes pendant la guerre. Il disait être en Bolivie pour une mission très officielle, à savoir monter une sorte de milice urbaine destinée à assurer la sécurité militaire de la ville de Santa Cruz, pour se prémunir des abus du gouvernement. Cependant, le matériel qu’il a commandé en Europe comme des blindés, des canons, des AK-47, explosifs C4, correspondent davantage à des armes de guerre qu’à des armes censées équiper une sorte de police de défense municipale. Quoi qu’il en soit, le gouvernement bolivien accuse la petite bande d’avoir l’intention de tuer Morales (avec un tueur à gages) et de préparer un coup d’Etat amenant à la séparation de Santa Cruz.
Les premiers résultats de l’enquête amènent à soupçonner fortement le dirigeant de la branche bolivienne de Human Right Foundation, une des ONG qui collabore souvent avec la CIA dans les pays cibles où Washington veut instaurer la démocratie, Hugo Acha Malgar, d’avoir été le principal soutien financier –mais pas le seul- de notre bande de barbouzes. Mais on retrouve dans cette coalition des entrepreneurs du coin et le préfet de Santa Cruz, en plus bien sûr de Marinkovic. Au moins 200.000 $ ont été consacrés à l’achat d’armes.
On s‘aperçoit que la Bolivie est en proie à des mouvements autonomistes violents, et que ces mouvements sont dirigés par les préfets mêmes de ces provinces, préfets qui sont d’ardents défenseurs des oligarchies locales. On s’aperçoit qu’une sorte d’internationale autonomiste de barbouzes ainsi que les Etats-Unis sont tout à fait prêts à soutenir ces velléités autonomistes, ainsi que le patronat local. Le moyen ? Une vague d’émeutes et la pression médiatique.
C’est la même recette qui a servi au Venezuela, ou encore au Honduras, quand il s’est agi de préparer les coups d’Etat destinés à virer Chavez ou Zelaya. En plus de cela, l’action des comités civiques et autres mouvements autonomistes favorise elle aussi le désordre, et cela d’autant plus qu’ils peuvent largement exposer leurs revendications dans les médias dominants.
Même si pour l’instant, les multinationales semblent décidées à réinvestir dans la Bolivie, au vu des richesses du sous-sol bolivien et de la tension mondiale à venir au sujet de l’énergie, le doute est permis quant à une paix sociale durable dans ce pays, du moins à moyen terme. Les forces contraires ont quasiment le même poids, grâce à celui, malgré tout, de la population. Et si on regarde ce qui se produit un peu partout en Amérique Latine, que ce soit hier ou aujourd’hui, on observe un certain nombre de coups d’Etat qui, ces derniers temps, ont tendance à s’appuyer sur des mouvements populaires complètement manipulés par des agences de com’ et par les élites locales (et pas que locales, d’ailleurs). Ca a été la même chose autour de la mer Noire et de la mer Caspienne ces dernières années avec les « révolutions » des Roses, Orange et bien d’autres, portées généralement par des mouvements étudiants subventionnés de près ou de loin par Georges Soros et sa fondation philanthropique.
Finalement, on voit qu’en Bolivie le décor est planté pour la scène du coup d’Etat, si toutefois Morales n’effectue pas un virage à 180°. Il peut aussi ne pas se produire, si la population parvient à se mobiliser et que l’opinion internationale ne le cautionne pas.

[1] La guerre du Chaco, de 1931 à 1935, a fait 100.000 morts du fait des armes dernier cri utilisées, et s’est conclue par la cession par la Bolivie de la région du Chaco au Paraguay. On pensait, d’après des prospections de la SOC dans les années 20, y trouver beaucoup de pétrole, et les pétrolières US se sont mises à soutenir la Bolivie tandis que les pétrolières britanniques (menées par Shell) ont soutenu le Paraguay. Jusque récemment, les relations entre les pays ont été tendues à cause de ce conflit. En 1937, le gouvernement bolivien apprend que la SOC avait fait construire un oléoduc secret pour acheminer le pétrole jusqu’au Paraguay, via l’Argentine. Du coup, il a pu faire passer une loi pour confisquer les biens et possessions de l’entreprise.
[2] Au début des années 50, avant la réforme agraire de 1953, 70% des terres cultivées l’étaient dans de grandes exploitations de 1.000 à 10.000 hectares, où les indiens travaillaient parfois pour rien du tout ou pour un peu d’alcool. Le reste des terres « appartenait » ou plutôt était cultivé par les communautés indiennes. En 1953, au moment de la réforme, les 616 fermes faisant plus de 10.000 hectares avaient quasiment la même superficie que les 86.000 autres fermes boliviennes. Mais cette réforme agraire, basée sur le concept de propriété, a eu comme effet pervers de morceler la terre des indiens, qui la cultivaient de manière collective. Une fois qu’on leur a distribué ces terres, les héritages successifs ont entraîné un morcellement tel qu’il devenait impossible de vivre en cultivant uniquement ces petites parcelles de terre.
[3] Contre de grosses indemnités aux entreprises étrangères renvoyées.
[4] Barbie a obtenu la nationalité bolivienne peu après son arrivée d’Argentine au début des années 50. A La fin des années 60, début 70 il a une compagnie maritime qui trafique les armes au profit de diverses dictatures du continent. Sous les dictatures, il participe avec l’armée à la traque des opposants, soutenant au passage les coups d’Etat de Banzer et Garcia Mesa, en 1980, qui le promeut carrément colonel honoraire des renseignements. L’Allemagne, à la demande des Klarsfeld, n’a d’ailleurs pas pu le faire envoyer en Allemagne pour y être jugé pendant les dictatures, qui protégeaient Barbie. Il n’a pu être extradé qu’en 1985.
[5] En outre, à partir de ce moment là les champs pétrolifères qu’on découvre passent à 18% de taxes contre 50% pour les champs découverts avant. Celle loi 1689 a été annulée par Morales.
[6] En 2000, un soulèvement populaire des habitants de Cochabamba a réussi au prix de nombreux affrontements avec les forces de l’ordre et le gouvernement, à déloger la multinationale Bechtel (en fait sa filiale Aguas del Tunari) et à faire supprimer la loi qui transformait l’eau en une simple marchandise. Une filiale locale de l’entreprise avait obtenu du gouvernement un contrat d’exploitation des égouts et de distribution de l’eau pour 40 ans, et les tarifs ont immédiatement augmenté, parfois jusqu’à 200%. La privatisation de l’eau était une des conditions fixées par la Banque Mondiale pour des prêts.
[7] En janvier 2005, la seconde guerre de l’eau survient à El Alto, dans la banlieue populaire qui surplombe La Paz (où les habitants, pauvres, devaient consacrer un quart de leur budget pour avoir de l’eau potable, pour un service de plus en plus médiocre. Les employés de la compagnie, payés seulement 1.800 bolivianos par mois, devaient payer comme tout le monde 1.100 bolivianos pour être raccordés au réseau d’eau contre moins de 100 avant la privatisation, étalés sur cinq ans) : après trois jours de grève générale et une semaine de blocus, le gouvernement rompt le contrat, qui devait durer 30 ans : Suez-Lyonnaise des Eaux (qui a du quitter Buenos Aires en 2006) et sa filiale Aguas del Illimani doivent quitter la Bolivie. Cependant, un an plus tard Suez était toujours là et les habitants décident de ne plus payer leur facture d’eau. L’un des meneurs de ce mouvement a été nommé en tant que premier ministre de l’Eau. Bechtel comme Suez réclament encore des indemnités pour ces nationalisations.
[8] Les 26 pétrolières passent sous le contrôle de la compagnie nationale YPFB, chargée d’assurer la vente et de fixer les prix et les volumes. Les biens des multinationales ne sont pas confisqués et elles ne sont pas expulsées si elles acceptent la révision des contrats. Un nouveau partage des bénéfices est instauré pour les champs pétrolifères les plus productifs : 82% pour l’Etat, 18% pour les pétrolières. L’Etat devient majoritaire dans le capital d’YPFB. Evidemment, les pétrolières étrangères (Exxon, Total, Shell, BP, Repsol-YSF, Petrobras) n’ont que peu apprécié.
[9] C’est le décret du 1er mai 2006, appelé décret suprême des « heroes del Chaco », en souvenir des morts lors de la guerre du Chaco dans les années 30, qui annule donc un autre décret suprême privatisant les hydrocarbures.
[10] Certaines familles ont ainsi plus de 200.000 hectares.
[11] Cet organisme répond aux exigences de l’idéologie néo libérale, et a fortement tendance à défendre les multinationales en premier : sur 232 plaintes, 230 ont été introduites par des multinationales. Ses audiences sont à huis clos et ses décisions, sans appel. Bechtel, suite à la « guerre de l’eau », a porté plainte auprès du CIRDI contre la Bolivie, tout comme Telecom Italia, qui avait racheté l’ex entreprise d’Etat Entel et bénéficiait à ce titre de 80% du marché, qui est accusée par la Bolivie d’avoir fait sortir la plupart des bénéfices réalisés dans le pays alors que le contrat précisait qu’elle devait en investir une partie. Du coup, l’entreprise a porté plainte, ce qui a entraîné le retrait de la Bolivie.
[12] Dont des émeutes censées virer à l’affrontement avec les forces de l’ordre et à la convocation d’élections par un Morales décrédibilisé.
[13] Depuis peu, on voit même des barbouzes croates et d’Europe de l’est débarquer en Bolivie et avoir des contacts, par exemple avec le préfet de Santa Cruz, Ruben Costas, ou encore Marinkovic, le leader du comité civique de Santa Cruz.
[14] Le gouvernement accuse sa famille d’avoir usurpé 12.000 hectares de terres, mais 300.000 hectares auraient ainsi été accaparés par quelque 14 familles.
[15] Santa Cruz, La Paz, Beni, Cochabamba, Pando et Tajira, évidemment les plus prospères du pays.
[16] Santa Cruz, Beni, Tajira, Pando, c’est-à-dire 62% du territoire et 35% de la population du pays, ainsi que 90% des réserves de gaz et 60% des exportations du pays.
[17] D’aucuns parlent même de « paramilitaires et tueurs » planqués en embuscade pour tirer sur le défilé, « organisés par le préfet du Pando, Léopoldo Fernandez ».
[18] Parce que certains manifestants se sont jetés dans le fleuve pour ne pas se faire tirer comme des lapins.
[19] Certains paysans parlent même de « mitraillettes automatiques », utilisées par des tireurs.
[20] Unión de Naciones Suramericanas, créée cette année-là afin de faire contrepoids à la ZLEA (Zone de Libre Echange Américaine) et de l’OEA (Organisation des Etats Américains), qui sont sous la coupe des Etats-Unis. Mais l’idée est de faire un peu comme en Europe et d’abandonner le pouvoir national au profit d’un pouvoir supranational.
[21] Des spots de pubs anti Morales, mais aussi anti son opposant Quiroga et contre les autres leaders durant la campagne, ont été diffusés à la télévision et à la radio, mais les temps de parole et l’audience dans les médias n’étaient évidemment pas les mêmes. L’Observatoire des Médias bolivien a conclu après une étude que les médias de référence du pays avaient « une tendance claire à décrédibiliser le candidat Evo Morales et le MAS », en particulier la télévision. Morales et le MAS étaient vus et présentés par ces médias comme incapables de gouverner, et il s’agissait donc d’avoir un vote « raisonné ».
[22] Mais durant la campagne, certaines « enquêtes » d’opinion étaient carrément fournies aux médias par les partis politiques. A cinq mois des élections, on donnait ainsi 14% à Morales, derrière Quiroga de PODEMOS avec 17% et le patron de chaînes de restauration rapide et du ciment Doria Medina avec 16%. Un mois et demi plus tard Quiroga avait 22%, Morales 21%, et à deux mois des élections, Morales était premier, crédité de 33% et son adversaire de 27%. En décembre, Morales a fait près de 54% dès le premier tour et Quiroga 28,6%, les autres candidats ayant tous moins de 8%.
[23] Consejo de Defensa de los Derechos Huma nos y la Libertad
[24] Il possède par exemple un abattoir, la chaîne de supermarchés Hypermaxi, Fridosa, une entreprise frigorifique etc. Mais il a aussi investi dans l’enseignement, avec le collège Mateo Kujlis ou l’université technologique Unikujlis (qui a fait faillite).
[25] Certains des articles de l’ONG n’hésitent pas à être titrés « Morales prépare un nouveau massacre ». UnoAmerica, en effet, n’hésite pas à jeter de l’huile sur le feu en Amérique Latine, en assimilant systématiquement les dirigeants de gauche à des dictateurs.
[26] Qu’on soupçonne fortement d’avoir participé à l’opération Condor pendant la grande période des dictatures en Amérique Latine.
[27] Et il s’intègre vite après son arrivée en 1991 : le président croate Tudjman lui donne très vite la nationalité croate pour ses bons et loyaux services. En 1993 il obtient même le grade de colonel. Il aurait quitté la Croatie suite à des soupçons de drogue et d’armes.

18 septembre 2009
Le Honduras, ou comment l'oligarchie reprend le pouvoir
Alors que l’Europe
continue avec persévérance à s’enfoncer dans le paroxysme de l’ultra
libéralisme qu’est la crise actuelle, on occulte ce qui se passe en Amérique
Latine. Les évènements politiques et sociaux qui s’y déroulent, qu’ils aillent
dans le sens de l’intérêt général ou bien dans celui des détenteurs de
capitaux, pourraient préfigurer ce que sera l’après libéralisme : social
ou carrément anti social. En plusieurs volets, on va essayer de faire un tour
de la situation.
Honduras
Un peu
d’histoire
Commençons par ce
qui devrait être une actualité chaude pour nos grands pays démocratiques :
un coup d’Etat
organisé par une élite parce que des réformes sociales se
profilaient à l’horizon. Un bon vieux coup d’Etat à l’américaine comme on n’en
avait plus vus depuis le dernier en date en avril 2002 contre Chavez, au
Venezuela.
Eh bien que nenni.
Aucune réaction indignée en Europe. Aucun de nos grands démocrates de dirigeant
n’est monté sur ses grands chevaux, en appelant à la mobilisation de la
« communauté internationale » contre les vilains putschistes. Au
contraire, on étouffe l’affaire et on accepte ce « gouvernement de
facto », nouveau concept fort intéressant qu’il conviendrait de préciser
dans un cadre constitutionnel.
Situons d’abord
les choses : le Honduras est un petit pays très montagneux d’Amérique
centrale, de plus de 7 millions d’habitants (contre 700.000 en 1926), troisième
pays le plus pauvre d’Amérique Latine dont 60% de la population vit sous le
seuil de pauvreté. La délinquance est prégnante au Honduras, où le taux
d’homicides, un des plus élevés au monde, est de 57 pour 1.000 habitants.
Le pays est
essentiellement exportateur de café, de minerai et de bananes grâce à cette
philanthropique multinationale qu’est Chiquita, ex United Fruits. L’appellation
contrôlée de « république
bananière » doit d’ailleurs beaucoup à l’interventionnisme de la quasi
monopolistique United Fruits (69% des
importations US de bananes en 1899) mais aussi de ses concurrentes de l’époque dans
les affaires du Honduras notamment, et ce depuis un bon siècle.
Comme ses voisins,
le pays a connu tout au long du XIX è et du XXè siècles (et surtout depuis la doctrine
Monroe en 1823) des successions de guerres civiles et de coups d’Etat,
entre libéraux et conservateurs, ces derniers réussissant à se maintenir au
pouvoir jusque dans les années 70. Mais en gros, les libéraux qui arrivaient au
pouvoir s’alignaient bien vite sur les conservateurs, souvent très proches des
pays étrangers.
Un des grands coups
d’Etat qu’a connus le Honduras, en 1912, a été provoqué par un exploitant de
bananes US dénommé Zémurray
qui s’est appuyé sur un ancien président hondurien en exil aux Etats-Unis, le
général Bonilla, pour prendre le contrôle du pays. Grâce à quelques
mercenaires, le coup d’Etat a pu se faire en l’espace d’un an, et Bonilla a
donné à Zemurray 10.000 hectares pour 20 ans.
Comme dans
beaucoup de pays latino américains, l’Etat offrait en fait des concessions plus
ou moins longues aux entreprises. Un bel exemple est constitué par l’extraction
minière, fin XIXè : pas de taxe sur l’exportation de l’or, de l’argent, du
cuivre, et les entreprises pouvaient aussi utiliser toutes les ressources en
eau et en bois qu’elles voulaient dans le pays. Le gouvernement a même fourni à
ces entreprises des listes de travailleurs, histoire de fournir la nombreuse
main d’œuvre nécessaire. Et cela leur a bien servi : en 1905, les métaux
précieux représentaient, tout comme la banane, 43,7% de la valeur des
exportations du pays.
Les compagnies et
l’Etat ont aussi construit des lignes de chemin de fer : pour les
gouvernements il s’agissait de développer le transport et l’économie du pays,
hélas pour les bananières il était seulement question d’acheminer les
cargaisons vers les ports. Et c’était le jackpot pour les bananières :
elle devaient construire les lignes (mais, au final, suivant le tracé qui les
arrangeait) et en échange le gouvernement leur donnait des terres (d’après
le
livre d’André Marcel d’Ans, 71.000 hectares ont été donnés à United Fruits
par le Honduras soi disant pour le chemin de fer). Dans les années 20, United
fruits accapare un bon quart des meilleures terres cultivables du pays. Au
passage précisons qu’a capital d’United Fruits, on retrouve le trust Morgan et
la famille Meiggs, qui a pris comme créneau la construction de chemins de fer.
Les bananières
pouvaient aussi exploiter le bois qu’elles voulaient dans tout le pays,
récolter de l’eau à 50 km des lignes, bénéficier d’un détaxage de toutes les
activités de construction etc. En 1935, les 1.450 km de voies ferrées du Nord
est étaient ainsi toutes en zone de production bananière.
Les concessions,
en outre, étaient prévues pour une longue durée : 99 ans pour la Standard
Fruits (soit jusqu’en 2009), et ad vitam eternam pour United Fruits, et
les bananes n’étaient pas taxées au départ avant de l’être légèrement.
En 1920, Zémurray,
patron de la Cuyamel, obtient du successeur de Bonilla, le général Gutierrez,
un « contrat d’antichrèse » un peu spécial lui donnant la main sur
l’ensemble du chemin de fer du Honduras, et ce pour pas un rond ! Zémurray
a proposé au Honduras de prêter, via une société créée pour cela, de quoi
rénover le chemin de fer à 8% d’intérêts. En échange, ladite entreprise
recevait le chemin de fer en gérance. Et l’Etat, qui s’était endetté pour ces
infrastructures, ne pouvait plus rien en espérer. Par contre, il devait
rembourser sa dette envers Zemurray, ce qui a pris une trentaine d’années.
Tout cela a énervé
United Fruits, qui décide de mettre en place son propre dictateur, le général
Andino. Si bien
qu’en 1923 le pays est déchiré par les factions rivales de
Cuyamel et de United Fruits. Les Etats-Unis convoquèrent tout le monde en
croisière sur le Milwaukee et commencent à mettre le Honduras sous la coupe US.
En 1929, Zemourray fait absorber Cuyamel par United Fruits et en devient l’un
des plus gros actionnaires puis le PDG dans les années 40. Cette année-là, les
exportations de bananes représentaient 85% de la valeur des exportations
honduriennes. Le monopole pouvait commencer, déstructurant au passage la vie
politique du Honduras.
Les conditions de
travail dans ces exploitations seront quant à elles à l’origine de la création
clandestine du Parti Communiste vers 1926. Puis avec la crise de 29, les
baisses de salaires et les licenciements massifs, le PC sort de l’ombre lors
des grandes grèves qui éclatent dans les exploitations en sous activité. Les
affrontements sont nombreux avec les milices des bananières et la police.
A la suite de la
grande dépression, les Etats-Unis parviennent à installer des alliés au pouvoir
dans de nombreux pays d’Amérique latine : Ubico au Guatémala, Martinez au
Salvador, Somoza au Nicaragua, Batista à Cuba, Trujillo en Rép. Dominicaine et
au Honduras, Tiburcio Carias
Andino, qui a su réprimer les mouvements populaires, jugés trop nombreux
par les multis US pendant que le PNB du pays revient à son niveau de 1937, le
plus bas.
Sous la
coupe US
Après le pillage
des conquistadors puis celui de la bourgeoisie locale, vint donc celui des
multinationales, puis l’avènement du populisme dans l’après guerre. Les
tensions sociales sont inévitables, surtout dans les villes.
Au début des
années 50, le président guatémaltèque Arbenz, avec sa réforme agraire qui
reprend aux bananières et consorts plusieurs dizaines de milliers d’hectares,
fait peur à United Fruits et aux US. Les potiches mis au pouvoir par les
Américains s’empressent alors de faire front commun pour bloquer le communisme
et les réformes sociales. Le Honduras, par exemple, permet en 1951 à un putschiste
guatémaltèque soutenu par la CIA d’entraîner ses troupes sur son sol, pour
qu’en juin 1954 cette petite armée renverse Arbenz.
Quelque temps
avant, le Honduras passe un accord de coopération militaire avec les US, qui
pourront envoyer des troupes dans le pays, officiellement pour former l’armée
hondurienne. C’est d’ailleurs le rôle qu’a encore joué le Honduras dans les
années 70, servant de base arrière US pour déstabiliser le Salvador et le
Nicaragua.
A partir de là, la
contestation est réduite à peau de chagrin au Honduras et United Fruits ne cède
à aucune revendication sociale. D’autant plus que les syndicats US bidons
prennent en main la propagande anti marxiste.
Puis une junte militaire dirigée par le général Rivera et le colonel Moncada s’installe
au pouvoir en 1954, après diverses péripéties électorales. Immédiatement, un
accord d’assistance bilatéral est signé avec les US. Les militaires restent
jusqu’en 1981.
Dans les années
70, Suazo, anti communiste fervent, s’oppose aux sandinistes au Nicaragua, et
le Honduras sert de base arrière aux opérations militaires des contras et des
US pendant que le pays s’enfonce dans la crise économique et que la répression
s’abat sur tout contestataire.
Le –très
bref- épisode Zelaya
Bref, le Honduras
n’échappe pas au schéma qui règne d’une manière générale en Amérique
latine : la mainmise US et les gouvernements fantoches ont traversé
l’histoire du pays jusqu’à aujourd’hui.
De fait, si la
dernière élection régulière a vu le libéral à forte tendance conservatrice Manuel
Zelaya, un grand propriétaire foncier, arriver au pouvoir en novembre 2005
(avec 50% d’abstention), il est arrêté le 28 juin 2008 par l’armée et expulsé
au Costa Rica (puis au Nicaragua et au Salvador), le jour même d’une
« consultation populaire » pour savoir s’il fallait ou non convoquer
une assemblée afin de faire une nouvelle constitution.
Elu avec un
programme qui pourtant n’avait pas grand-chose de social, Zelaya misait sur la
sécurité et la lutte contre
les gangs en proposant le désarmement ou la prison à leurs membres (dont
les deux principaux, également présents aux Etats-Unis, la Mara Salvatrucha et
la Mara 18). Hélas, l’insécurité n’a pas diminué et la crédibilité du
gouvernement a commencé à être sérieusement mise en cause par l’opposition, qui
a mené des campagnes afin de convaincre les électeurs que Zelaya laissait
faire, et même était complice d’une vague d’assassinats impunis de jeunes
hommes des quartiers pauvres. Car, des motifs d’inquiétude se font jour, comme
l’augmentation de 60% du salaire minimum ou la gratuité scolaire.
Il convient de
préciser que le FMI, au même moment et fidèle à lui-même et à ses « politiques
d’ajustement structurels » qui ont plongé plusieurs continents dans la
crise, préconisait
la privatisation de Hondutel, l’entreprise nationale de téléphone, mais
aussi de l’ENEE (Empresa Nacional de Energia Electrica), l’entreprise de
fourniture d’énergie, afin de combler la dette du pays.
Pendant ce temps,
Zelaya célèbre avec Chavez et Ortega la révolution sandiniste, ce qui fait
passer notre libéral pour un gauchiste aux yeux de beaucoup de monde qui avait
cru mettre au pouvoir un vrai gugusse de droite. Sacrilège s’il en est, il se
rend même à Cuba. Dans une interview au quotidien espagnol El Pais, il a
expliqué la raison de son virage à gauche : “ J’ai pensé faire des
changements depuis l’intérieur du schéma néo libéral. Mais les riches ne cèdent
pas un penny. Les riches ne cèdent rien de leur argent. Ils veulent tout pour
eux. Alors, logiquement, pour faire les changements il faut intégrer le
peuple ».
Ce qui n’arrange
rien pour Zelaya, c’est quand début 2008 Chavez a proposé, via la compagnie
pétrolière
vénézuelienne à vocation « sociale » Petrocaribe, des produits
pétroliers à bas prix avec des facilités de
paiement, incluant des formes de troc de produits agricoles contre le
pétrole. L’accord portait sur 20.000 barils de brut par jour pendant deux ans
ce qui représentaient 100% des besoins en fioul pour faire de l’électricité, et
30% du gasoil nécessaire au pays. Le Honduras a donc rejoint
le consortium Petrocaribe, faisant craindre aux pétrolières
traditionnellement installées au Honduras (Exxo, Texaco, Shell) pour leurs
petites affaires.
Ensemble, elles
ont donc rejoint la
coalition putschiste de Micheletti.
Même s’il fallait
bien reconnaître que l’accord passé avec le Venezuela était bénéfique
pour le Honduras, d’aucuns se sont inquiétés de savoir s’il n’y avait pas
derrière un accord politique à tendance socialiste, d’autant plus que Zelaya avait
intégré le Honduras à l’Alternative
Bolivarienne (ALBA) de Chavez en août 2008. Les « grands médias »
le patronat s’excitent, et les 150 multinationales US implantées au Honduras,
idem.
En plus de cela,
Zelaya a dit qu’il comptait virer
les américains de leur QG hondurien de Soto Cano (Palmerola) pour
transformer la base en aéroport international.
Il convenait donc
de circonscrire l’incendie, malgré (ou surtout à cause) des résultats plutôt
satisfaisants de Zelaya en ce qui concerne les conditions de vie des plus
pauvres.
Très vite, la
campagne de désinformation fut si virulente que Zelaya a tenté d’obliger une
dizaine de radios et TV à diffuser des informations sur les actions du
gouvernement, pendant 10 jours entre 22 h et minuit. Evidemment, il a été
traité de totalitariste et, pire encore, de chaviste.
Du côté de Micheletti,
on retrouvait l’armée (dont les cadres ont été formés par les US), le Congrès,
l’Eglise (comme la cardinal Oscar Rodriguez) , la Cour suprême (qui a fortement
contribué au putsch), l’ambassadeur
US Llorens, les médias nationaux privés et bien sûr la plupart des patrons
de multinationales. Depuis
près d’un an, des réunions avaient lieu entre certains de ces protagonistes
afin –au moins- de freiner Zelaya. En face de Micheletti et sa clique, une
grande partie de la population et les chefs d’Etat de
tendance de gauche du continent.
C’est donc le jour
d’une grande consultation au sujet de l’Assemblée constituante, le 28 juin 2009,
que Zelaya est arrêté par les militaires, menés par le général Velasquez afin
dit-il de « sauver la
démocratie ». D’après lui, le coup était même préparé
de longue date en raison des relations de Zelaya avec des pays comme le
Venezuela ou la Bolivie, où la tension avec les US est forte.
Les Etats-Unis,
malgré moult dénégations, auraient été au courant du projet de putsch depuis le
début. De
mauvaises langues, d’après les coups d’Etat précédents, pourraient même
dire qu’il y a de fortes chances pour qu’ils en aient été les instigateurs.
D’ailleurs, ça serait même parti de la base US de Soto Cano, à une centaine de
kilomètres de la capitale, où squatte une troupe sous commandement du Southern
Command (division de l’armée US qui gère l’Amérique Latine). D’ailleurs, quelques
Contras en sont partis jadis. Des gens très bien, comme l’ambassadeur US au
Honduras, Hugo Llorens, ou le conseiller d’Hillary (Clinton) John Négroponte,
qui a été dans ce pays au moment de la lutte contre la guérilla sandiniste, ont
discuté âprement de virer Zelaya. Llorens a d’ailleurs reconnu avoir participé
à des réunions au sujet du fameux putsch.
Le 28 juin au
petit matin, donc, Zelaya est arrêté dans la résidence présidentielle. Au
passage, les ambassadeurs
de Cuba, du Venezuela et du Nicaragua sont séquestrés
également. Pas besoin de décision de justice, on verra ça plus tard. D’ailleurs,
rien dans tout ce cirque n’est légal.
On fait signer à
Zelaya une lettre
de renonciation à la présidence, et la Cour suprême déclare qu’il a voulu
modifier la Constitution pour se faire réélire, ce qui est très mal (Sarko en
sait quelque chose, lui qui nous a modifié la constitution une bonne dizaine de
fois en 2 ans). Cependant, Zelaya ne pouvait pas se faire réélire puisque les
élections suivantes étaient encore soumises à l’ancienne Constitution, qui
limite à un seul mandat de quatre ans. Par ailleurs, on notera qu’Uribe,
président colombien ami des américains, a fait réviser la Constitution pour
être réélu en 2006, et cela a recommencé cette année grâce
au Congrès. Enfin, bref. Au passage, on accuse aussi Zelaya d’usurpation
d’autorité et de trahison à la patrie.
Les manifestations
populaires sont réprimées (ce qui est
encore la cas pour toute
manif de soutien à Zelaya), et c’est donc le président du Congrès, un
collègue du parti libéral concurrent de Zelaya, qui est mis sur le trône par le Congrès,
justement, sans que les médias commerciaux n’aient rien à redire, dans leur
ensemble. Immédiatement, Micheletti déclare le
couvre-feu.
Très vite, la cour
suprême retire à Zelaya le pouvoir de commander l’armée, et donne ce pouvoir au
général putschiste Vasquez Velasquez. Dès le 23 juin, le Congrès interdit
tout référendum ou consultation durant les 180 jours précédant ou suivant
une élection, ce qui empêche Zelaya de demander aux électeurs de lui confirmer
leur confiance, et qui rend illégale la consultation qui était prévue le 28
juin.
Au départ, il y a
eu comme une sorte d’attentisme à l’international. Mais, face aux critiques qui
se sont faites entendre de plus en plus fort, l’ONU a refusé de reconnaître le
gouvernement putschiste, et Obama aussi.
Toutefois, en négociant avec Micheletti et consorts pour arranger le retour de
Zelaya, Obama donne une légitimité certaine à ce gouvernement non sorti des
urnes. L’Organisation des Etats Américains a également refusé cette
reconnaissance, ce qui a été jugé « illégitime » par Micheletti.
Contrairement à la
Banque Interaméricaine de Développement, le FMI et notre ami de
la démocratie DSK ont quant à eux ouvertement soutenu Micheletti, qui lui
au moins, va faire les réformes demandées par l’ultra libérale institution, et
laissera le FMI (en très mauvaise position en Amérique Latine du fait du rachat
des dettes des pays par le Venezuela) faire un prêt
de 150 millions de dollars (+13 milliards) au Honduras.
Actuellement, la
Cour suprême a donné le feu vert pour le début de la campagne électorale des
législatives le 29 novembre, et ce avant même d’avoir rétabli l’ordre
démocratique dans le pays. Mais Hillary Clinton vient d’annoncer la
suspension de l’aide au Honduras, dont le versement est conditionné au
« retour d’un gouvernement démocratique et constitutionnel au
Honduras ».
Pas de
« coup » sans les médias
Comme on l’avait
déjà constaté à maintes reprises, les médias commerciaux adhèrent immédiatement
à la version officielle du coup d’Etat, et légitiment les putschistes ne
serait-ce qu’en leur donnant exclusivement la parole. Le jour du coup d’Etat,
la seule chaîne TV publique a été fermée, puis rouverte quelques jours plus
tard, ainsi que les radios jugées dangereuses par l’armée, comme Radio Globo (accusée
actuellement « d’inciter à l’insurrection » et menacée de
fermeture ainsi que de la saisie de tout son matériel). L’électricité a même
été coupée pour que personne n’émette ni ne reçoive d’infos.
Car, l’un des
miracles des médias, surtout les grands médias bien commerciaux, c’est qu’il
suffit qu’ils disent
quelque chose dans la case « infos » pour que
tout le monde prenne cela pour argent comptant. Ainsi, en avril 2002 au
Venezuela, les chaînes privées ont immédiatement avalisé les putschistes en
leur donnant la parole pendant que Chavez était détenu par l’armée. Eh bien là,
on a refait exactement pareil : on a montré Micheletti, on l’a laissé
développer ses arguments, on a fait des reportages allant dans son sens, et
tout le monde s’est dit « ah ben on a changé de gouvernement » sans
savoir pour quoi et surtout pour qui.
On voit ainsi le
quotidien espagnol El
Pais, le jour même du coup d’Etat,
qualifier Zelaya de populiste dans l’introduction d’une interview réalisée deux
jours plus tôt pour justifier la destitution du général Vasquez Velasquez car
celui-ce refusait de faire distribuer le matériel électoral (la Cour suprême l’a
rétabli juste après). Comme par hasard, on demande à Zelaya s’il « a le
contrôle du pays », s’il contrôle l’armée aussi… ce à quoi il doit
bien répondre qu’ « en ce moment les forces armées sont insubordonnées ».
C’est le moins qu’on puisse dire. Comme une prémonition, Zelaya explique qu’une
« conspiration » s’est mise en place, et évoque « la
Cour [qui] a confectionné trois résolutions afin de déclarer illégale la
consultation de dimanche », le 28 juin, et « le Congrès qui
tente de me déclarer incompétent pour gouverner (…) pour pouvoir demander
ensuite aux Forces Armées de faire un coup d’Etat ». Pour autant,
personne n’a bronché, l’info est passée comme une lettre à la poste du temps du
service public.
Innocemment,
Zelaya répond au journaliste qu’il ne pense pas que l’ambassade US soit dans la
conspiration, car, dit-il, « si l’ambassade des Etats-Unis l’avait
approuvé, ils auraient déjà fait le coup d’Etat. Mais l’ambassade des
Etats-Unis n’a pas approuvé le coup d’Etat. Et croyez-moi », ajoute le
chef d’Etat, sûr de lui « si en ce moment même je suis ici, dans la
résidence présidentielle, en train de parler avec vous, c’est grâce aux
Etats-Unis ». Il faut croire qu’ils ont changé d’avis dans les 48
heures suivantes ! Zelaya explique même qu’ « on » l’a
averti qu’à trois heures du matin on viendrait le capturer et l’envoyer loin ou
même pire. Du coup, 1.000 à 2.000 personnes tournent autour de la résidence :
« pour pouvoir me capturer, ils devraient faire un massacre »,
assurait alors le président.
A part Tele Sur,
dont les journalistes ont été renvoyés du pays, peu de médias ont réellement
tenté de rétablir les choses ou au moins de les recadrer. Pendant que les
journalistes dissidents se font virer, reçoivent des menaces de mort (comme le
directeur de El Liberador), se font agresser (voire sont liquidés, comme
Gabriel
Fino Noriega de Radio Estelar et Radio America, qui a été criblé de balles
le 3 juillet 2009 en sortant de la radio où il prenait position contre le
putsch, ce qui n’empêche pas Reporters Sans Frontières de préciser que ce
meurtre n’a rien à voir avec le coup d’Etat), ou se font même arrêter, comme quatre journalistes de la TV Canal 5,
détenus par les militaires, les médias commerciaux passent en boucle la
propagande mélangée à des programmes insipides.
Les radios et TV un
peu indépendantes qui osaient critiquer le nouveau régime ont été fermées et/ ou mitraillées par
l’armée, comme Radio Justicalpa. Celles qui soutenaient la consultations
populaire, comme Radio Globo, Canal 8, Canal 36, Maya TV, Radio Progreso et d’autres
ont été occupées par l’armée le 28 juin et parfois après.
A d’autres, les
militaires ont bien spécifié qu’il était interdit de diffuser des infos qui ne
venaient pas de Micheletti.
L’ambiance au
Honduras est donc loin d’être propice à la liberté d’expression, et les
journalistes non alignés sont les
premières cibles des putschistes, qui tiennent bien sûr à contrôler entièrement
l’information dans le pays si ce n’est à l’extérieur. Aujourd’hui, tout n’est
pas rentré dans l’ordre, loin de là. La chaîne Canal 36, par exemple, dénonce le
fait que son
signal soit saboté par le gouvernement avec l’aide de Hondutel et de la Commission
Nationale des Télécommunications.
Quand Zelaya est
parvenu à rentrer
brièvement au Honduras le 24 juillet, les chaînes privées ont diffusé des
feuilletons et une manif en faveur de Micheletti.
Les médias privés
qui continuent font, comme on l’a vu en France sous l’Occupation, de la
propagande (même
RSF le dit !), mêlant campagnes de dénigrement de Chavez et du
Venezuela à des pseudo revendications démocratiques. La Tribuna, l’un
des principaux quotidiens, appartient à un ami de Micheletti, Carlos Flores
Facussé, qui a été président du Honduras de 1998 à 2002. La Prensa
et El Heraldo appartiennent
quant à eux à Jorge Canahuati, président de la commission internationale et
de la Société Interaméricaine de Presse. La Prensa, un peu comme Paris
Match qui fait disparaître les bourrelets de sarko, fait disparaître les traces
de sang sur un jeune manifestant mort lors d’un défilé de soutien à Zelaya.
Aujourd’hui, on
apprend que Canahuati et son frère, Jesus, président des maquiladoras, ainsi
que quelques entreprises importantes, ont versé de l’argent (28.000
dollars paraît-il, mais ça fait peu) à des lobbyistes US pour préparer le coup
d’Etat.
L’Université
Leticia Salomon a même réalisé une étude montrant que Facussé, proprio de La
Tribuna,
Canahuati, mais aussi les chaînes de TV 2, 3, 5 et 9 « étaient
les piliers fondamentaux du coup d’Etat ». Une bonne partie des
télévisions (Grupo Televicentro, Telecadena, 7y4, Telesistema, 3y7,
Multivisión, Multidata, Multifon, Televicentro Online) et des radios (Emisoras
Unidas, HRN, Radio Norte, Suave FM, Rock n' Pop, Vox FM, XY, 94 FM, Radio
Satélite, Radio Caribe, Radio Centro) appartiennent à Rafael
Ferrari, un autre comploteur. Il est vrai que, sans la propagande
médiatique, les choses auraient été bien plus difficiles.
De hauts cadres de
Grupo Continental, qui chapeaute la banque du Honduras, l’agro industrie et de
nombreux moyens de communication, Gilberto Goldstein et Jaime Rosenthal (parmi les hommes
les plus riches du pays), étaient aussi dans le coup, ainsi
que des familles qui contrôlent une grande partie des richesses du pays
comme le banquier Camilo Atala, Fredy Nasser, le sucrier Guillermo Lippman et
d’autres du même acabit.
Bilan
A l’heure
actuelle, aucun gouvernement n’a eu le culot de reconnaître Micheletti et ses
copains, contrairement à ce qui s’était produit lors du coup d’Etat au
Venezuela (en effet, Bush et Aznar se
sont empressés de reconnaître le gouvernement putschiste).
Tout l’été et encore aujourd’hui, des manifestations de soutien à
Zelaya ont lieu, dans
la capitale et ailleurs, et sont réprimées dans la violence. Les syndicats,
regroupés dans le Front Syndical Contre le Coup d’Etat, ont aussi lancé une grève
générale la semaine dernière, et des
marches vers la capitale sont organisée par le Front de Résistance Contre
le Coup d’Etat. Les manifestants, parfois, s’en prennent à des symboles de l’entreprise
capitaliste, comme les magasins Burger King, signe qu’ils savent très bien à
qui ils doivent le putsch.
Une mission
internationale d’observation est venue constater que le nouveau gouvernement ne
respectait pas les
droits de l’homme, et recommandait la rupture des relations diplomatiques
avec le Honduras.
Doucement, l’Europe
commence à faire les gros yeux à Micheletti, et tente de l’amener
à négocier une sortie de crise pacifique, en faisant par là même un
interlocuteur acceptable.
Le gouvernement « de
facto » a donc pris un sérieux plomb dans l’aile, mais cela ne l’empêche
pas de camper sur ses positions, tel une bernique sur son rocher. Gardé,
certes, par l’armée et les détenteurs de capitaux nationaux. Cependant, pas de
bol, l’opinion publique comme les honduriens se sont mobilisés pour dénoncer
cette usurpation de pouvoir, obligeant les gouvernements, comme ce fut le cas pour
le Venezuela, à condamner le coup d’Etat. Même si, on le voit à la longueur du
temps de réaction, lesdits gouvernements n’étaient (et ne sont toujours) pas
pressés de demander le retour de Zelaya.
A l’international,
c’est toujours Zelaya qui représente le Honduras, où il ne peut mettre les
pieds, et il nomme encore les ambassadeurs du Honduras un peu partout.
Micheletti, lui, a
comme objectif les
élections de novembre, dont la campagne vient de démarrer.
Aujourd’hui, on
parle des accords de San José, organisés par l’OEA et censés permettre une
sortie négociée de la crise, sous la médiation d‘Oscar Aria, président du
Costa Rica. Cependant, il y a désormais cinq
candidats qui demandent à ce que leur légitimité soit reconnue après les
élections de novembre, mais qui ne demandent pas, par contre, le retour de
Zelaya (menacé d’être poursuivi
en justice s’il rentre au Honduras, car la Cour suprême considère que le
gouvernement de facto est légitime).
L’un des
candidats, Felicito Avila du parti démocrate chrétien, a ainsi expliqué dans La Tribuna
en rentrant de San José que « Nous ne prétendons pas faire revenir
Zelaya au pouvoir, il s’agit de renforcer la démocratie et que la communauté
internationale reconnaisse le gouvernement ainsi que le résultat des élections
régionales de novembre ». Au cas où quelqu’un a cru qu’il était encore
question de remettre les choses en ordre, voilà qui sera plus clair. Toujours
dans La Tribuna, un autre candidat, Elvin Santos du parti libéral, demande instamment (et dans
le titre du papier) à Zelaya de « cesser immédiatement les menaces, les
hostilités, la diffamation et le mensonge qu’on a vus augmenter ces derniers
jours », et dénonce un Zelaya qui se bat « contre les intérêts
du Honduras ». Rappelons seulement que Zelaya est exilé bien loin et n’a
pas, lui, les médias à sa botte. Son pouvoir de nuisance reste donc limité.
De fait, la
question s’est déplacée du coup d’Etat illégitime et illégal vers le concept
beaucoup plus flou et
général de « crise ». Aujourd’hui, comme par magie, le débat ne
porte plus vraiment sur le retour de Zelaya, mais sur la sortie de crise, si
possible sans effleurer les susceptibilités de l’oligarchie hondurienne qui a
usurpé le pouvoir. On se réunit, on discute, on tergiverse, mais depuis le
début de l’été force est de constater que c’est bien Micheletti qui tient les rênes
du pays. Etrangement, il a
refusé (parce que oui, on lui a poliment demandé son avis) un accord
prévoyant le retour de Zelaya.
Pendant ce temps-là, on lit dans la presse alignée, comme La Prensa de Canahuati, que Zelaya cherche (encore) à « créer l’anarchie et détruire le parti libéral ». Le combat de la propagande et contre-propagande n’est certes pas fini, et cela encore une fois au détriment de la légitimité démocratique du moins ce qu’il en reste. Les prochaines élections promettent donc de se dérouler dans un climat des plus tendus, voire des plus malsains pour la démocratie.



04 novembre 2007
Venezuela: vers le "socialisme du XXIè siècle" ?
Au Venezuela, on pense au « socialisme du XXIème siècle », on lance même la réforme constitutionnelle qui va avec. Pourtant, vu d’ici, le Venezuela, ce pays qui n’a pas renouvelé la concession de la chaîne RCTV, n’est pas vraiment une démocratie. C'est un pays mené par un dictateur, d'ailleurs c'est un ancien militaire. Vérifions cela.
Hugo
Chavez a pris ses fonctions de Président en 1999, après de nombreuses années d’austérité
budgétaire au service des politiques néo
libérales et d’agitation sociale. En 1992, Chavez avait déjà participé à un coup d'Etat, ce qui lui a valu deux ans de prison.
Le Venezuela est-il un pays démocratique? Rappelons-nous le tapage médiatique cet hiver à propos de l'"interdiction" de la chaîne RCTV, ou les rumeurs selon lesquelles Chavez serait un populiste, voire un dictateur.
On peut certes parler de populisme dans la cas d'Hugo Chavez, puisque le populisme peut être de droite comme de gauche, son trait essentiel étant l'appel direct au peuple, la définition dudit "peuple" étant variable.
Chavez le totalitaire
Chavez, effectivement, en appelle au "peuple", qui pour lui est représenté par les plus pauvres et les ouvriers. Il n'y a de dimension nationaliste au discours de Chavez que dans le cadre de l'économie et plus particulièrement de la remise en cause du néolibéralisme imposé par les Etats Unis et l'Europe. Mais cet appel au peuple n'est pas seulement réthorique, contrairement à d'autres populistes tels que Sarkozy ou Berlusconi, puisque l'un des piliers de la réforme socialiste de Chavez est la démocratie participative, basée au niveau des quartiers. En outre, ce peuple, Chavez semble l'écouter si l'on en juge par l'amélioration de ses conditions de vie (celles du peuple, pas celles de Chavez, nous ne parlons pas du Sarkoland où le Président s'augmente de 140 % d'un coup).
Quant à l'interdiction de RCTV, il faut préciser qu'il ne s'agissait pas d'une interdiction, mais de la fin d'un contrat. L'Etat, comme en France, est propriétaire des ondes hertziennes et prête les canaux à des entreprises privées. Le contrat prenait fin, et Chavez ne l'a simplement pas renouvelé. On dit que c'est parce qu'il s'agissait d'une chaîne d'opposition, mais ce n'est pas la raison qui a mené à cette situation. En 2002, Chavez a été victime de deux coups d'Etat, dans lesquels RCTV a joué un rôle de propagandiste important. Les médias privés incarnant l'opposition au gouvernement, RCTV a par exemple laissé s'exprimer des militaires appelant au coup d'Etat contre un Président élu rgulièrement. RCTV est également à l'origine d'un bidonnage de propagande qui a été relayé ensuite dans les médias nationaux et internationaux, et a même reçu un prix aux Asturies. Le reportage montrait des manifestants tués par balles le 11 avril 2002, ainsi que des hommes armés qui étaient représentés comme étant des hommes de Chavez qui leur auraient tiré dessus. En réalité, c'étaient des tireurs participant au coup d'Etat qui les avaient tués. N'empêche, ce "reportage" a servi a justifier ledit coup d'Etat partout dans le monde, avant que le bidonnage ne soit prouvé.
Une autre accusation fréquente est celle de la corruption, mais le Venezuela n'est pas pire aujourd'hui qu'il y a 10 ans, au contraire. De plus, Chavez dénonce cette corruption depuis toujours (même si cela ne veut pas dire grand chose je vous l'accorde).
Il est arrivé au pouvoir avec 56% des voix en dénoncant le libéralisme, et en promettant de nationaliser le pétrole. Forcément, ça en agace certains. D'où les tentatives de coup d'Etat et de déstabilisation. Un exemple magnifique est le coup d'Etat du 11 avril 2002, longuement préparé dans -et par- les médias nationaux et internationaux avec des campagnes de décrédibilisation de Chavez évoquant le "régime" "totalitaire" instauré par l'ancien militaire. Des militaires ont appelé (depuis la "zone libérée" dans les quartiers chics de Caracas) à l'insurrection contre Chavez en février, le patronat appelait à une grève générale en promettant de payer les salaires, les pétrolières privées ont cessé de pomper leur or noir, faisant chuter les revenus de l'Etat.
Le 11 avril, une grande manifestation d'opposition se dirige vers le palais présidentiel. Chavez, qui refuse de démissionner malgré ce qu'on dit les putschistes, est arrêté par des militaires qui proclament illico un nouveau gouvernement - forcément - non élu. Celui qui a pris la tête de gouvernement, Pedro Carmona (dirigeant de l'organisation patronale Fedecamaras), avait été reçu à la Maison Blanche et à Madrid par Aznar (deux pays qui ont reconnu immédiatement le nouveau gouvernement). Le lendamain, les médias officialisent le coup d'Etat, donnent la parole aux "insurgés" et à Carmona qui déclare assumer ses nouvelles fonctions au nom d'un "consensus" de la société civile et "du commandant des Forces armées", pendant que les leaders pro Chavez sont arrêtés.
L'Amérique du Sud et d'autres pays, comme la France ou la Russie, ne sont pas d'accord. Au Venezuela, les pauvres et la population de Caracas descendent dans les rues et demandent à voir la lettre de démission de Chavez. L'armée est refroidie, refuse de tirer sur la foule et demande à Carmona de remettre en place les institutions démocratiques, s'il voulait que l'armée continue à protéger le nouveau régime. Carmona s'enfuit, les chavistes réinvestissent le palais présidentiel, le vice président rétablit les institutions et Chavez est libéré.
Ce coup d'Etat ressemble à s'y méprendre à celui de Pinochet contre Allende, après des grèves qui ont paralysé le pays et une campagne médiatique de décrédibilisation. On sait maintenant que les Etats Unis avaient prévu de renverser Chavez dès septembre 2001, par un assassinat ou par un coup d'Etat.
Les putschistes, menés par la Fedecamara du patronat et le syndicat hyper bureaucrate lié à l'ancien parti au pouvoir CTV, ont ensuite recommencé à lancer des grèves générales. Les cadres de l'entreprise pétrolière PDVSA (nationalisée)ont même saboté la production histoire de provoquer une pénurie et de bloquer l'économie et les exportations. En décembre 2002, la situation est très critique, et l'écnonomie du pays est au plus bas. Pourquoi une telle pression alors que quelques mois plus tard, le référendum de mi mandat pourrait permettre aux venezueliens de renvoyer Chavez ou de le confirmer dans ses fonctions? Tout simplement parce que dès janvier 2003, un certain nombre de lois économiques devaient être votées, comme la Loi des Terres ou la Loi des Hydrocarbures (qui allait mettre à mal les dirigeants de PDVSA et la gestion de la boîte, dont 80% des revenus disparaissaient dans les "frais opérationnels"). Encore une fois, c'est la mobilisation populaire, malgré la pression des appels insistants à la grève et la propagande médiatique, qui a sauvé l'Etat de droit.
Je vous passe de nombreux épisodes de ce bras de fer entre ceux qui étaient avantagés par les anciens gouvernements avec leurs alliés les médias, et Chavez suivi par la majorité de la population. Ce scénario n'est d'ailleurs pas terminé, même si Chavez a été réélu pour la troisième fois en 2006, avec 63 % des voix. Voilà pour l'accusation de "totalitarisme". Voyons pour celle de populisme.
Chavez le populiste
Selon une étude du Center for economic and policy research (qu'on ne peut pas soupçonner de chavisme) sur l'état de l'économie vanezuelienne, le pays est encore loin de la banqueroute.
Les années 70 et 80 ont été désastreuses, voyant le taux de pauvreté exploser et les revenus chuter, pendant que la corruption s'installait dans l'ensemble du pays. En 1996, 80% de la population vivait sous le seuil de pauvreté. C'est donc logiquement à ceux-là que Chavez s'est adressé. En cela il est bien populiste. Mais les a t-il trahis?
On va regarder quelques chiffres, même si cela peut paraître peu amusant, car en les mettant bout à bout on s'aperçoit que Chavez mène une politique radicalement opposée au néo-libéralisme doctrinal qu'on nous assène, et qui en plus nous fait l'affront de donner de bons résultats.
D'abord, le PIB, qui est censé révéler la bonne santé économique d'un pays, et qui en France s'élève difficilement à 1,9%, atteignait au Venezuela les 10,3% en 2006, après des années difficiles suite notemment aux grèves de 2002 qui ont fait chuter le PIB de 24 %, et après les années (70-80) de crise et d'austérité. Ce fameux PIB, donc, a augmenté de 76% depuis 2003. En grande partie, certes, grâce aux revenus du pétrole, mais déjà c'est un fait nouveau que le pétrole rapporte à l'Etat, et ensuite il y a les nouvelles politiques économique, fiscale et monétaire, qui ont fortement assaini les finances.
De 2003 à 2007, fait incroyable pour un budget français, les revenus de l'Etat venezuelien ont augmenté plus vite que ses dépenses (malgré des politiques sociales importantes), passant de 17,4 à 30% du PIB. La dette extérieure est à 14,6 % du PIB, ce qui est raisonnable.
A côté de cela, les dépenses sociales, essentiellement dans les domaines de la santé, de l'éducation et de l'alimentation, ont fortement
augmenté, passant de 8,2 % du PIB en 1998 à 13,6 % en 2006. Pour donner quelques exemples, qui revèlent également la situation du pays en 1998 après des années de politiques libérales, il y a aujourd'hui 19 571 médecins pour 27 millions d'habitants, contre 1 628 pour 23,4 M d'habitants en 1998. Il y a aujourd'hui 18 538 personnes soignées aux anti rétroviraux contre 365 en 1998.
En ce qui concerne les subsides l'alimentation, qui ont aussi beaucoup augmenté, un chiffre est révélateur: en 1998, 252 000 enfants bénéficiaient du programme de distribution gratuite de nourriture, aujourd'hui ils sont 1,8 M.
L'éducation est un autre des grands axes des politiques menées par Chavez. Les dépenses destinées à l'enseignement sont passées de 2 % du PIB en 1996 à 7 %. En 2007, 1 098 485 M d'enfants sont scolarisés en primaire, contre 271 593 en 1999. A cela il faut ajouter environ un million d'adutes suivant des cours d'alphabétisation. Même l'enseignement supérieur est devenu gratuit, ce qui n'est pas prêt d'être le cas ici.
Les dépenses sociales ont donc augmenté de plus de 170 % par personne depuis 1998. De plus, PDVSA, entièrement nationalisée, dépense elle aussi l'équivalent de 7,3 % du PIB dans le domaine social. La garde nationale a même servi à construire des maisons pour les pauvres (plan Avispa). En 2004, plus d'1, 5 M d'hectares de terres ont été redistribués à 130 000 familles (environ 11 ha par famille), 650 000 personne ayant bénéficié de ce programme.
Le taux de pauvreté, quant à lui, a chuté, même si le Venezuela est le dernier de la classe en Amérique Latine, passant de 80% en 1998 à 55 % en 2003, puis 30,4 % en 2007. Mais ces chiffres ne tiennent pas compte de l'accès des plus pauvres à la santé et à l'éducation, ni de l'amélioration de leurs conditions de vie générales. Le taux de chômage a été divisé par deux, passant de 15 % en 1999 à 8,3 % cette année. Un programme de micro crédit a également été lancé, la Banque de la femme et la Banque du peuple en ont octroyé 70 000, essentiellement à des coopératives (qui étaient 140 000 en 2006, 40 000 en 2004).
Le Venezuela se paie même le luxe, contrairement à la France, d'avoir un excédent budgétaire équivalent à 8 % de son PIB.
La seule ombre au tableau est une forte inflation, autour de 20 %, mais restant bien inférieure à celle de 1998 (36 %).
Le "socialisme du XXIè siècle"
La grande affaire de Chavez, c'est donc ce "socialisme du XXIè siècle". En gros, les réformes ont commencé avec des nationalisations, et se poursuivent avec les réformes constitutionnelles qui renforcent le pouvoir présidentiel et le pouvoir populaire. Certaines réformes prêtent le flanc à l'accusation de totalitarisme, mais finalement pas plus que celles de Sarkozy.
Le mandat présidentiel est passé de 6 à 7 ans, et est renouvelable. Une partie de sa famille a été replacée à des ministères ou à la tête d'entreprises publiques, ce qui relève du népotisme et n'a rien de démocratique. Voilà les reproches les plus constructifs que l'ont peut faire aujourd'hui à Chavez.
Le reste du programme vers ce socialisme du XXIè siècle est contenu dans 5 piliers:
- La "loi habilitante", qui prévoit de conférer des pouvoirs spéciaux au Président par l'Assemblée nationale dans des domaines précis et pour un temps limité, afin d'accélérer le processus. C'est dans ce cadre que PDVSA est redevenue propriétaire majoritaire des champs de pétrole du pays.
- Plus discutable d'un point de vue déontologique, il y a la campagne d'éducation à forte orientation socialiste sobrement intitulée "Morale et lumières", mais en soit ce 'nest pas pire que l'éducation à forte orientation néo libérale qu'on essaie de nous imposer ici.
- La réforme constitutionnelle, qui sera soumise à un référendum en décembre. Il s'agit de renforcer la démocratie participative, de réformer la notion de propiété, de remettre la banque centrale dans le giron de l'Etat, de faire passer la journée de travail de 8 à 6 heures, d'interdire les heures supplémentaires obligatoires, et de renforcer le rôle de l'Etat dans l'économie. Une petite mesure destinée à empêcher que l'opposition soit financée par les Etats Unis comme ce fut le cas jusqu'à présent, prévoira que les partis se présentant aux élections ne pourront recevoir d'argent de l'étranger.
- La "nouvelle géométrie du pouvoir", qui consiste à modifier la géographie administraive, l'Etat pouvant créer des villes et des provinces fédérales. La ville devient l'unité territoriale de base, formée de différentes communes fonctionnant en partie en autogouvernement, dans lesquelles les "communautés" auront un réel pouvoir. Cependant, en cas d'insurrection, certaines zones pourraient être décrétées "régions spéciales militaires".
- L'"explosion du pouvoir communal, démocratie protagoniste". Un nouveau pouvoir est créé, en plus de l'exécutif, du législatif et du judiciaire: le "pouvoir populaire". Il y aura des conseils communaux, ouvriers, paysans et étudiants, qui seront consultés régulièrement. Certes, les populations représentées sont la base de l'électorat de Chavez, mais ils sont aussi la très grande majorité de la population. Le conseil communal semble donc être mis au centre du processus démocratique.
On peut aussi mentionner les droits des indigènes, qui seraient reconnus constitutionnellement, ce qui est une avancée importante au regard de la situation de ces populations, qui vivent toujours dans la misère et sont expulsés systrématiquement de leurs terres pour les besoins de l'économie. L'article 119 stipule que "l'Etat reconnaît les droits indigènes sur les terres ancestrales occupées traditionnellement. Il devra les délimiter et garantir le droit à leur propriété collective". Une "éducation propre" à leur culture et le bilinguisme sont également garantis dans le nouveau texte. Et puis, une autre mesure est d'importance, c'est l'article 124, qui impose à l'Etat d'interdire " de breveter les ressources génétiques indigènes ainsi que la propriété intellectuelle en relation avec leurs savoirs sur la biodiversité". En fait, cet article reconnaît le fait que les espèces végétales cultivées depuis toujours par ces communautés indigènes sont leur propriété intellectuelle, et qu'on ne peut les acheter. Le brevetage du vivant dans leurs zones est donc interdit, et l'Etat en est le garant. Les indiens du Mexique ont pu obtenir des droits à peu près équivalents grâce au combat zapatiste, mais ils ont été bafoués par le gouvernement réélu après une fraude électorale avérée et massive.
La politique extérieure
Chavez énerve donc les fans du néo libéralisme parce qu'il fait tout le contraire. Mais pas que dans son pays. Car le Venezuela se veut aujourd'hui le leader de l'Amérique Latine, c'est-à-dire le remplaçant des Etats Unis.
Via, notamment, la Banque du Sud, censée remplacer la Banque Mondiale qui, c'est bien connu, impose des politiques néo libérales destructrices pour les pays ayant une économie instable (comme les pays en développement) et les autres pays aussi d'ailleurs, avec ses amis le FMI, l'OMC et la BID. L'Equateur vient encore d'en faire les frais : le ministre de l'Economie Rafaël Correa a voulu cet été augmenter les dépenses sociales et diminuer le remboursement de la dette, et la Banque Mondiale a simplement bloqué un prêt de 100 millions de dollars et fait pression sur le Président pour contraindre Correa à la démission. Mais enfin, cela n'est que pure routine pour la Banque Mondiale. On pourrait discuter quelques pages des crises économiques qu'a du traverser l'Amérique Latine du fait des politiques néo libérales imposées par les institutions financières internationales, des années 60 jusqu'à aujourd'hui.
Les pays d'Amérique latine en ont assez, donc ils remboursent au plus vite leurs dettes envers la Banque Mondiale & Co. Chavez a même proposé à l'Equateur de lui avancer une partie de la somme due au FMI, histoire de régler cela et de passer aux discussions sérieuses sur un nouveau modèle économique.
Chavez a donc lancé l'idée d'une Banque du sud, pour que les Etats d'Amérique Latine règlent entre eux leurs histoires de trésorerie. Comme certains sont en excédent (comme le Venezuela, l'Argentine et le Brésil), les surplus pourront aller dans cette banque, et servir à de nouveaux investissements. L'Argentine, la Bolivie et l'Equateur ont adhéré immédiatement. Pour l'instant, la Banque a environ 7 milliards de dollars de capitaux, et devrait commencer à fonctionner courant 2008.
En avril, Chavez a également annoncé que le Venezuela allait se retirer du FMI et de la Banque Mondiale, puisque tous les emprunts sont remboursés, ce qui n'a évidemment pas été au goût des "états uniens", les premiers à se faire de l'argent avec les dettes des pays pauvres. Les revenus issus de l'exploitation du pétrole, pour une fois, vont essentiellement dans les caisses de l'Etat, ce qui permet de racheter les dettes et d'investir pour améliorer les conditions de vie de la population. Ceci n'a encore jamais été fait, puisuqe les gouvernement précédents avaient fait allégeance au FMI et à la Banque Mondiale. Chavez a même prêté à la Bolivie de quoi racheter la sienne (de dette), ce qui fait perdre autant de moyens de pression au tenants de ce néo libéralisme de plus en plus décrié en Amérique Latine.
Par ailleurs, le Venezuela a rejoint le Mercosur en 2006, une marché commun des pays d'Amérique Latine crée en 1991. Il contrebalance l'ALENA, l'accord de libre échange ultra libéral imposé par les Etats Unis en 1994, en amorçant une coopération économique entre les Etats membres (Venezuela, Argentine, Brésil, Uruguay, Paraguay, plus les pays liés au mercosur sans être membre permanents). Il y a quelques complications du fait de certaines prises de position de Chavez au sujet des autres pays membres, qui selon lui sont trop proches des Etats Unis, en outre l'entrée du Venezuela dans le système du Mercosur ressemble à l'entrée du loup dans la bergerie, du point de vue des néo libéraux.
Enfin, Chavez a encore lancé l'idée de l'ALBA en 2004 (aube, en français, l'Alternative Bolivarienne des Amériques), pour contrer cette fois
l'ALCA (zone de libre échange des Amériques) qui implique tous les pays du coin excepté Cuba, et est un peu une extension de l'ALENA (qui, lui ne concerne que les pays d'Amérique Centrale et du Nord), car piloté par Etats Unis et leurs principes néo libéraux dont on connait les méfaits. L'Alba a comme préoccupation, contrairement à l'ALCA qui se contente de proner le libre échange etc., de développer un Etat social, "non dans l'intérêt des élites mais dans l'intérêt des peuples". Encore une fois, ce genre d'idée ne fait pas l'unanimité dans le nord du continent... La Bolivie d'Evo Morales, le Nicaragua de Daniel Ortega, Cuba et le Venezuela, qui n'ont donc plus rien à gagner à obéir aux Etats Unis, se regroupent dans l'ALBA qu'ils tentent de renforcer.
Chavez a d'ores et déjà proposé aux trois autres Etats d'offir une partie du pétrole venezuelien, et de financer la moitié de leur facture pétrolière, ceci afin de leur permettre de sortir de l'emprise du FMI et autres.
Le but de tous ces accords et traités signés dans tous les sens est de lancer une intégration régionale, c'est-à-dire de coordonner l'action des pays de la région. En Amérique Latine aujourd'hui, il y a les pays qui optent pour des accords avec les Etats Unis, comme la Colombie, la Brésil, le Mexique, le Chili, et les pays qui choisissent de s'opposer à ce qu'ils qualifient d'"impérialisme" et de construire un autre pôle autour des pays à tendance socialiste -ou se revendiquant comme tels, l'avenir nous le dira.
En conclusion, que dire? Le Venezuela a pris une place de meneur sur le continent sud américain, et vise à battre en brèche l'influence des Etats Unis, tant sur le plan politique qu'économique. Si l'on observe les données sur l'état actuel de ce pays, les choses sont loin d'être alarmantes, même si l'on doit tenir compte de la tendance de Chavez à concentrer les pouvoirs (tout en en redistribuant une bonne partie à la population).
Les conditions de vie de la majorité de la population se sont fortement améliorées, via les programmes sociaux et éducatifs, et les comptes du Venezuela pourraient faire pâlir d'envie un ministre français du Budget. Le processus d'intégration régionale avance malgré les offensives de Washington, et la population n'a pas protesté, au contraire.
Il semble que nous assistions là à une contre offensive de taille contre le système économique de Bretton Woods et ses institutions impérialistes. Il est intéressant d'observer la propagande anti Chavez et anti Bolivie un peu partout dans le monde, nous décrivant ces pays presque comme des dictatures mal gérées, et d'observer ensuite chez nous quels bénéfices nous tirons de ce système qui nous est imposé comme une pensée unique.
Regardons donc de près ce qui se passe là-bas.

07 octobre 2007
La "parapolitique": la politique selon Uribe
Entré en fonctions en 2002, l’actuel président colombien, Alvaro Uribe, avait promis de mettre fin au conflit interne avec les FARC (Forces Armées Révolutionnaires de Colombie), à cause duquel le pays est transformé en terrain de combat depuis un demi siècle. Cinq ans après, les FARC refusent toute négociation, la seule « avancée » est donc une tentative de désarmement des paramilitaires d’extrême droite. Appelée « loi de justice et paix », elle prévoit une peine de huit ans de prison au maximum et la réinsertion des paramilitaires dans la vie civile, en échange d’aveux et de leur démobilisation … Mais, même cette négociation finit par se retourner contre le gouvernement et Alvaro Uribe, laissant la place à ce que les médias appellent le « scandale de la para politique » …
Les enjeux
Vue depuis la France, la Colombie se résume au pays dans lequel est détenue Ingrid Bettancourt, et à un gigantesque champ de coca. On entend parler de la guérilla, des FARC, beaucoup moins des paramilitaires. Pourtant, c’est avec eux que qu’ Alvaro Uribe négocie depuis plusieurs années. En 2002, il est élu après une campagne axée sur la lutte contre les guérillas et sur la sécurité (mais probablement aussi grâce à une fraude électorale qui lui aurait ramené 300 000 voix[1], à la collusion avec les paramilitaires, et à une abstention record de 52%). Dès le mois de novembre 2002, Uribe annonce l’ouverture de pourparlers avec les AUC (Autodéfenses Unies de Colombie, qui regroupent de nombreuses factions paramilitaires). Les discussions avec les FARC, quant à elles, finissent rapidement dans l’impasse et sont au point mort depuis 2005.
Avec les AUC, c’est différent : depuis 2002, Uribe mène avec eux un « processus de paix ». Il s’agit d’un désarmement contre une quasi impunité : les paramilitaires reconnus coupables d’exactions, quelles qu’elles soient, n’effectueront pas plus de huit ans de prison s’ils ont déposé les armes. Une fois libérés, la fortune acquise grâce au narcotrafic[2] ou à des activités de terrorisme à l’encontre de la population seront légitimes et leur appartiendront. Selon le gouvernement, 32 000 hommes auraient rendu les armes jusqu’à présent. L’électeur colombien pourrait se dire qu’il s’agit d’un effort nécessaire, au nom de la concorde nationale, si toutefois les paramilitaires ne reprenaient pas immédiatement les armes souvent avec la bénédiction du gouvernement. Les habitants de nombreuses régions ont pu constater que ceux-là même qui avaient déposé les armes paradent à nouveau dans les rues, la seule différence est que ce n’est plus sous le sigle des AUC mais de petits groupuscules. Ainsi assiste-t-on à des conflits entre bandes paramilitaires (auparavant unies dans les AUC) pour le contrôle des zones de plantation de coca, par exemple. Mais surtout, les exactions contre ceux qui ont dénoncé les pratiques des paramilitaires ont également repris -si toutefois elles ont jamais cessé. Indepaz, une ONG colombienne, a indiqué en 2006 que lors des deux années précédentes, au moins 43 groupes paramilitaires ont été créés, et sont dirigés par d’anciens chefs des AUC.
De son côté, la Commission colombienne des juristes affirme que depuis le cessez-le-feu de décembre 2002 jusqu’au mois d’août 2004, les paramilitaires ont assassiné ou fait disparaître au moins 1899 personnes. Cette Commission a aussi annoncé que durant le premier mandat d’Uribe (2002- 2006), 11 300 civils ont été exécutés pour des raisons politiques, 14% de ces crimes ayant été commis par des agents de l’Etat, et 60% par les paramilitaires.
Pour comprendre la situation actuelle et les choix politiques d’Alvaro Uribe, il faut prendre en compte l’évolution du paramilitarisme, les intérêts économiques, le fonctionnement des cartels. Mais aussi la collusion entre les partis politiques libéraux et conservateur et les paramilitaires, ainsi que les cartels.
Les paramilitaires
Origine
En 1965 le gouvernement sort un décret[3] pour lutter contre les guérillas, qui commencent à se structurer militairement et financièrement. Ce décret prévoit l’armement de groupes de civils pour assurer la défense nationale[4], et devient une loi en 1968 (loi 48). En 1969 un règlement militaire[5] prévoit la constitution de groupes de civils armés pour lutter contre les guérillas, sous l’autorité de l’armée.
En 1991, une ordonnance du ministre de la Défense met en place des réseaux de renseignement, avec des retraités de l’armée, réseaux dans lesquels les instructions devaient être données uniquement oralement. L’un de ces groupes a été mis en cause par une enquête concernant le meurtre d’une centaine de civils, dont des syndicalistes et militants des droits de l’homme, dans le département de Santander.
La loi de 1969 a été déclarée inconstitutionnelle trente ans plus tard, mais les paramilitaires sont restés, et se sont retrouvés avec les citoyens armés dans les « Convivir » qui ont pris leur essor autour de Medellin (crées en 1994, ils sont déclarés inconstitutionnels en 1997, les paramilitaires se dirigeant alors vers les AUC). Uribe a beaucoup travaillé à leur création quand il était gouverneur de l’Antioquia, à tel point que Carlos Castano, le chef des AUC a dit de lui : « C’est l’homme le plus proche de notre philosophie ».
Aujourd’hui, des entreprises comme Chiquita (ex United Fruits), l’exploitant minier américain Drummond[6] ou Coca Cola pour ne citer que ces cas-là payent aussi ces troupes paramilitaires pour intimider ou liquider les syndicalistes, ou pour faire fuir les populations des zones convoitées (notamment les indigènes, puisque la Constitution de 1991 empêche l’exploitation à outrance des terres accordées aux populations indiennes). Amnesty a publié récemment dans son rapport “Killings, arbitrary detentions and death threats - the reality of trade unionism in Colombia”, qu’ « une stratégie coordonnée militaro-paramilitaire visant à saper le travail des syndicalistes tant en les éliminant qu'en tentant de discréditer la légitimité de leurs activités syndicales continue d'être appliquée »
Les déplacements forcés de population du fait de massacres, menaces et autres exactions, ou du fait des fumigations liées au Plan Colombie ont mis plus de trois millions de personnes sur les routes, essentiellement dans les régions visées par les multinationales. Un exemple parmi tant d’autres : les 5 000 derniers membres du peuple indigène U’wa vivent dans un parc naturel situé sur une zone où Occidental Petroleum peut extraire les quantités qu’elle veut. Cette zone est par conséquent fortement militarisée et paramilitarisée afin de protéger les infrastructures des attaques des FARC et de terroriser la population pour qu’elle ne soutienne pas les guérillas.
Paramilitaires et narcotrafiquants
Les narcotrafiquants des Cartels, comme Escobar
à Medellin, se sont progressivement investis en politique, devenant
conseillers municipaux, maires puis députés au Parlement (en 1982 pour
Escobar). A côté de cela, sa fortune permettait de mener des actions
sociales -construction de routes, d’hôpitaux, de maisons : le programme
«
Medellin sin tugurios » (« Medellin sans bidonvilles »), construction
de terrains de football, d’un zoo gratuit- de manière à s’assurer un
appui populaire. Tout cela, il faut le préciser, s’est passé également
lorsque Uribe était maire de Medellin. Mais très vite, afin d’assurer
ses arrières tant au niveau politique qu’au niveau du trafic, Escobar
passe à l’assassinat de personnalités politiques et des mouvements
syndicaux et sociaux. En 1989, il a par exemple fait assassiner trois
candidats à la présidentielle. La même année le magazine Forbes le
classe 7è fortune de la planète.
2.
Donc,
nous avons la constitution de groupes de citoyens armés par le
gouvernement pour lutter contre les guérillas marxistes ; mais il y a
aussi les armées privées des grands propriétaires terriens et des gros
narcotrafiquants qui subissaient les attaques des FARC. Ces groupes de
paysans armés pour défendre les grandes propriétés et les intérêts
particuliers existent également depuis les années 60, mais se sont
fortement développés dans les années 80, quand les cartels ont permis
aux paramilitaires d'obte,ir de gros revenus avec le trafic de drogue.
Les FARC
se constituent en 1964 afin de structurer les groupes de paysans
communistes qui tentaient de préserver les villages autonomes créés
dans les années 50, après la « Violencia
» (guerre civile de 1948 à 1953, déclenchée après l’assassinat du
leader progressiste Jorge Eliecer Gaitan). A peu près à cette période
naissent aussi l’ELN (plus guévariste que marxiste), l’EPL (armée
populaire de libération, maoïste), le M-19 ou encore la branche armée
du PC colombien… De leur côté, dès les années 50, les propriétaires
terriens et les multinationales entretiennent des armées privées (comme
United Fruit Company ancêtre de Chiquita).
Dans un style moins violent, les frères Rodriguez Orejuela du cartel de Cali ont préféré investir l’argent du trafic dans des entreprises légales (au moins une centaine), ne se sont pas engagés personnellement en politique et se sont contentés de financer les campagnes de certains candidats, de manière à avoir au moins un tiers du Congrès à leur botte. Avec leurs largesses envers les politiciens locaux et nationaux ainsi qu’envers les entreprises légales, ils se sont assuré de nombreux soutiens, et leurs enfants et petits enfants ont étudié en Europe ou aux Etats Unis et sont insérés dans la bonne société, parfois jusqu’à occuper des postes officiels.
Ces cartels contrôlaient tout le processus du trafic, depuis la production jusqu’aux filières de vente aux Etats-Unis. L’argent était souvent blanchi par le rachat de terres, les narcos se retrouvant alors parmi les grands propriétaires terriens. A partir des années 80, ils commencent à financer des milices officiellement pour se protéger eux (les guérillas faisaient quelques assassinats et enlèvements ciblés de pontes du narco trafic et d’entrepreneurs, ou de leurs proches) et leurs terres des guérillas. En réalité le but était d’expulser les paysans, et/ou de terroriser les leaders syndicaux et les militants de gauche qui luttaient contre l’accaparement des terres ou pour les droits de l’homme.
En 1982, les narcos mettent sur pied le MAS (Muerte A los Secuestradores, mort aux ravisseurs), un groupe de 223 chefs mafieux qui se donnent pour mission de tuer les membres d’une guérilla (le M-19) qui ont enlevé la sœur de membres du cartel de Medellin. Mais rapidement, le MAS s’occupe aussi de « nettoyage social » : élimination des délinquants, prostituées, indigents ; ainsi que de l’élimination des opposants politiques et leaders syndicaux… Le MAS a été la structure de base du « nouveau » paramilitarisme (ou « narco paramilitairisme) travaillant main dans la main avec l’armée et organisé par les narcos, certains bataillons de l’armée formant des paramilitaires dans le but de lancer la contre insurrection et éradiquer les guérillas.
Le MAS, d’après une enquête du procureur général colombien, a été constitué en août 1982 en application d’un accord entre des membres de l’armée et des éleveurs de bétail. Les premières actions (atteintes aux droits humains etc.) de civils armés agissant en coordination avec l’armée se sont faites sous le sigle du MAS, dans le Magdalena Medio d’abord, puis dans tout le pays. Une autre enquête du procureur général en 1983 a établi que 59 membres actifs de l’armée et de la police, dont un commandant et son second appartenant au bataillon qui a initié le « nouveau » MAS, ont participé à ce type d’actions. Tous ont été innocentés par la justice militaire.
3. Paramilitaires et politique
L’anéantissement de l’Union patriotique (UP) montre à quel point la présence paramilitaire a pris de l’importance au cours des années 80, et comment elle a servi les intérêts d’une certaine classe politique. Certains observateurs parlent de « génocide politique » du fait d’une volonté politique évidente d’éliminer les membres et sympathisants de ce parti d’opposition.
Après les accords de La Uribe de mars 1984 entre les FARC et le gouvernement, les FARC doivent « s’organiser politiquement, économiquement et socialement ». En mai 1985, l’Union Patriotique est constituée en tant que parti censé regrouper les différentes revendications de l’opposition de gauche, dans un pays dominé par les conservateurs et les libéraux depuis toujours…
Les accords de La Uribe sont vite transgressés, les FARC retournent dans la clandestinité et l’UP reste sur la place
publique. Dès 1985 commencent les assassinats de ses représentants et de ses candidats aux différentes élections y compris la présidentielle, puis des massacres, comme par exemple celui du 11 novembre 1988 où quarante militants sont assassinés sur la placa major de la commune de Segovia dans l’Antioquia (le département duquel viennent 40% des 32 000 paramilitaires démobilisés). Des militants, des centaines de maires, des parlementaires ont été assassinés pendant plus de dix ans, mais seulement quatre cas ont été suivis de condamnations par la justice avant 1993. Finalement, l’UP a été interdite car ne réunissant pas assez de voix (il est à noter cependant que les paramilitaires ont fait pression sur la population afin qu’elle n’élise pas les candidats de l’UP). Aujourd’hui, les survivants ont prouvé l’existence d’au moins cinq plans mis au point par l’Etat, destinés à éradiquer l’UP au niveau national et régional[7]. Au moins 3 000 militants ou sympathisants de l’UP ont été assassinés en une dizaine d’années, dans un pays de 44 millions d’habitants.
En 1994, les frères Castano, des paramilitaires dont l’un, Carlos, a été formé aux techniques de combat et au managment de contre insurrection en Israël, entreprennent de regrouper différentes factions du Nord Ouest de la Colombie à partir de leur milice. Celle-ci a été mise sur pied avec la contribution des éleveurs, des producteurs de bananes du secteur et du cartel de Medellin, et fonctionnait avec la 17è brigade de l’armée. En 1997, les AUC sont constituées, réunissant la plupart des factions paramilitaires du pays sous les ordres de Carlos Castano. La même année, l’Observatoire géopolitique des drogues de Paris déclarait que plus de 80% de la cocaïne arrivant dans les ports européens provenait des zones contrôlées par les paramilitaires (essentiellement les zones côtières et le nord du pays).
Les paramilitaires sont également fortement impliqués dans le narco trafic, comme l’a explicitement dit Castano, qui possédait lui-même un grand nombre de laboratoires « clandestins » dans le pays. Dans les années 90 un rapport « secret » du DAS (les renseignements colombiens) mentionne dans le chapitre intitulé « Contamination des groupes d’autodéfense par le narco trafic » que « La crise économique à laquelle étaient confrontés les groupes d’autodéfense en 1985 a pu être résolue via une alliance avec le narcotrafic ».
A ce moment, les guérillas marxistes taxaient les cultivateurs de coca ou le transport dans les zones qu’elles contrôlaient, mais les paramilitaires contrôlaient la fabrication, le transport, l’exportation et la vente, en plus de taxer eux aussi les producteurs qui ne travaillaient pas directement pour eux.
A Medellin, la ville d’Alvaro Uribe, les paramilitaires ont la mainmise sur le commerce légal, comme les boulangeries, les casions les entrepôts d’achat et de vente en gros, les jeux d’argent, le change et les centres commerciaux, ainsi que sur le commerce illégal notamment la prostitution y compris celle des enfants, les réseaux de stupéfiants, le marché noir d’objets volés, les prêts, les armes, les extorsions… Grâce à l’intimidation et à la violence, ils ont réussi à s’installer dans les conseils municipaux, les associations de quartier, les institutions sociales, pour ensuite obliger les gens à voter pour les partis libéraux et conservateurs.
On pourrait parler longuement des accaparements de terres par les paramilitaires qui représenteraient entre 1 et 6 millions d’hectares selon les sources, officielles ou indépendantes. Il fallait donc spolier les paysans et indigènes qui y vivaient, et ensuite « protéger » ces terres des guérillas. On pourrait aussi parler des circuits de livraisons d’armes et de matériel militaire, et des formateurs américains, britanniques et israéliens envoyés en Colombie par les Etats-Unis pour entraîner et armer les paramilitaires dans le but officiel, selon le fameux Plan Colombie, de « lutter contre le narco trafic », puis finalement aussi lutter contre les guérillas. Les exemples vérifiés sont nombreux.
4. Paramilitaires et droits de l’homme
Pour clore le chapitre sur les paramilitaires, il faut donner un aperçu de leurs exactions. Officiellement, ce sont les guérillas marxistes qui sont coupables de la quasi-totalité des massacres. En réalité, les FARC sont responsables de la plupart des enlèvements, mais les AUC et consorts sont responsables de la grande majorité des atteintes les plus graves aux droits humains. Human Right Watch et Amnesty International n’ont cessé depuis des années de faire des rapports sur la situation désastreuse des droits de l’homme en Colombie. Dans le rapport d’Amnesty International de 2002, il est écrit que « les groupes paramilitaires, opérant avec le soutien actif ou tacite des forces de sécurité, se sont rendus coupables de l’immense majorité des exécutions extra- judiciaires et des déportations », que des enquêtes mettant en évidence « l’existence de liens étroits entre les forces de sécurité et les groupes paramilitaires » ont été réalisées, et que « des centaines de massacres, commis pour la plupart par des formations paramilitaires opérant avec le soutien de l’armée, ont été signalés dans différentes parties du pays, et plus de 300 000 civils ont été déplacés de force. »
Puis plus loin dans ce même rapport : « Les attaques et les menaces visant les organisations de défense des droits humains se sont multipliées au cours de l’année [2001]. Au nombre des personnes visées figurent des paysans, des membres des communautés afro colombiennes et indigènes vivant dans les zones de conflit ou les régions présentant un intérêt économique, des personnes militant en faveur d’une société différente et d’une économie alternative ou cherchant à défendre les droits humains. »
En 2005, c’est toujours le même refrain, malgré le début de « démobilisation » en grande pompe de 32 000 paras (sur un total officiellement évalué en 2002 à 20 000 éléments). Morceaux choisis[8] :
- « La plupart des meurtres, massacres, «disparitions» et cas de déplacements forcés et de torture de ces dernières années sont et restent attribués aux groupes paramilitaires. »
- « La grande majorité des meurtres, des «disparitions» et des cas de torture à motivation politique perpétrés en dehors des combats ont eu pour auteurs des paramilitaires soutenus par l’armée. »
- « Les forces armées et, en particulier, les services de renseignement militaire, ont joué un rôle primordial dans la création et la coordination des formations paramilitaires. De nombreux manuels opérationnels militaires édités dans les années 60 ont poussé à la création de ces groupes.»
- « Les politiciens locaux ont eux-mêmes eu recours à ces groupes pour éliminer les opposants politiques et contrôler l’agitation sociale en s’attaquant aux militants et aux dirigeants paysans. Les forces de sécurité ont assuré la liaison entre les milieux politiques et les paramilitaires en coordonnant les activités de ces derniers et en veillant à ce que leurs opérations puissent passer pour un élément de la stratégie anti-insurrectionnelle. Pour justifier les attaques paramilitaires, les rapports des services de renseignement militaire et les représentants des forces de sécurité ont souvent présenté les organisations ou les militants ciblés comme des éléments subversifs. »
Afin de rendre plus concrètes ces affirmations, examinons rapidement le cas de Salvatore Mancuso, qui a remplacé Castano comme chef des AUC après sa pseudo mort (il semble qu’il soit allé se réfugier en Israël). Mancuso est à l’origine un éleveur devenu narco trafiquant, avant de trouver sa place dans le « narco paramilitarisme ». Accessoirement, il est voisin d’Alvaro Uribe à Cordoba… Grâce au « processus de paix », Mancuso ne risque pas plus de huit ans de prison s’il avoue quelques crimes et/ou accointances avec des politiciens, militaires ou policiers morts ou déjà condamnés (ce sont les termes de l’accord passé entre les AUC et le gouvernement) et/ou s’il dévoile l’emplacement de quelques fosses communes, situées presque uniquement dans les zones d’influence des AUC, dans lesquelles on a jusqu’à présent retrouvé près de 11 000 corps souvent inidentifiables.
Il a donc avoué -entre autres- avoir organisé le massacre d’El Aro le 25 octobre 1996 : en plein village, un « commando » paramilitaire a torturé et assassiné 15 personnes. Mancuso a précisé que ce massacre a été mis au point dans le bureau du commandant de la 4è brigade de l’armée, et qu’il a été réalisé avec l’appui logistique de ladite brigade et de son général, aujourd’hui décédé. Pour un autre massacre de 51 personnes au couteau à Mapiripan, il aurait, toujours selon ses propres aveux, reçu l’aide des forces aériennes. Au final, il avoue avoir assassiné ou fait assassiner 336 personnes.
Les paramilitaires sont donc presque une institution en Colombie. Les liens entre la classe politique et les narcos, la classe politique et les paramilitaires, ainsi que les liens entre narcos et paramilitaires débouchent sur une situation inextricable dans laquelle les droits de l’homme sont la première victime. L’impunité était presque totale jusqu’à ce que la justice parvienne, très récemment, à établir l’existence de tels liens.
Alvaro Uribe
1. Famille
Elu en prétendant lutter contre la corruption et en promettant la sécurité à une population prise en tenaille entre les guérillas, les paramilitaires et les fumigations de l’armée, Uribe réussit le tour de force d’amnistier les pires tortionnaires des colombiens… A première vue, cela peut sembler quelque peu étrange, mais au regard du parcours d’Alvaro Uribe et du contexte colombien, cela reste parfaitement logique.
Deux journalistes aujourd’hui exilés ont travaillé sur les connexions entre Uribe et les narcos, puis les paramilitaires. Fernando Garavito Pardo qui travaillait au magazine colombien El Espectador, a dû s’exiler lors de la première campagne présidentielle d’Uribe, après avoir reçu des menaces de mort suite à un article sur les liens du candidat avec les narcos et les paramilitaires. Ignacio Gómez Gómez, qui a reçu en 2002 le Prix International de la Liberté de la Presse pour une enquête de longue haleine sur Uribe, a lui aussi dû s’exiler pour les mêmes raisons. Qu’on-t-ils donc révélé ?
Commençons par la famille Uribe[9]. Le frère, Santiago Uribe Velez, a été l’objet d’une enquête pénale en 1999 pour avoir mis sur pied un groupe paramilitaire appelé « los doces apostoles » (les douze apôtres) intégré par la suite aux AUC, ainsi que pour l’assassinat d’une cinquantaine de personnes. Le groupe était basé dans la propriété des frères Uribe Velez, dans l’Antioquia. Il y a eu un non lieu. Uribe n’a reconnu ces faits qu’en 2006.
Deux cousins germains du Président, également parents du clan Ochoa (narcos, paramilitaires et propriétaires terriens, alliés d’Escobar dans la mise en place du cartel de Medellin), ont également fait l’objet de poursuites pour avoir monté un autre groupe paramilitaire, dans l’Antioquia, et pour l’assassinat d’une cinquantaine de personnes. Ils ont été condamnés et ont fait un an de prison avant qu’un juge ne les relâche, estimant que le dossier manquait de preuves.
Comme celui des Castano, le père d’Alvaro Uribe, Alberto Uribe Sierra, a été assassiné par les FARC, lors de l’assaut de son hacienda en 1983. Les FARC affirment que l’opération était destinée à démanteler un camp paramilitaire lié aux narcos et situé dans l’hacienda familiale. A ce moment il était réclamé par les Etats-Unis pour trafic de drogue[10], étant manifestement lié au clan des Ochoa. Alvaro Uribe aurait tenté de secourir sa famille en venant à bord d’un hélicoptère appartenant à Pablo Escobar. Il se trouve que quelques mois plus tôt, Alberto Uribe Sierra a été accusé d’avoir participé au célèbre laboratoire clandestin de transformation de la cocaïne nommé « Tranquilandia » (très moderne, et de taille considérable) dans lequel on a aussi trouvé en mars 1984 l’hélicoptère dont avaient hérité Alvaro et son frère, ainsi que des aéronefs dont la licence a été délivrée par Uribe... Ce laboratoire était une sorte de coopérative de narcos, dont le principal propriétaire était Pablo Escobar.
L’enquête d’Ignacio Gomez Gomez revient sur les conditions de vie de la famille Uribe : celles-ci se sont fortement améliorées quand Alberto Uribe a commencé à servir de prête nom aux paramilitaires. A partir de ce moment, les Uribe accumulent des terres. Alvaro Uribe a toujours éludé cette question, et l’origine de la fortune familiale n’a jamais été éclaircie.
2. Carrière
Sa carrière politique a commencé à Medellin à la fin des années 70, période où le cartel de Medellin avait pignon sur rue, et à laquelle Escobar se lance dans de grands programmes sociaux dans la ville. Un passage éclatant de la carrière d’Alvaro Uribe est celui où il a été Directeur de l’Aéronotique civile (mars 1980 – août 1982), et avait la responsabilité de l’octroi des licences d’aviation. En 28 mois à ce poste il a donné presque autant de licences d’aviation qu’il n’en avait été donné de 1954 à 1981. Sur les 2339 licences qu’il a accordées, au moins 200 l’ont été au cartel de Medellin. En 1983 lors de la perquisition de « Tranquilandia », la police a trouvé des aéronefs dont trois avaient une licence cédée par Uribe.
En 1982- 1983 il est Maire de Medellin, à l’apogée du Cartel de Medellin et au moment où Escobar est député au Congrès. Pendant cette période, Uribe n’a eu de cesse de promouvoir les œuvres sociales d’Escobar, comme lorsqu’il a inauguré le nouveau quartier issu du programme « Medellin sin tugurios » du même Escobar, sur les plans duquel il aurait également travaillé (tout cela sans avoir jamais rencontré Escobar selon la thèse officielle). Selon le journaliste Joseph Contreras, Uribe n’est resté que quelques mois en tant que Maire de Medellin, car le président de l’époque, Belisario Betancourt, l’aurait remercié en raison de ses liens avec le cartel de Medellin, le clan Ochoa, ainsi que Gonzalo Rodriguez Gacha (« El Mexicano », membre du cartel de Medellin)[11].
En 1994, il devient gouverneur de l’Antioquia. C’est là qu’il s’est particulièrement impliqué dans la mise en place des « Convivir », ces groupes de civils armés pour appuyer les forces publiques, qui très vite sont récupérés par les grands propriétaires terriens et les narcos. Castano, dans le livre sur –une partie de- ses « confessions »[12] dit que ces organisations ont moins servi aux AUC qu’aux narcos, qui ont financé des groupes de Convivir pour protéger leurs activités.
Enfin, le Président colombien est au centre d’une nébuleuse dans laquelle les paramilitaires, les narcos, les services de renseignements et les forces de sécurité collaborent régulièrement. On peut même avancer que dans certains cas, comme le montre l’exemple des « Convivir », cette collaboration est institutionnalisée. Cette année, de nombreuses brèches se sont ouvertes dans ce système, révélant quelques accointances fort peu opportunes pour le gouvernement et la présidence. Les enquêtes officielles et les délations désignent des personnes de plus en plus proches d’Uribe comme ayant collaboré avec les paramilitaires (ce qui revient à dire qu’ils ont aussi collaboré, de près ou de loin, avec les narcos qui sont intimement liés aux paramilitaires). On ne compte plus les arrestations de militaires colombiens, ou même américains, pris avec de la cocaïne, ni même les mises en cause d’hommes politiques comme l’ancien président Samper qui voyageait avec quelques kilos de morphine dans son avion.
Une note de la DIA (Defense Intelligence Agency) américaine de 1991, au point 82[13], présente Uribe comme un collaborateur du cartel de Medellin, « lié à des affaires consacrées au narcotrafic aux Etats-Unis ». Plus loin il est écrit que « Uribe a travaillé pour le cartel de Medellin et est un ami proche de Pablo Escobar Gaviria. Il a participé à la campagne de Pablo Escobar pour le poste d’assistant parlementaire de Jorge Ortega ». Lorsque cette note a été publiée, d’abord dans Newsweek, puis dans la presse colombienne, Uribe a démenti et les Etats-Unis ont dit que les informations de cette note n’étaient pas vérifiées.
L’entourage d’Alvaro Uribe n’échappe évidemment pas à la règle. Son ancien directeur de campagne pour la présidentielle de 2002, Pedro Juan Moreno Villa, a été désigné par la DEA (Drug Enforcment Administration) américaine comme étant le plus gros importateur de permanganate de potassium[14], nécessaire à la fabrication de la cocaïne. Son entreprise, basée à Medellin –GMP- a donc importé au moins 50 tonnes de ce produit chimique en quatre ans, mais bien sûr Moreno Villa a déclaré que ces importations avaient une finalité complètement légale. La note de la DEA porte sur la période 1994- 1998. A peu près au même moment (1995–1997) ledit Moreno Villa était secrétaire du gouverneur de l’Antioquia, gouverneur qui n’était autre qu’Alvaro Uribe. Pendant la campagne électorale de 2006, Moreno Villa est mort dans un –étrange- accident d’avion.
Le scandale de la « parapolitique » dévoile les liens inextricables entre la classe politique et les organisations paramilitaires. Les révélations se succèdent, et touchent des personnes de plus en plus haut placés dans les appareils d’Etat. Rafaël Garcia, directeur informatique du DAS (Département Administratif de Sécurité, sous les ordres de la présidence) jusqu’en 2004 et aujourd’hui en prison pour avoir fourni des informations aux paramilitaires, passe à table. Il affirme que Jorge Noguera, chef du DAS, a rencontré des leaders paramilitaires (dont Rodrigo Tovar, alias « Jorge 40 », membre important des AUC et gros narcotrafiquant réclamé par les Etats-Unis) et des opposants vénézuéliens dans le cadre d’un plan de déstabilisation d’Hugo Chavez[15]. La famille Noguera est par ailleurs connue pour ses liens avec les narcos, qui lui ont permis de conserver un bon statut social, schéma qui ressemble à celui qu’a connu la famille Uribe.
La Fiscalia (le bureau du procureur), qui mène les enquêtes pénales, travaille sur l’infiltration de paramilitaires au sein du DAS, ainsi que sur la participation de membres du DAS à l’assassinat de syndicalistes et professeurs d’université de la côte Atlantique.[16] Noguera a aussi été accusé d’avoir fait disparaître des informations compromettantes pour des narcos extradables vers les Etats-Unis et des paramilitaires. Uribe a du le rappeler de son poste d’ambassadeur à Milan pour qu’il réponde à la justice. Les accusations de Garcia ont été déterminantes pour entamer deux poursuites pénales et une disciplinaire contre Noguera, et le faire « incarcérer »[17]. Celui-ci a par ailleurs été le directeur de campagne d’Uribe dans le Magdalena pour les présidentielles de 2002, et aurait contribué à y détourner des voix en sa faveur. Salvatore Mancuso, le remplaçant de Castano à la tête des AUC, s’est félicité en public du fait que les AUC contrôlaient 35 % du Congrès après les législatives de 2002, et a reconnu lors d’une audience au tribunal le soutien des AUC à Alvaro Uribe.
Ces deux affaires amènent naturellement à examiner le scandale de la parapolitique. Celui-ci a éclaté fin 2006, quand la justice a clairement établi l’existence de liens entre des paramilitaires alliés à l’armée et neuf parlementaires de la majorité.
La parapolitique
1. Origine
La Colombie, comme l’Amérique Latine en général, sont encore très marquées par les relations clientélistes, qui s’épanouissent avec la décentralisation des institutions[18]. Les grands propriétaires terriens, les notables, et jusqu’aux gros narcotrafiquants, peuvent s’appuyer sur des réseaux allant des plus hautes strates de la société jusqu’aux paysans et ouvriers qu’ils exploitent. Mais aussi, nous l’avons constaté, sur des bandes armées, qu’on appelle paramilitaires, AUC ou Convivir selon les périodes. Les paramilitaires ont su utiliser ce clientélisme pour s’infiltrer dans la vie politique locale et régionale, puis au Congrès et au gouvernement, comme le montrent certaines arrestations récentes.
Seulement, il est tout à fait récent que ces relations soient étalées au grand jour, et surtout que les enquêtes judiciaires aboutissent. L’impunité a toujours été de mise, puisque la justice comme les pouvoirs publics en général, et la classe politique au pouvoir, étaient soit sous la coupe des paramilitaires, soit collaboraient avec. Les opposants étant systématiquement éliminés ou contraints à l’exil, la contestation s’avérait, et s’avère toujours, particulièrement risquée.
Les exemples de parents ayant reçu des menaces après avoir porté plainte suite à la disparition d’un proche ne manquent pas, les exemples d’enquêtes n’ayant pas abouti ou de juges assassinés non plus.
Les élections législatives et municipales de 2006 ont été le point de départ de ce qui s’est vite transformé en scandale : la révélation publique des liens entre les paramilitaires et des politiciens du parti libéral (celui d’Uribe), dans le Nord de la Colombie.
Mais dès la présidentielle de 1994, Andrés Pastrana (conservateur, il a perdu au profit du candidat libéral Ernesto Samper) envoie au président César Gaviria des enregistrements compromettants pour son rival libéral [19]: des membres du Cartel de Cali évoquaient le financement de la campagne de Samper. Aucune enquête judiciaire n’a été entamée à ce sujet, bien que par la suite, des perquisitions menées dans des entreprises appartenant aux frères Orejuela aient permis d’établir qu’ils avaient réalisé au moins 6400 opérations financières pour assurer la campagne (financement de parlementaires, d’officiers, policiers etc. mais aussi achat du Procureur Général de la Nation[20] et d’autres fonctionnaires de la justice). L’enquête de la Fiscalia appellée « proceso 8 000 » a très vite mis à jour plus de 40 000 transactions via des sociétés écran, avant de déboucher sur de nombreuses autres investigations parallèles mettant en cause neuf congressistes libéraux, des juges et de hauts membres du Cartel de Cali. Les élections de 2002 ont aussi amené leur lot de déclarations fracassantes, comme celle de Mancuso se félicitant que 35 % du Congrès était allié aux AUC.
En novembre 2006, le sénateur libéral Miguel de la Espriella déclare que lui et une quarantaine d’autres politiciens (dont certains présents dans le gouvernement Uribe) ont conclu en juillet 2001 un pacte –le pacte de Ralito- avec les paramilitaires en vue de créer un mouvement politique qui devait s’appeler Movimiento Nacional Comunitario (Mouvement national communautaire). Ces politiciens auraient selon de la Espriella été instamment priés par les paramilitaires d’assister à cette réunion, à laquelle Castano et Mancuso auraient été présents.
En novembre, la Cour suprême fait arrêter trois parlementaires, Álvaro Garcia Romero, Jairo Merlano et Erik Morris Taboada, en raison de liens présumés avec les paramilitaires, puis six autres parlementaires doivent répondre du même type d’accusations. Alvaro Garcia est fortement soupçonné d’avoir ordonné aux paramilitaires le massacre d’une quinzaine de personnes en 2000[21]. Eric Morris aurait en outre menacé un témoin clé, lui disant de revenir sur sa déposition et d’accuser un autre parlementaire.
D’autres ont démissionné ou n’ont pas pris leurs fonctions d’élus, comme Jairo Enrique Merlano qui a préféré se retirer quelques jours après avoir été mis en cause par la Cour pénale pour des crimes aggravés, le représentant conservateur du Magdalena, Alfonso Campo Escobar, emprisonné depuis février, ou le sénateur Álvaro Araújo Castro accusé par la Cour pénale de Corte de crimes aggravés, de séquestration, et d’avoir des liens avec Jorge 40. Il a été arrêté en février. Celui-ci a avoué avoir assisté à la réunion du pacte de Ralito et avoir eu un « contact marginal » avec Jorge 40[22]. La sœur d’Alvaro Araújo, la ministre des Affaires étrangères Maria Consuelo Araújo, a du démissionner suite à ces accusations ainsi que celles, identiques, portées contre leur père.
Après la révélation d’écoutes illégales de membres de l’opposition, début mai, Uribe a été obligé de demander leur démission au chef de la police, le général Jorge Daniel Castro, et au général Guillermo Chavez, son subordonné à la tête des services secrets,. Ce mois-là, une cinquantaine d’élus, locaux et nationaux, font l’objet d’enquêtes du procureur général de Colombie en raison de liens avec les paramilitaires. Parmi eux, une douzaine sont aussi accusés de crimes. Cerise sur le gâteau, Mancuso menace de révéler les noms de politiciens et fonctionnaires toujours en exercice avec lesquels il a été en rapport.
Mais le coup de théâtre est survenu avec la saisie début 2006 de l’ordinateur portable de Jorge 40, que son assistant avait avec lui. Car finalement ce n’est pas le processus de démobilisation qui a permis de lever le voile sur les liens entre la classe politique et les paramilitaires, mais la lecture du disque dur d’un ordinateur récupéré par hasard. Cet ordinateur est devenu la principale source d’information pour la justice et a permis à la Fiscalia d’établir que les paramilitaires soutenaient bien certains parlementaires, du moins dans le Nord du pays. Dedans, il y avait la liste de 558 personnes assassinées par les paramilitaires –depuis le cessez-le-feu de 2002 jusque début 2006, dans une seule région. Ces assassinats sont répertoriés par date, lieu, motif. Parmi les victimes, on retrouve le nom du professeur de sociologie Alfredo Correa, assassiné en septembre 2004 en pleine nuit par des sicarios (tueurs à gage) en moto. Il y a aussi les noms de syndicalistes, défenseurs des droits de l’homme et autres subversifs accusés d’être avec les FARC, des noms de commerçants ou de vendeurs ambulants, mais on retrouve également, dans le cadre du « nettoyage social », des noms de prostituées et délinquants. Le bureau du procureur a ainsi établi l’existence de « listes de cibles », à savoir des syndicalistes et des opposants politiques d’Uribe. Ces listes ont été mises au point par de hauts responsables des services de renseignements, et remises aux AUC pour qu’ils menacent et/ou assassinent les personnes désignées. Ceux qui figuraient sur une de ces listes, transmise à Jorgue 40 par Noguera (le chef du DAS) sont aujourd’hui exilés ou ont été assassinés.
L’ordinateur contenait aussi des éléments sur la manière sont les AUC soutiraient 10% de tous les contrats, sur les fraudes réalisées lors du processus de démobilisation, mais encore les noms de ceux avec qui ils font le trafic de cocaïne, les noms des fonctionnaires qui collaborent avec eux, et les noms des politiciens de la côte (le secteur du Bloque Norte, dirigé par Jorge 40) qui sont leurs alliés. Parmi les noms cités, celui d’Alvaro Araújo ou celui de la sénatrice Zulema Jatin qui a reçu de l’argent des AUC pour financer sa campagne. Le gouverneur du Magdalena, Trino Luna, aurait rencontré l’assistant de Jorge 40 pour un contrat de traitement des ordures. Mais d’autres députés, sénateurs et représentants de l’Etat sont mentionnés sur le disque dur. La Fiscalia a cité également Héctor Julio Alfonso López et Lidio García Turbay, représentants a la Chambre, Vicente Blel, ex sénateur libéral et Luis Daniel Vargas, ex gouverneur de Bolívar, comme ayant bénéficié de l’appui des paramilitaires pendant leur campagne. Au moins une cinquantaine d’élus sont dans la ligne de mire de la Fiscalia à ce jour, une cinquantaine d’autres devant suivre.
Les noms de fonctionnaires de la Fiscalia (dont des juges), du DAS et de l’armée sur lesquels les paramilitaires pouvaient compter apparaissent également.
Le Procureur Général de la Nation a décidé de créer une section spéciale pour enquêter sur les cas de collusion entre des employés de la fonction publique et les paramilitaires.
Lors d’une interview début mai au quotidien El Tiempo, Mancuso a prévenu que ses déclarations allaient impliquer au moins 70 membres du Congrès, des membres de l’Eglise catholique, des transnationales ainsi que les banques qui lui avaient permis de blanchir l’argent du narcotrafic. Il aurait aussi déclaré, selon l’agence Prensa latina, que les feuilles de coca destinées au trafic étaient transportées dans des hélicoptères pilotés par des officiers de police qui travaillaient pour les paramilitaires en dehors de leurs heures de service.
En juin, le même Mancuso a avoué lors d’une comparution devant la justice avoir eu plusieurs entretiens avec le vice-président de la République (et ancien rédacteur en chef du quotidien El Tiempo), Francisco Santos. Ledit Santos lui aurait alors proposé de mettre en place un front militaire à Bogota pour contrer les guérillas. Mancuso affirme que cette proposition n’a pas été faite qu’à lui. Il dit aussi avoir rencontré celui qui est aujourd’hui ministre de la Défense, Juan Manuel Santos, pour les mêmes raisons en 1997.
Au procès de Jorge 40, plus de 300 victimes ont témoigné. Il n’a avoué « que » la responsabilité du massacre de 45 habitants s d’un village de pêcheurs, Nueva Valencia (mais selon lui il s’agissait, bien sûr, de militants de l’ELN), et la disparition de sept enquêteurs de la Fiscalia, ces deux faits remontant à 2000.
En août, le député Alfonso Campo a avoué devant la Fiscalia avoir eu des réunions avec les AUC dans le but de commettre des crimes, d’avoir exercé des contraintes sur les électeurs, et la modification des résultats du vote. C’est le premier à parler parmi les trente députés sous le coup d’enquêtes actuellement. Il aurait vu Jorge 40 pour parler de « sujets politiques ». Des généraux et de hauts responsables de la police ont été dénoncés par Mancuso ou d’autres chefs paramilitaires. Parmi les noms cités, le général Serrano, aujourd’hui ambassadeur en Australie, serait ainsi intervenu au milieu des années 90 pour que Mancuso et Jorgue 40 n’aillent pas en prison. Mancuso a également dénoncé –entre autres- Rito Alejo del Río, Iván Ramírez et Martín Orlando Carreño, trois généraux de l’armée avec lesquels il aurait collaboré. Les hommes de Mancuso auraient ainsi effectué des patrouilles avec les soldats de la 17ème brigade. Ramirez, de la 11ème brigade, est ensuite devenu chef du renseignement de l’Armée, malgré les nombreuses plaintes de ses victimes auprès de la justice.
2. La démobilisation
Les discussions entre le gouvernement et les paramilitaires commencent dès l’élection d’Uribe en 2002. Le Président cherche donc à « négocier » pour amener les AUC à se démobiliser, comme il l’a répété durant sa campagne. Les paramilitaires, eux, veulent l’immunité. Qu’à cela ne tienne, le 22 janvier 2003 Uribe sort un décret qui prévoit l’amnistie pour ceux qui ne sont pas poursuivis pour les exactions les plus graves (c’est-à-dire des massacres répétés). Il est à noter que la Commission Internationale des Juristes a déclaré que « La réalité des investigations judiciaires menées en Colombie sur les crimes commis par les paramilitaires démontre que l’immense majorité de ces crimes n’a pas été éclaircie et n’a pas connu d’investigations conséquentes ; que quand il y a investigation, les auteurs de ces crimes sont rarement identifiés, et que quand ils le sont, la majorité ne sont pas poursuivis et conservent le statut de suspects »[23].
En août 2004 vient un autre décret présidentiel (décret 2767) qui prévoit l’impunité mais aussi des aides financières pour les démobilisés qui fourniraient des informations ou « désireraient développer des activités de coopération avec forces publiques ».
Le meilleur vient avec la fameuse loi de « Justice et paix », approuvée le 21 juin 2005, qui poursuit le processus de démobilisation. Selon ce plan, les paramilitaires sont considérés comme des « délinquants politiques », et non des criminels de droit commun. Cela leur évite une extradition vers les Etats-Unis qui réclament les plus gros narcotrafiquants, et leur peine est fixée à huit ans au maximum (dont quatre peuvent se faire en liberté conditionnelle). Mais pas dans une prison normale. En effet, actuellement 80 chefs paramilitaires sont en résidence surveillée dans un ancien complexe touristique de luxe. Malgré cela, les paramilitaires sont coupables de fraudes massives dans le cadre dudit processus.
L’ordinateur de Jorge 40 a fourni des éléments montrant que dans le Nord de la Colombie, les AUC ont recruté des paysans sans travail qu’ils ont fait passer pour des paramilitaires lors de la démobilisation devant la justice. Par exemple, le premier groupe à être démobilisé le 25 novembre 2005 est le Bloque Cacique Nutibara, de Medellin. Sur plus de 2 000 hommes, 860 rendent les armes à ce moment, mais un gros doute est demeuré sur l’identité des hommes qui se sont présentés devant la justice. Le haut commissaire à la paix a noté que deux jours avant la démobilisation, les paras ont recruté de jeunes délinquants qu’ils ont intégrés au groupe d’hommes démobilisés.
Depuis 2005, c’est-à-dire depuis le début de la « démobilisation », les exactions des paramilitaires ont fortement augmenté : cette année-là, il y a deux fois plus d’attaques que durant les deux années précédentes et ce, malgré la démobilisation –qui toutefois reste théorique- de 15 à 20 000 paramilitaires.
Uribe compte transformer ces « délinquants politiques », coupables de massacres et de trafic de drogue à grande échelle, en « auxiliaires civils » de la police. Cela implique donc qu’ils auront à faire des patrouilles dans le pays, et seront chargés du maintien de l’ordre.
De plus, en ce qui concerne le désarmement, il semble que ce soit un échec[24] puisque seulement 65% des paramilitaires démobilisés ont remis une arme en état de fonctionner.
En août, sur la côte Atlantique, la Justice a procédé à une centaine d’arrestations, dont des policiers et inspecteurs du DAS, membres d’un certains groupe appelé « Los 40 ». Ce groupe serait apparu peu après la démobilisation de Jorge 40 et se son Bloque Norte, la division paramilitaire qui régnait sur le secteur[25]. La tête du groupe serait un ancien policier qui a remplacé Jorge 40, Miguel Villareal Archilla, alias « Salomon » ou « El Viejo », arrêté le 23 avril de cette année, et sous le coup d’une demande d’extradition des Etats-Unis pour narcotrafic. « Salomon » s’occupait spécialement de tout ce qui était lié au narcotrafic dans le Bloque Norte, et s’appuyait sur des bandes locales de petits délinquants pour commettre différentes exactions. Dans ce groupe émergeant présent sur trois départements et calqué sur la structure paramilitaire, on retrouve des délinquants de droit commun, des paramilitaires non démobilisés et même certains démobilisés qui sont revenus à la criminalité[26] . C’était le cas pour « Salomon », démobilisé du Bloque Norte, qui au départ a dirigé la bande émergeante depuis le Venezuela. En s’appuyant sur différents narcotrafiquants comme Wilber Varela ou Juan Carlos Ramirez, il a réussi à supplanter une autre bande émergeante (« Los Paisas »).
Les premiers groupes armés émergeants seraient ainsi apparus en avril 2005 dans le centre du pays sous le nom « Aguilas Rojas » (Aigles rouges).
Le 11 mars 2006, la Fiscalia a arrêté à Baranquilla le bras droit de Jorge 40, Edgar Fierro Florez, alias « Don Antonio », un ex officier de l’Armée. L’enquête a permis de mettre la main sur tout un système de communications et de retrouver la tête de l’organisation qui n’était autre que Jorge 40 (démobilisé avec 2 000 hommes du Bloque Norte), pilotant tout cela depuis sa prison dite « de haute sécurité » dans l’Antioquia. Manifestement, celui-ci était en contact avec les principaux chefs de bandes criminelles (dont faisait partie « Salomon ») de la côte Atlantique, mais aussi avec le DAS, la police, l’armée, et la Fiscalia. La bande émergeante pilotée par Jorge 40 via « Salomon » avait donc toujours des liens avec différentes institutions, y compris la Justice et la Police. Il semble que les fonctionnaires impliqués étaient très actifs dans la lutte contre le narcotrafic et les exactions sur la côte Atlantique[27]. Ainsi, pour donner un exemple, la Fiscalia a établi qu’Ernesto Escorcia Niebles, policier sur la côte Atlantique, démis de ses fonctions pour des « problèmes psychiatriques », était chargé à temps complet de fournir des informations confidentielles à « Los 40 ».
Même Le Monde publiait cet été un article intitulé « Des paramilitaires colombiens se reconvertissent dans le crime organisé »[28] et indique que « Sur 1 452 membres de ces bandes (les bandes armées émergeantes) arrêtés ou tués par les forces de sécurité, 245 étaient des ex-paramilitaires ».
3. Bilan
Les paramilitaires sont en position de force par rapport au gouvernement. En effet, ceux-ci, à l’instar de Jorge 40 ou Mancuso, menacent de déballer publiquement et/ ou devant les tribunaux leurs accointances avec une certaine classe politique actuellement au pouvoir. Cela signifie donc expliquer comment certains personnages politique –à tous les niveaux- sont liés aux paramilitaires, qui eux-mêmes sont liés à de nombreuses exactions ainsi qu’au trafic de drogue. Cela fait désordre, l’Etat cherche donc à ne pas trop froisser les paramilitaires. On évite donc d’extrader les leaders qui forcément sont poursuivis pour trafic de drogue aux Etats-Unis car s’ils risquent d’être punis, ils ne se démobiliseront pas[29].
De plus, les paramilitaires menacent l’Etat de se retourner contre lui en cas de sanctions trop importantes. En avril 2007, au moins 22 « groupes armés émergeants » fortement liés au narcotrafic opéraient dans la moitié des 32 départements du pays[30]. La Commissariat aux Réfugiés de l’ONU déclarait en septembre 2006 que malgré la démobilisation, les paramilitaires avaient maintenu leurs structures politiques et économiques.
Depuis le début du processus de démobilisation, l’Etat cherche une sortie honorable pour tout le monde, quitte à amnistier les paramilitaires et à financer leur "réinsertion". On commence à comprendre, depuis le début du scandale de la parapolitique, pourquoi l'impunité est à ce point le maître mot dans les discussions relatives à la démobilisation.
[1] Cf. Rafaël Garcia, directeur informatique du Département Administratif de Sécurité (DAS) jusqu’en 2004, actuellement en prison sur l’accusation d’avoir effacé les noms de mafieux des listes du DAS. Voir El Espectador du 2/12/06
[2] Cf. Mauricio Aranguren Molina, dans son livre « Mi confesion. Carlos Castano revela sus secretos » écrit après une entrevue avec Carlos Castano, leader des AUC, les AUC tiraient 70% de leurs revenus du narcotrafic. Ed. Oveja negra. Bogotá, 2001.
[3] Décret 3398
[4] le texte dit : « armer des civils avec du matériel habituellement réservé aux forces armées »
[5] Le Reglamento de EJC 3-10, Reservado, de 1969, ordonnance secrète EJC-3 de 1969, prévoyait que les forces armées devraient organiser des «comités d’autodéfense» qui seraient des «organisations propres aux zones de combat, de type militaire, composées de civils, équipées et entraînées pour prendre part à des opérations contre les groupes de la guérilla menaçant un secteur ou pour opérer en coordination avec des unités combattantes».
[6] Sur les complicités entre ces entreprises et les paramilitaires : Le Grand Soir du 27/07/07, Colombie: ces syndicalistes assassinés qui hantent les transnationales par Benito Perez.
[7] Les plans d’extermination régionale « Esmeralda » de 1988 et « Retorno » de 1993 auraient eu comme objectif de faire disparaître plusieurs sections régionales de l’UP, l’opération « Condor » (1985) et les plans « Baíle Rojo » de 1986 et « Golpe de gracia » de 1992 auraient visé à détruire la direction du mouvement et à assassiner ou enlever ses dirigeants élus.
[8] Amnesty International, rapport 2005 ; Ref. Index AI : AMR 23/019/2005 EFAI
[9] cf. Hernando Calvo Ospina, journaliste colombien exilé à Paris, « Colombia, laboratorio de embrujos. Democracia y terrorismo de Estado », Ed. Ocean Press, 2006.
[10] cf. Fabio Castillo, «Los jinetes de la cocaína», Bogota, 1987, Ed. Documentos Periodisticos. Alberto Uribe Sierra –le père d’Alvaro- a été arrêté afin d’être extradé vers les Etats-Unis, mais le Secrétaire du Gouverneur de la ville de Medellin a ensuite décidé de le remettre en liberté.
[11] Cf. Joseph Contreras, 2002, “Biografia no autorizada de Alvaro Uribe” “El señor de las sombras”, Bogota, ed. Oveja Negra.
[12] Cf. Mauricio Aranguren Molina, dans son livre « Mi confesion. Carlos Castano revela sus secretos » op.cit
[13] note de la DIA , et texte_ note DIA pour le document en lui-même.
[14] Sur cette note de la DEA
[15] Interview de Rafael Garcia par Semana
[16] sur les enquête de la Fiscalia : El Colombiano, “Fiscalía ordenó la detención de Jorge Noguera, ex director del DAS” El Colombiano , et Semana, 22/11/06, « Llaman a indagatoria a Jorge Noguera” Semana
[17] Dans un ancien complexe hôtelier de vacances, avec une soixantaine d’autres AUC ou pseudo AUC
[18] cf. Miriam Álvaro in Nuevo Mundo Mundos Nuevos, Número 7 – 2007 La parapolitica: la infiltracion paramilitar en la clase politica colombiana
[19] cf. Fausto Cattaneo, commissaire suisse spécialisé dans la lutte anti drogue Comment j’ai infiltré les cartels de la drogue, Albin Michel, Paris, 2001.
[20] Institution qui contrôle les fonctionnaires et mène les enquêtes pour faute disciplinaire.
[21] Cf. El Tiempo du 14/07/07
[23] cf. Commission Internationale des Juristes in “Sacavando el estado de derecho y consolidando la impunidad”, 2005.
[24] cf. Constanza Vieira pour IPS
[25] cf. « Los 40 principales » in. Semana du 8 septembre 2007
[26] cf. « Jorge 40 recargado » in. Semana du 18 juillet 2007
[27] cf. « El reciclaje de Jorge 40 », in El Espectador du 22 septembre 2007
[28] cf. Paulo A. Paranagua « Des paramilitaires colombiens se reconvertissent dans le crime organisé » in Le Monde du 18 août 2007
[29] selon les propos de Luis Carlos Restrepo, représentant de l’Etat pour les négociations sur la démobilisation, rapportés par Semana de la dernière semaine de novembre 2005
[30] cf. Markus Schultze-Kraft “El lado oscuro de la desmovilización paramilitar" in El Tiempo, 30 avril 2007.

05 octobre 2007
Chiapas et Plan Puebla Panama
(article de 2005)
La stratégie américaine visant
à transformer le monde en arrière- cour des activités de ce pays est désormais
connue de tous, mais la violence avec laquelle elle peut être mise en place est
bien dissimulée et il est difficile d’accéder aux données précises.
L’Amérique Latine et l’Amérique Centrale sont parmi les
objectifs des Etats- Unis pour des raisons plus économiques qu’idéologiques.
Les réserves pétrolières et de gaz naturel mises à jour régulièrement justifient
l’ingérence américaine dans le continent, bien qu’il s’agisse là d’une habitude
(on se rappelle de la mise en place de Pinochet, de l’ingérence à Cuba, ou plus
récemment des deux tentatives de coup d’Etat au Venezuela et de la pression du
FMI sur le Brésil, qui ne sont que des exemples parmi tant d’autres).
La Colombie est victime de la politique américaine, qui au
nom de la lutte contre le Terrorisme arme des paramilitaires en plus des
Sociétés Militaires Privées (SMP comme Dyn Corp, Rendon, ACS Défense en
Colombie…) afin de combattre les FARC , les Forces Armées Révolutionnaires de
Colombie, qui s’en prennent aux compagnies pétrolières américaines et à leurs
précieux pipe lines.
Mais prenons l’exemple du Chiapas, au Mexique, qui illustre
bien la stratégie américaine dans la région.
La stratégie US
Les Etats-Unis ont passé avec l’Amérique Latine des accords
de libre échange. Avec l’aide du FMI et de ses politiques d’ajustement structurel,
Bush a réussi à imposer aux gouvernements sud américains des lignes de conduite
pour réformer l’économie dans le sens du libéralisme le plus extrême, en
menaçant le cas échéant de suspendre l’aide économique. Il s’agit d’abord pour
les Etats-Unis de pouvoir installer ses propres compagnies pétrolières dans la
région, dans le but d’acquérir une indépendance énergétique nécessaire au vu de
leur consommation et de la situation au Moyen Orient. Pour cela, les vielles
techniques libérales sont mises en œuvre : libéralisation des marchés et
privatisation des compagnies d’Etat, zones de libre- échange pour permettre les
exportations américaines sont payer de taxes, austérité budgétaire et
remboursement de la dette en priorité (sachant au passage que les Etats- Unis
sont le pays le plus endetté au monde, avec 7 800 milliards de dollars de
dette exterieure)…
Ensuite, il leur faut absolument contrôler les
mouvements insurrectionnels et sociaux qui secouent ces pays en crise économique
(du fait, précisément, des politiques d’ajustement structurel du FMI et de la
Banque Mondiale initiés par les Etats- Unis) afin de pouvoir y mener leurs
activités comme ils l’entendent.
Divers accords ou conventions viennent appuyer cette
stratégie inique.
Les accords de libre échange
passés si possible de manière bilatérale afin de conserver toute marge de
manœuvre et éviter que les pays d’Amérique du Sud ne fassent bloc contre ces
mesures, ne sont qu’une partie d’une stratégie qui s’appuie sur de nombreux
étais.
Au Chiapas, une trentaine de villages indiens vont être
déplacés dans ce que l’administration Bush a appelé un Centre Stratégique de
Développement, en application du Plan Puebla Panama. Ce plan prévoit de créer
une grande zone de libre-échange entre Puebla au Mexique et Panama, dans
laquelle les transnationales pourront étendre leurs maquiladoras. Pour cela il
faut de la main d’œuvre. Qu’à cela ne tienne, on va l’importer de la forêt
lacandone, où se sont réfugiés les indiens qui avaient survécu à l’extrême
pauvreté depuis un siècle, et aux bombardements de l’armée mexicaine (renforcée
par des militaires et des avions américains) lorsque l’insurrection zapatiste a
commencé, en 1994.
Cette zone, hélas, contient des ressources naturelles qui
intéressent beaucoup les américains, entre autres du pétrole et différents
minerais, qu’il serait dommage de laisser inexploitées.
Une menace pour le peuple
indien
Le PPP, par ailleurs, obéit à un autre objectif, qui est de
couper l’armée zapatiste de libération nationale de Marcos (EZLN) de ses bases
d’appui que sont les villages indiens. C’est aussi pour cela que des groupes de
paramilitaires (d’extrême droite) ont été armés officieusement par le
gouvernement mexicain et par les Etats-Unis, comme c’est le cas en Colombie
avec les AUC, pour détruire la guérilla zapatiste, donc les indiens, qui se
battent –rappelons-le- pour obtenir une reconnaissance de leurs droits les plus
basiques.
Le PPP se présente pourtant comme un plan à but écologique
et humanitaire, dans le sens où il compte permettre le développement des
populations grâce aux principes néo-libéraux (qui nous ont cruellement montré
leur efficacité depuis quelques décennies). Ceci sous la caution morale des
Nations- Unies.
En effet, il y a bien un enjeu « écologique » au
PPP. La zone PPP recouvre la grande « réserve naturelle » que les
Etats- Unis ont réussi à faire élaborer par les gouvernements en 1993 : le
Couloir Biologique Méso- Américain (CBM) qui est officiellement une réserve
naturelle regroupant une trentaine d’écosystèmes différents ; mais en fait
c’est un laboratoire géant, où les industriels peuvent chercher et répertorier
les ressources biogénétiques dans le but de les privatiser pour les exploiter
ensuite.
La biodiversité de la zone PPP (plus de 16 000 variétés
de plantes et d’arbres, sans compter les espèces animales) est menacée de
pillage par les organismes américains cherchant à breveter les espèces
végétales, qui appartiennent au patrimoine national. Pour exemple, parmi ces
organismes, on a Conservation International, financée entre autres par Exxon,
Ford ou Mac Donald, et fait des recherches sur le terrain ; ou
l’International Cooperative Biodiversity Group, un consortium américain crée en
1992, et financé par différents lobbies et par la Banque Mondiale.
Seulement, 14 millions d’Indiens appartenant à 68 groupes
ethniques différents vivent sur cette zone PPP, et n’ont pas l’intention
d’aller grossir les rangs de la main d’œuvre des maquiladoras. La pression est
pourtant forte, puisque la partie mexicaine du PPP abrite 66% des hydrocarbures
du pays et 94% de la production pétrolière, ainsi que 54% de la production
gazière.
Marcos a rappelé que l’EZLN continuerait à se battre pour
que les indigènes puissent avoir en main leur avenir, et rester sur leurs
terres. En effet, le PPP remet en cause la loi sur les droits et la culture des
indigènes signée en avril 1996 entre l’EZLN et le gouvernement mexicain pour
calmer la guérilla. Cette loi fait partie des accord de San Andrés, remis
ensuite en cause par le gouvernement mais appliqués quand- même par les
villages indigènes liés à la révolution zapatiste, qui reconnaissent le
territoire indigène et le caractère commun de la propriété des terres et des
ressources naturelles intrinsèque à la culture indigène, même si les ressources
considérées comme stratégiques sont exclues de ces accord, à savoir les mines
et le pétrole.
L’objectif américain est bien de monopoliser les ressources
naturelles, et d’utiliser une main d’œuvre à très bon marché (moins de 2 $ de
l’heure) ; et le PPP n’est que l’introduction au ZLEA ( zone de libre-
échange américaine) qui sera mis en place cette année. La pression économique
des Etats- Unis sur les gouvernements –parfois corrompus, comme au Mexique ou
en Colombie pour ne citer que ces deux pays- risque de rendre inexorable le
processus PPP. Le gouvernement mexicain, par ailleurs, trop heureux de pouvoir
éradiquer le rébellion zapatiste et son processus d’organisation sociale basé
sur l’égalité, ne ratera sûrement pas une si belle occasion…







