07 décembre 2009
Réunion Bilderberg 2009: pas d'accord sur la crise?
Du 14 au 17 mai l’élite mondiale a tenu une réunion secrète en Grèce dans le cadre de la conférence annuelle de Bilderberg sous l’attention éparse et restreinte des médias internationaux. Environ 130 des personnes les plus puissantes au monde se sont réunies afin de discuter des problèmes actuels urgents et de tracer une voie à suivre pour l’an prochain. Cette année, le principal sujet de discussion était la crise financière mondiale, ce qui n’est pas surprenant, si l’on considère que la liste des participants comprend bon nombre des premiers architectes de la crise ainsi que ceux étant sur le point de la « régler ».
L’objectif : la restructuration de l’économie politique mondiale
Avant le début de la rencontre, le journaliste d’enquête Daniel Estulin a fait un reportage sur le principal point à l’ordre du jour, que lui ont divulgué ses sources à l’interne. Bien que de tels reportages ne puissent être vérifiés, ses sources, ainsi que celles de Jim Tucker, traqueur vétéran du Groupe Bilderberg, ont fait preuve d’une extrême justesse par le passé. Il semblerait que le thème principal de la conférence cette année était d’aborder la crise économique de façon à entreprendre « une dépression prolongée et douloureuse condamnant le monde à des décennies de stagnation, de déclin et de pauvreté […] ou une dépression plus courte mais plus intense ouvrant la voie à un nouvel ordre économique mondial durable, offrant moins de souveraineté, mais plus efficient ». À l’ordre du jour figuraient d’autres sujets dont un plan pour « continuer à tromper des millions d’épargnants et d’investisseurs croyant au battage autour de la prétendue reprise économique. Ils sont sur le point de faire face à des pertes massives et à d’éprouvantes difficultés économiques dans les mois qui viennent ». Il y aura également « des pressions ultimes visant à promulguer le traité de Lisbonne, dépendant du vote irlandais en sa faveur en septembre ou en octobre [1] », ce qui donnerait à l’Union européenne d’énormes pouvoirs sur les pays membres en faisant d’elle un gouvernement régional supranational, reléguant chaque pays à un statut davantage provincial.
Peu après le début des réunions, le traqueur Jim Tucker signalait que ses sources à l’interne avaient révélé que le groupe a comme priorité « la planification d’un département mondial de la santé, d’une trésorerie mondiale et d’une courte dépression plutôt qu’un long déclin économique ». Tucker rapportait que Carl Bildt, ministre suédois des Affaires étrangères et ancien premier ministre, « a fait un discours encourageant la transformation de l’Organisation mondiale de la Santé (OMS) en un département mondial de la santé, celle du Fonds monétaire international (FMI) en un département mondial du trésor, tous deux bien sûr sous les auspices des Nations Unies ». En outre, M. Tucker signalait que « le secrétaire au Trésor Geithner et Carl Bildt réclamaient une récession plus courte, non pas une récession de 10 ans […] en partie parce que cette dernière ferait du tort aux industriels du Groupe Bilderberg. Bien qu’ils désirent des départements mondiaux du travail et du trésor, ils font tout de même de l’argent et une longue récession de la sorte leur coûterait cher sur le plan industriel puisque personne n’achèterait leurs gadgets. […] Le penchant est pour une courte récession [2]. »
Daniel Estulin rapportait après les réunions que « selon lui, l’une des principales préoccupations du club Bilderberg est le danger que leur zèle à réformer le monde en engendrant le chaos afin d’implanter leurs objectifs à long terme ne mène à une situation hors de contrôle et qu’elle entraîne tôt ou tard un scénario où Bilderberg et l’élite mondiale en général sont dépassés par les événements et finissent par perdre leur contrôle sur la planète [3] ».
Le 21 mai, la Macedonian International
La réunion secrète des milliardaires
À la rencontre secrète dont il est question « une douzaine des personnes les plus riches au monde, invitées par Bill Gates et Warren Buffet, se sont rencontrées pour une réunion privée sans précédent pour discuter de dons d’argent ». La conférence se tenait à l’Université Rockefeller et comptait des philanthropes notoires tels Bill Gates, Warren Buffett, le maire de New York Michael Bloomberg, George Soros, Eli Broad, Oprah Winfrey, David Rockefeller Sr. et Ted Turner. Un des participants a déclaré qu’« elle n’était pas secrète [mais plutôt] censée être une réunion entre amis et collègues [et] dont les gens discutaient depuis longtemps. Bill et Warren espèrent le faire occasionnellement. Ils ont lancé une invitation et les gens sont venus ». L’éditrice de Chronicle of Philanthropy, Stacy Palmer, a déclaré : « Vu la gravité de la conjoncture économique, je ne crois pas qu’il soit surprenant que ces philanthropes se soient réunis. Il n’est pas typique qu’ils se rencontrent et se demandent des conseils », a-t-elle ajouté. Les trois hôtes de la rencontre étaient Bill Gates, Warren Buffett et David Rockefeller [5]. [Voir appendice 2 Bilderberg Connections to the Billionaire’s Meeting].
Membre fondateur de Bilderberg David Rockefeller, président honoraire du Council on Foreign Relations,
président honoraire et fondateur de la Commission Trilatérale , président du Council of the Americas et de la Americas Society, ancien président et PDG de Chase Manhattan.
À la réunion, « les participants ont refusé catégoriquement de révéler le contenu de la discussion. Certains ont cité une entente visant à garder la rencontre confidentielle. Les porte-parole de MM. Buffett, Bloomberg, Gates, Rockefeller, Soros, de Mme Winfrey et d’autres ont scrupuleusement refusé de commenter, bien que quelques-uns aient confirmé leur présence [6]. » Des reportages indiquent qu’« ils ont discuté de la façon d’aborder la crise mondiale et d’élargir leurs activités charitables pendant le déclin [7]. »
Le journal Times du Royaume-Uni rapportait que ces « éminents milliardaires se sont rencontrés en secret pour envisager la façon dont leur richesse pourrait être utilisée pour ralentir la croissance de la population mondiale [et qu’ils] avaient parlé de joindre leurs forces pour surmonter les obstacles politiques et religieux au changement ». Fait intéressant, « la séance informelle d’après-midi était si discrète que certains assistants de ces milliardaires se sont fait dire qu’ils assistaient à un “breffage sur la sécurité“ ». En outre, « on a alloué 15 minutes à chacun des milliardaires afin qu’ils présentent leur cause favorite. Pendant le dîner, ils ont discuté de la manière dont ils pourraient choisir une “cause d’ensemble“ pouvant servir leurs intérêts ». Ils ont par ailleurs « convenu que la surpopulation était une priorité ». Ultimement, « ils ont atteint un consensus selon lequel ils cautionneraient une stratégie où la croissance de la population serait taxée de potentielle menace environnementale, sociale et industrielle désastreuse [et qu’ils] doivent être indépendants des agences gouvernementales, lesquelles sont incapables de contrer le désastre imminent [qu’ils] voient tous ». Un des invités a déclaré qu’« ils désiraient discuter de riche à riche sans craindre que ce qu’ils disent se retrouve dans les journaux, les dépeignant comme un gouvernement mondial de rechange [8]. »
Un rapport a fuité
Daniel Estulin aurait reçu de ses sources au sein de Bilderberg un résumé de la réunion de 73 pages destiné aux participants et révélant de sérieux désaccords parmi ceux-ci. « Les partisans de la ligne dure sont favorables à un déclin dramatique et à une dépression courte et sévère, mais d’autres pensent que les choses sont allées trop loin et que les retombées du cataclysme économique mondial ne peuvent pas être calculées avec exactitude si le modèle de Henry Kissinger est choisi. » Richard Holbrooke est l’un d’eux, mais on ignore pour l’instant si sont point de vue est en fait celui d’Obama. » La vision du consensus était que la récession empirerait et que la reprise serait « relativement lente et prolongée » et de chercher ces termes dans la presse durant les semaines et les mois à venir.
M. Estulin rapportait « que face au spectre de leur propre mort financière, certains éminents banquiers européens sont extrêmement préoccupés et qualifiaient cet exercice de haute voltige d’« insoutenable », et affirmaient que les déficits budgétaire et commercial pourraient engendrer l’effondrement du dollar ». Un membre de Bilderberg a admis que « les banques mêmes ne savent pas quand [le fond sera atteint] ». Tous paraissaient s’entendre sur le fait que « le niveau de capital dont les banques étatsuniennes ont besoin pourrait être considérablement plus élevé que ce que le gouvernement états-unien a suggéré lors de ses récents tests de tension ». De plus, « quelqu’un du FMI a souligné que sa propre étude sur les récessions historiques suggère que les États-Unis ne sont rendus qu’au tiers de celle-ci. Par conséquent, les économies s’attendant à se rétablir grâce à la résurgence de la demande provenant des États-Unis devront attendre longtemps. » Un des participant à déclaré que « les pertes en capitaux propres en 2008 étaient pires que celles de 1929 [et que] la prochaine phase du déclin économique sera également pire que dans les années 1930, surtout parce que les États-Unis sont chargés d’une dette excessive d’environ 20 billions de dollars. L’idée d’un boom [économique] sain constitue un mirage jusqu’à ce que cette dette soit éliminée [9] ».
Selon Jim Tucker, le Groupe Bilderberg travail à la tenue d’un sommet en Israël du 8 au 11 juin, où « les experts internationaux en réglementation [pourront] aborder la situation économique actuelle dans un forum ». En ce qui a trait aux propositions de Carl Bildt concernant la création d’une trésorerie et d’un département de la santé mondiaux menés par les Nations Unies, le FMI deviendrait le Trésor mondial alors que l’Organisation mondiale de la Santé
Le FMI aurait envoyé un rapport au Groupe Bilderberg préconisant son ascension à titre de département mondial du Trésor et « le secrétaire étatsunien au Trésor Timothy Geithner a cautionné ce plan avec enthousiasme, bien qu’il n’ait eu aucune assurance qu’il en serait le dirigeant ». Geithner a ajouté qu’« [ils] espéraient pouvoir travailler avec l’Europe à un cadre mondial, à une infrastructure mondiale pouvant effectuer une surveillance mondiale [10] ».
Le plan Bilderberg en marche?
Réformer la Réserve Fédérale
Mercredi le 20 mai, Geithner a parlé devant le Comité des banques du Sénat (Senate Banking Committee), où il a déclaré que« des signes importants montrent que notre système financier commence à se rétablir ». À propos de la réglementation du système financier, il a ajouté : « Nous devons nous assurer que les règles financières internationales et les standard élevés que nous implanterons aux États-Unis sont cohérents [12]. »
Le secrétaire étatsunien au Trésor Timothy Geithner, ancien président de
Un article de Bloomberg révélait ceci : « L’administration Obama pourrait demander qu’on retire à la Sec certains de ses pouvoirs dans le cadre d’une réorganisation réglementaire. La proposition, toujours à l’ébauche, donnera possiblement davantage d’autorité à la Fed pour superviser les institutions financières jugées trop grosses pour faire faillite.
Par ailleurs, on rapportait que « le secrétaire au Trésor Geithner était prêt à discuter de propositions pour changer les règles financières hier soir à un dîner en compagnie du directeur du Conseil économique national, Lawrence Summers, de l’ancien président de la FED Paul Volcker
Comme le mentionnait Market Watch, une publication en ligne du Wall Street Journal, « la réserve Fédérale
Avant que Geithner ne se joigne au gouvernement, il était président de la FED de
Le FMI comme trésorerie mondiale
L’objectif de Bilderberg visant à créer un trésor mondial avait déjà été mis en oeuvre avant leur réunion, avec les décisions prises lors du sommet financier du G20 en avril. Si le G20 semblait vouloir créer cette trésorerie en en faisant plutôt une banque centrale mondiale, il est probable que le FMI puisse assumer les deux rôles.
Après la réunion du G20 au début d’avril 2009, on mentionnait que « le monde a fait un pas de plus vers une monnaie mondiale, financée par une banque centrale mondiale, dirigeant une politique monétaire pour toute l’humanité », puisque le communiqué publié par les leaders du G20 indiquait : « Nous nous sommes mis d’accord pour soutenir une allocation générale de DTS, lesquelles injecterons 250 milliards de dollars (170 milliards de livres) dans l’économie mondiale et augmenterons la liquidité. Les DTS sont des droits de tirage spéciaux, un papier monnaie synthétique émis par le Fonds monétaire International qui dormait depuis un demi siècle. » Au fond, « il mettent en jeu une monnaie mondiale de facto. Elle n’est contrôlée par aucune entité souveraine [15] ». [Voir annexe 2: Creating a Central Bank of the World]
À la suite de la réunion de Bilderberg, « le président Obama a demandé au Congrès d’autoriser 100 milliards de dollars en prêts au FMI pour aider à la création d’un fonds de sauvetage mondial de 500 milliards », ce qui donnerait à cette institution le privilège exclusif essentiel d’un trésor mondial fournissant de l’aide financière aux pays dans le besoin autour du globe. De plus, « le projet de loi permettrait au FMI d’emprunter jusqu’à 100 milliards de dollars des États-Unis et d’augmenter sa contribution fiscale à l’organisation de 8 milliards ». Plus en détail sur le programme, on a mentionné que « les leaders internationaux ont commencé à mettre en œuvre l’initiative d’aide financière mondiale appelé Nouveaux accords d’emprunts (NAE) au sommet du G20 en avril. Le président a accepté à ce moment là de mettre les fonds additionnels à disposition. » Obama a écrit : « Le secrétaire au Trésor Geithner a conclu que la taille des NAE est lamentablement inadéquate pour affronter la nature grave de la crise économique et financière que nous vivons et je suis d’accord avec lui [16] ».
En ce qui a trait à la décision du G20 d’accroître l’usage des DTS du FMI, créant une monnaie mondiale de facto, on rapportait que « l’Afrique subsaharienne recevra environ 10 milliards du FMI en DTS afin d’aider ses économies à surmonter la crise financière mondiale. Dans le cadre d’un accord de 1,1 billion de dollars conclu au sommet du G20 en avril et visant à lutter contre le déclin économique mondial, le FMI émettra l’équivalent de 250 milliards de DTS, qui pourront servir à augmenter les réserves de devises étrangères ».
Des reportages récents ont également indiqué que le rôle du FMI dans l’émission des DTS va de pair avec la discussion de Bilderberg sur l’effondrement du dollar étatsunien et que « le fait de transformer l’étalon dollar en système basé sur les DTS constituerait une rupture avec la politique en vigueur depuis plus de 60 ans ». On signalait également ceci : « Il existe deux façons de réduire le rôle du dollar dans le système monétaire international. Une des possibilités serait son érosion graduelle comme monnaie de réserve en fonction du marché et en faveur de l’euro. Toutefois, même si le rôle international de l’euro a augmenté depuis son inauguration, particulièrement dans les marchés financiers, il est difficile d’envisager qu’il surpasse le dollar comme monnaie de réserve dominante dans un avenir rapproché. » Cependant, « puisque qu’il est improbable que l’hégémonie du dollar soit minée par les forces du marché, du moins à court ou moyen terme, la seule façon de provoquer une réduction majeure de son rôle comme monnaie de réserve assez rapidement est au moyen d’un accord international ». C’est là où les DTS entrent en jeu puisque « une façon d’[en] faire rapidement la principale monnaie de réserve serait de créer et d’allouer aux membres du FMI d’énormes sommes de DTS [18] ». Fait intéressant, c’est exactement ce qui se produit actuellement en Afrique avec le FMI.
L’ancien directeur général du FMI Jacques de Larosière a récemment déclaré que la crise financière actuelle, « compte tenu de son envergure, offre une chance unique d’améliorer les institutions et il y a déjà un risque de la rater si les différents acteurs n’arrivent pas à s’entendre sur les changements avant que la croissance économique ne reprennent ». Il est maintenant conseiller pour BNP Paribas, une compagnie fortement représentée aux réunions de Bilderberg, et il a été à la tête du Trésor de la France lors de la présidence de Valéry Giscard d’Estaing, un habitué du Groupe Bilderberg [19].
The Guardian couvre la rencontre de Bilderberg
Le journal britannique Guardian a été le seul des grands quotidiens dominants à couvrir la réunion à chaque instant au cours de la fin de semaine. Les premières rubriques de Charlie Skelton étaient satiriques et légèrement railleuses, en faisant allusion à l’événement comme « un long weekend dans un hôtel de luxe, où les élites du monde peuvent se serrer la main, faire tinter leurs verres, mettre au point leurs projets mondiaux, se disputer à propos de celui qui possède la meilleure chaise longue. Je suppose que Henry Kissinger fait apporter la sienne par hélicoptère et la fait surveiller par une équipe d’opérations spéciales de la CIA [20] ». Mais au courant de la fin de semaine, le journaliste a changé de ton. La samedi il a déclaré : « Je sais que je me fais suivre. Je le sais car je viens de discuter avec le policier en civil que j’ai surpris en train de me filer. » Il a aussi été arrêté à deux reprises la première journée des réunions pour avoir tenté de prendre des photos alors que les limousines arrivaient à l’hôtel [21].
Il a mentionné plus tard qu’il n’était pas certain de ce dont ils discutaient à l’intérieur de l’hôtel, mais qu’il « sentait qu’il y avait quelque chose de corrompu en Grèce. Il a ajouté qu’« en trois jours [il] était devenu un suspect, un fauteur de trouble, un indésirable, [qu’il] se sentait mal à l’aise, fatigué et un peu craintif ». Il poursuit en écrivant « Bilderberg c’est une question de contrôle. Tout tourne autour de "qu’est ce que nous devrions faire ensuite?" Nous dirigeons déjà plein de trucs, et si on en dirigeait plus? Et si on en facilitait la maîtrise? Rendre le tout plus efficace. L’efficacité c’est bien. Ce serait tellement plus facile avec une seule banque, une seule monnaie, un seul marché, un seul gouvernement. Et s’il n’y avait qu’une seule armée? Ce serait vraiment super. Nous n’aurions alors plus de guerre. Ce cocktail de crevettes est BON. Et s’il n’y avait qu’une seule façon de penser? Et si Internet était contrôlé? » Et il ajoute, « et si... Non, je blague ».
Puis, il fait une remarque avisé, contrant l’argument fréquent voulant que Bilderberg n’est qu’un forum où les gens peuvent s’exprimer librement : « Je suis incroyablement écoeuré que le pouvoir soit influencé par le plus petit nombre. Je l’ai vu de mes yeux pendant trois jours et cela m’emmerde au plus haut point. Ça m’est égal si le Groupe Bilderberg envisage de sauver le monde ou de le mettre dans un mélangeur et d’en boire le jus, mais je ne crois pas que c’est la façon de faire de la politique. » L’auteur, déclare ensuite de manière éloquente : « S’ils tentent de guérir le cancer, ils pourraient le faire à la lumière du jour. » Il explique ensuite que « Bilderberg c’est une question de positions de contrôle. Je m’en approche à un demi mille et soudainement, je suis un des contrôlés. On me suit, me surveille, m’enregistre, me met en détention et encore en détention. C’est le "pouvoir" sur la route qui m’a mis dans cette situation [22] ».
Dimanche le 17 mai, Skelton a demandé au chef de police pourquoi on le suivait, celui-ci lui a répondu en lui demandant : « Pourquoi vous êtes là? » Le journaliste a répondu qu’il était là pour couvrir la conférence de Bilderberg, après quoi le chef lui a rétorqué : « Hé bien voilà la raison! Voilà pourquoi! Notre conversation est terminée! [23] » Les reporters se font-ils suivre et traquer par la police lorsqu’ils couvrent le Forum économique mondial? Non. Alors pourquoi est-ce le cas avec le Groupe Bilderberg, si cette conférence n’est vouée qu’à discuter d’idées librement?
Le lundi suivant la conférence, Skelton écrit : « Il n’y a pas que moi qui ait été arrêté pour avoir osé traîner à un demi-mille des portes de l’hôtel. Les quelques journalistes qui ont fait le voyage jusqu’à Vouliagmeni cette année se sont tous faits harcelés et ont senti la partie travaillante d’un talkie-walkie grec. Bon nombre ont été arrêtés. Bernie, d’American Free Press et Gerhard, le documentariste (on dirait un nom de personnage de Donjons et Dragons) ont affrété un bateau d’une marina à proximité afin d’essayer de prendre des photos par la mer. Ils ont été arrêtés à trois milles du complexe hôtelier. Par la marine grecque. » Comme l’a dit Skelton : « Mes dépêches sur la conférence de 2009, si elles signifient quoi que ce soit, ne représentent rien de plus évident que l’absence de couverture médiatique grand public approfondie [24]. »
L’article final de Skelton sur Bilderberg le 19 mai montre jusqu’où il est allé durant ces quelques jours de reportage : de l’écriture humoristique à la découverte de sa filature par le service de sécurité de l’État grec. Il a fait ces réflexions : « Alors, qui est le paranoïaque? Est-ce moi, qui se cache dans les cages d’escalier, observant le reflet de la chaussée derrière moi dans les vitrines de magasins, demeurant en public par mesure de sécurité? Ou Bilderberg, avec ses deux F-16, ses hélicoptères qui font des rondes, ses mitraillettes, ses commandos de la Marine et
Il ajoute : « La publicité est comme du sel pur sur la limace géante qu’est Bilderberg. Je suggère donc que l’on se pointe l’an prochain avec quelques pots à sel de plus. Si la presse dominante refuse de couvrir convenablement cet important événement annuel, alors les citoyens intéressés devrons le faire : les médias du peuple. »
Étonnamment, Skelton juge que ce qu’il a appris de la conférence Bilderberg est « notre devoir de nous battre, nous battre, nous battre, maintenant, dès maintenant, cette seconde même, avec chaque particule de notre âme, -- pour empêcher le projet des pièces d’identités, [puisque] tout tourne autour du pouvoir de demander à les voir, de l’obligation de les montrer, d’avoir à justifier son existence, du pouvoir de celui qui questionne sur la soumission de celui qui doit répondre. […] J’ai appris avec les fouilles aléatoires, les détentions, les coups des furieuses brutes de la sécurité et les bureaux de policiers sans numéros que j'ai cognés, que j’ai dû souffrir à cause de Bilderberg : j’ai passé la semaine à vivre à la fois le cauchemar d’un avenir probable et différentes versions d’un passé terrifiant. J’ai eu droit à un très petit aperçu d’un monde de vérifications ponctuelles et de forces de sécurité non contrôlées. Et j’en suis resté ébranlé. J’en suis resté marqué, littéralement. » Il explique ostensiblement : « la carte d’identité transforme le citoyen libre que vous êtes en suspect [25]. »
Qui était présent?
La royauté
La reine Beatrix des Pays-Bas, la plus importante actionnaire de Royal Dutch Shell
Parmi les membres du Groupe Bilderberg, on trouve divers monarques européens. À la conférence cette année, il y avait la reine Beatrix des Pays-Bas, laquelle est justement l’actionnaire individuelle la plus importante de Royal Dutch Shell, une des plus grandes compagnies au monde. Elle était accompagnée d’un de ses trois fils, le prince Constantijn, qui a travaillé avec le Commissaire européen néerlandais pour l’Union européenne et comme expert-conseil en politiques stratégiques chez Booz Allen & Hamilton de Londres. Ce cabinet de consultants en stratégie et en technologie possède de l’expertise en Analyse économique et commerciale, en Analyse du renseignement et recherche opérationnelle, ainsi qu’en Technologie de l’information, parmi bien d’autres. Le prince Constantijn a également été chercheur en politiques pour la Rand Corporation en Europe.
Comme d’habitude, la liste des participants était pleine de représentants des plus grandes banques au monde. Parmi ceux-ci, David Rockefeller, ancien PDG et président de la Chase Manhattan – maintenant JP Morgan Chase – dont il était jusqu’à récemment président du Conseil consultatif international. Aussi, il siège toujours à titre de président honoraire du Council on Foreign Relations, de président du Board of the Americas Society et du Council of the Americas, de président honoraire de la Commission,
Josef Ackermann était également de la partie. Le banquier suisse est PDG de la Deutsche Bank et
Roger Altman, spécialiste des services de banques d’affaires, investisseur de capitaux propres et ancien secrétaire adjoint au Trésor du gouvernement Clinton participait lui aussi à cette rencontre. D’autres banquiers étaient du nombre, comme Ana Patricia Botin, présidente de la banque d’Espagne, de Banco Español de Crédito et anciennement au service de JP Morgan; Frederic Oudea, PDG et récemment nommé président du conseil de société Générale
Parmi les banquiers canadiens figuraient W. Edmund Clark, président et PDG du Groupe Financier Banque TD, membre de la direction de l’Institut C.D. Howe – un important laboratoire d’idées canadien; Frank McKenna, vice-président du Groupe Financier Banque TD, ancien ambassadeur du Canada aux États-Unis et ancien premier ministre du Nouveau-Brunswick, et enfin la présidente de l’Université de l’Alberta, Indira Samarasekera, qui siège par ailleurs sur le conseil de la banque Scotia, une des plus grandes du pays.
Dirigeants des banques centrales
la Banquela Banquela Banquela Federal Reservea Réservela FedAu sein des membres du Groupe Bilderberg, il y a bien sûr les dirigeants des banques centrales les plus importantes du monde. Cette année, il y avait le gouverneur de la Banque nationale de Grèce, celui de la banque
Le gouvernement Obama à la conférence Bilderberg
Le conseiller à la sécurité nationale, le général James Jones
Les membres de l’administration Obama étaient en grand nombre à cette conférence annuelle. Parmi eux, Keith B. Alexander, lieutenant général de la United States Army et directeur de la National security Agency, l’agence d’espionnage monumentale des États-Unis; Timothy Geithner, secrétaire au Trésor et ancien président de la Federal Reserve Bank of New York; Richard Holbrooke, l’envoyé spécial pour l’Afghanistan et le Pakistan; le général James Jones, conseiller national pour la Sécurité la Russiela Sécuritéla Maison-Blanchela Banquela Réserve fédérale et chef du Comité consultatif de relance économique du président Obama; Robert Zoellick, ancien président de Goldman Sachs et actuel président de la Banque mondiale [30] et le secrétaire d’État adjoint James Steinberg [31]. ; Henry Kissinger, envoyé spécial pour , membre de longue date de Bilderberg et autrefois secrétaire d’État et conseiller national pour ; Dennis Ross conseiller spécial pour le golfe Persique et l’Asie du Sud-Ouest de la secrétaire d’État Hillary Clinton; David Patraeus commandant de CENTCOM (Commandement du Centre des États-Unis au Moyen-Orient), Lawrence Summers, directeur du Conseil économique national de , ancien secrétaire au Trésor du gouvernement Clinton, ancien président de l’Université Harvard et ancien économiste en chef de mondiale; Paul Volcker, ancien gouverneur de
Autres noms notoires
Parmi bien d’autres personnalités présentes à cette rencontre se trouvaient le vicomte Étienne Davignon, ancien vice-président de la Commission européenne et président honoraire du Groupe Bilderberg; Francisco Pinto Balsemão ancien premier ministre du Portugal; Franco Bernabè, PDG de Telecom Italia et vice-président de Rothschild Europe; Carl Bildt, ancien premier ministre de la Suède; ; Kenneth Clarke obscur secrétaire administratif au Royaume Uni; Richard Dearlove, ancien chef du service de renseignements britannique MI6; Donald Graham, PDG de la Washington Post la Chambre la Dotation Carnegie
Conclusion
Il est évident que la prérogative de cette rencontre annuelle de Bilderberg était d’exploiter au maximum la crise financière mondiale pour atteindre les objectifs que le groupe s’était fixés depuis de nombreuses années. Ceux-ci comprennent la création d’un département du trésor mondial, probablement en concomitance avec une banque centrale mondiale ou intégré à celle-ci, lesquels semblent en voie d’être incorporés au FMI.
Naturellement, ces rencontres de Bilderberg servent les intérêts des personnes et des organisations présentes. Étant donné la vaste représentation de l’establishment de la politique étrangère d’Obama à cette réunion, il est surprenant qu’il n’y ait pas eu plus d’informations provenant de cette rencontre en ce qui concerne la politique étrangère des États-Unis, notamment au Pakistan et en Afghanistan.
Cependant, les États-Unis ont décidé récemment de congédier le général qui supervisait la guerre en Afghanistan et de le remplacer par « le lieutenant-général Stanley McChrystal, un ancien béret vert qui commandait il y a peu de temps les Forces d’opérations spéciales secrètes de l’armée en Irak [35] ». De 2003 à 2008, McChrystal était à la tête du Joint Special Operations Command du Pentagone (JSOC), lequel supervise les forces les plus cruciales de l’armée, y compris la delta force « et que Seymour Hersh, journaliste d’investigation et récipiendaire du prix Pulitzer, a désigné comme le chef de “l’aile administrative d’assassins“ du vice-président Cheney [36].
Donc, vu les récents changements ainsi que le nombre élevé de représentants de l’establishment de la politique étrangère d’Obama à la conférence Bilderberg cette année, il est probable que des décisions aient été prises ou, à tout le moins, qu’il y ait eu des discussions concernant l’escalade de la guerre en Afghanistan et de son expansion au Pakistan. Toutefois, il n’est pas surprenant que le principal point à l’ordre du jour ait été la crise financière mondiale. La prochaine année sera sans aucun doute intéressante et l’élite espère certainement en faire une année productive.
Article original en anglais,
The Bilderberg Plan for 2009: Remaking the Global Political Economy, publié le 26 mai 2009.
Traduction : Julie Levesque, Mondialisation.ca.
Notes
[1] CFP, Annual Elite Conclave, 58th Bilderberg Meeting to be held in Greece, May 14-17. Canadian Free Press: May 5, 2009:
http://canadafreepress.com/index.php/article/10854
[2] Paul Joseph Watson, Bilderberg Wants Global Department Of Health, Global Treasury. Prison Planet: May 16, 2009:
http://www.infowars.com/bilderberg-wants-global-department-of-health-global-treasury/
[3] Paul Joseph Watson, Bilderberg Fears Losing Control In Chaos-Plagued World. Prison Planet: May 18, 2009:
http://www.prisonplanet.com/bilderberg-fears-losing-control-in-chaos-plagued-world.html
[4] Sorcha Faal, Bilderberg Group orders destruction of US Dollar? MINA: May 21, 2009:
http://macedoniaonline.eu/content/view/6807/53/
[5] Kristi Heim, What really happened at the billionaires' private confab. The Seattle Times: May 20, 2009:
http://seattletimes.nwsource.com/html/thebusinessofgiving/2009244202_what_really_happened_at_the_bi.html
[6] A. G. Sulzberger, The Rich Get … Together (Shhh, It Was a Secret). The New York Times: May 20, 2009:
http://cityroom.blogs.nytimes.com/2009/05/20/the-rich-get-together-shhh-it-was-a-secret/
[7] Chosun, American Billionaires Gather to Discuss Slump. The Chosun Ilbo: May 22, 2009:
http://english.chosun.com/site/data/html_dir/2009/05/22/2009052200772.html
[8] John Harlow, Billionaire club in bid to curb overpopulation. The Sunday Times: May 24, 2009:
http://www.timesonline.co.uk/tol/news/world/us_and_americas/article6350303.ece
[9] Press Release, Investigative Author, Daniel Estulin Exposes Bilderberg Group Plans. PRWeb: May 22, 2009:
http://www.prweb.com/releases/Bilderberg_Group_Meeting/Daniel_Estulin/prweb2453144.htm
[10] James P. Tucker Jr., BILDERBERG AGENDA EXPOSED. American Free Press: June 1, 2009:
http://www.americanfreepress.net/html/bilderberg_2009_179.html
[11] James Quinn, Tim Geithner to reform US financial regulation. The Telegraph: May 21, 2009:
[12] Greg Menges, U. S. Secretary of the Treasury Timothy F. Geithner speech before the Senate Banking Committee. Examiner: May 20, 2009:
[13] Robert Schmidt and Jesse Westbrook, U.S. May Strip SEC of Powers in Regulatory Overhaul. Bloomberg: May 20: 2009:
http://www.bloomberg.com/apps/news?pid=20601087&sid=a18ctNv3FDcw
[14] Rex Nutting, Fed could be completely retooled, Geithner says. Market Watch: May 20, 2009:
http://www.marketwatch.com/story/fed-could-be-completely-retooled-geithner-says
[15] Ambrose Evans-Pritchard, The G20 moves the world a step closer to a global currency. The Telegraph: April 3, 2009:
[16] Marie Magleby, Obama Wants U.S. to Loan $100 Billion to Global Bailout Fund. CNS News: May 20, 2009:
http://www.cnsnews.com/public/content/article.aspx?RsrcID=48329
[17] Joe Bavier, Sub-Saharan Africa to receive $10 bln in SDRs-IMF. Reuters: May 25, 2009:
http://www.reuters.com/article/latestCrisis/idUSLP336909
[18] Onno Wijnholds, The Dollar’s Last Days? International Business Times: May 18, 2009:
http://www.ibtimes.com/articles/20090518/dollar-rsquolast-days.htm
[19] MATTHEW SALTMARSH, Former I.M.F. Chief Sees Opportunity in Crisis. The New York Times: May 22, 2009:
http://www.nytimes.com/2009/05/23/business/global/23spot.html?ref=global
[20] Charlie Skelton, Our man at Bilderberg: in pursuit of the world's most powerful cabal. The Guardian: May 13, 2009:
http://www.guardian.co.uk/world/2009/may/13/in-search-of-bilderberg
[21] Charlie Skelton, Our man at Bilderberg: They're watching and following me, I tell you. The Guardian: May 15, 2009:
http://www.guardian.co.uk/world/2009/may/15/bilderberg-charlie-skelton-dispatch
[22] Charlie Skelton, Our man at Bilderberg: I'm ready to lose control, but they're not. The Guardian: May 15, 2009:
http://www.guardian.co.uk/world/2009/may/15/bilderberg-charlie-skelton-dispatch1
[23] Charlie Skelton, Our man at Bilderberg: 'You are not allowed to take pictures of policemen!' The Guardian: May 17, 2009:
http://www.guardian.co.uk/world/2009/may/17/charlie-skelton-bilderberg
[24] Charlie Skelton, Our man at Bilderberg: Fear my pen. The Guardian: May 18, 2009:
http://www.guardian.co.uk/world/2009/may/18/bilderberg-charlie-skelton-dispatch
[25] Charlie Skelton, Our man at Bilderberg: Let's salt the slug in 2010. The Guardian: May 19, 2009:
http://www.guardian.co.uk/news/blog/2009/may/19/bilderberg-skelton-greece
[26] Dutch Royal House, Work and official duties. Prince Constantijn:
http://www.koninklijkhuis.nl/english/content.jsp?objectid=18215
[27] Deutsche Bank, Management Board. Our Company:
http://www.db.com/en/content/company/management_board.htm
[28] InfoWars, Bilderberg 2009 Attendee List (revised). May 18, 2009:
http://www.infowars.com/bilderberg-2009-attendee-list/
[29] Demetris Nellas, Greek nationalists protest Bilderberg Club meeting. AP: May 14, 2009:
http://www.google.com/hostednews/ap/article/ALeqM5jep_nbEq1srzJHFQ8fRGNQO3P38QD987H3200
[30] InfoWars, Bilderberg 2009 Attendee List (revised). May 18, 2009:
http://www.infowars.com/bilderberg-2009-attendee-list/
[31] MRT, Top US official arrives in Greece. Macedonian Radio and Television: May 15, 2009:
http://www.mrt.com.mk/en/index.php?option=com_content&task=view&id=6112&Itemid=28
[32] InfoWars, Bilderberg 2009 Attendee List (revised). May 18, 2009:
http://www.infowars.com/bilderberg-2009-attendee-list/
[33] WND, Google joins Bilderberg cabal. World Net Daily: May 17, 2009:
http://worldnetdaily.com/index.php?fa=PAGE.view&pageId=98469
[34] Adam Abrams, Are the people who 'really run the world' meeting this weekend? Haaretz: May 14, 2009:
http://www.haaretz.com/hasen/spages/1085589.html
[35] YOCHI J. DREAZEN and PETER SPIEGEL, U.S. Fires Afghan War Chief. The Wall Street Journal: May 12, 2009:
http://online.wsj.com/article/SB124206036635107351.html
[36] M.J. Stephey, Stan McChrystal: The New U.S. Commander in Afghanistan. Time Magazine: May 12, 2009:
http://www.time.com/time/politics/article/0,8599,1897542,00.html
La RAND Corporation était initialement un groupe de réflexion destiné à offrir des recherches et des analyses aux Forces armées étatsuniennes, mais elle travaille maintenant avec des gouvernements, des fondations et des organisations internationales et commerciales [26]. Parmi les autres membres de la royauté européenne présents à la conférence, on trouvait le prince Philippe de Belgique et la reine Sofia d’Espagne.
La Fed héritera peut-être de certaines fonctions de la SEC , les autres pourraient être assumées par d’autres agences. » Fait intéressant, « l’agence de Mary Schapiro, présidente de la SEC , a été absente durant la majeure partie des négociations sur la refonte réglementaire et elle s’est dite frustrée qu’on ne l’ait pas consultée ».
08 septembre 2009
La grippe, occasion d'instaurer l'Etat d'urgence?
Source: AFP, Libération
Syndicat de la magistrature: plan grippe H1N1 "liberticide" pour la justice
PARIS — Un projet gouvernemental envisageant de bouleverser la procédure pénale en cas de pandémie de grippe H1N1 alarme le Syndicat de la magistrature (SM) qui dénonce un "dispositif liberticide".
Le SM s'inquiète de la "volonté de créer une justice d'exception par ordonnances gouvernementales, sans débat démocratique", dans une lettre adressée à la ministre de la Justice Michèle Alliot-Marie et révélée par Libération.
Dans ce courrier, dont l'AFP a pris connaissance, le SM cite notamment le projet de confier les audiences pénales à un seul magistrat, "en violation du principe de collégialité". Le huis clos des débats pourrait être généralisé, et les mineurs envoyés devant le tribunal correctionnel.
Par ailleurs, le gouvernement envisagerait de ne permettre aux gardés à vue de voir leur avocat qu'à la 24ème heure de détention, plutôt qu'au début, mais aussi "de prolonger les délais de détention provisoire de 4 à 6 mois sans audience ni débat devant le juge des libertés et de la détention qui statuerait sur dossier".
Enfin, "tous les délais de prescription" seraient suspendus.
Dans la lettre adressée à Mme Alliot-Marie, le syndicat assure ne pouvoir "tolérer que de telles atteintes aux principes démocratiques soient envisagées par le gouvernement" et "demande expressément" à la ministre "de renoncer à la mise en oeuvre d'un tel dispositif liberticide".
Le SM critique en outre que les textes du plan gouvernemental aient été "transmis dans le plus grand secret" aux chefs de cour en juillet 2009.
Interrogée par l'AFP, la Chancellerie a "formellement contesté qu'il s'agisse de mesures attentatoires aux libertés", sans infirmer les informations du syndicat.
"Ce mesures sont au contraire protectrices des libertés", selon Guillaume Didier, porte-parole du ministère de la Justice.
"Nous avons prévu un plan équilibré, avec différents stades, établissant des mesures graduées dont les plus dérogatoires au droit commun n'auront vocation à s'appliquer qu'en cas de crise sanitaire très grave", a-t-il expliqué.
"Il s'agit d'un document de travail", a-t-il ajouté, précisant qu'aucun calendrier permettant d'aboutir à une législation par ordonnance n'était établi et qu""on ne sait même pas si la situation imposera d'adopter ce texte".
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Evidemment, le Ministère de la justice nie l'existence d'un tel plan d'après le Nouvel Obs, mais d'un autre côté MAM a dit qu'il fallait "envisager toutes les situations". Certes, mais est-il nécessaire de transformer la Justice en un trou noir légal incapable d'assurer son rôle qui est justement de rendre justice?
04 juin 2009
Bolkestein II: le retour (par la fenêtre)
Source Observatoire de l'Europe
Devant être transposée en droit français d'ici au 31 décembre 2009, la directive Services pourrait faire reparler d'elle. Sur les antennes depuis quelques jours, c'est Philippe de Villiers qui a ouvert le feu. Celui qui avait tiré la sonnette d'alarme à l'occasion du débat référendaire de 2005 sur la Constitution européenne utilisant l'exemple du "plombier polonais" devenu fameux, dénonce aujourd'hui "la directive Mac Creevy qui est la nouvelle directive Bolkestein" votée le 16 février 2006 au Parlement européen et ses applications anticipées par la Commission et la Cour de justice.
Pour étayer son affirmation, le leader du "non" en campagne européenne à Marseille la semaine dernière (TF1), citait l'exemple du "dumping social organisé par la libéralisation du cabotage routier" depuis le 1er mai avec "l'arrivée du routier bulgare", "la rafale d'arrêts de la Cour de justice européenne appliquant le principe du pays d'origine", et surtout un document, jusqu'ici passé inaperçu : le contenu d'un "Manuel d'application" de la nouvelle directive récemment publié par les services de la Commission.
La technique bruxelloise de contournement est devenue un grand classique : après la Constitution européenne recyclée par amendements dans le traité de Lisbonne, la directive Bolkestein a bien été recyclée par morceaux dans la directive Mac Creevy et le Règlement Frattini. 70% de nos emplois étant des emplois de services, plus de 4.000 métiers sont directement concernés, malgré les apparentes dérogations introduites dans le nouveau texte.
Le 16 février 2006 à Strasbourg, avec les voix des eurodéputés PSE, PPE (dont 14 UMP) et ALDE (dont Modem), Bolkestein renaissait de ses cendres à l'initiative du Commissaire Mac Creevy : la «directive Services révisée» n°2006/123/CE.
I - CE QUE DIT LA DIRECTIVE MAC CREEVY
Les mots « Principe du pays d’origine » ont été seulement remplacés par « Libre prestation de
Services » dans la nouvelle version et un amendement affirmant l’obligation d’appliquer la loi « du pays de destination » était même repoussé par 527 voix (dont UMP, Modem et Verts), levant toute ambiguïté sur l’intention de leurs auteurs.
Enfin, quelques "dérogations" semblaient sauver certains secteurs, comme la santé ou les services sociaux, mais la Commission s'est empressée de rappeler que néanmoins ils « continueront de relever des règles et principes de la concurrence », lesquels priment évidemment sur le droit national (Communication du 16 avril 2006 ).
Au final, cette directive Mac Creevy, déclinaison des accords de l’OMC libéralisant les services au niveau mondial (1), ressemble fort à cette directive Bolkestein qui avait suscité l'émotion au Printemps 2005 :
1) c’est la loi du pays d’origine qui s’appliquera a priori : en témoigne le guide d'application publié fin 2007 par les services de la Commission de Bruxelles.
2) le droit du travail est ouvertement subordonné au droit européen, donc au droit du marché
3) doivent être supprimées les règles nationales qui permettent aux Etats de connaître et de contrôler les prestataires étrangers : ni déclaration, ni autorisation préalable d’activité, ni adresse, ni établissement ou représentant, ni exigence relative au matériel.
4) les pleins-pouvoirs sont donnés à la Cour de Luxembourg pour l’interpréter, sachant que depuis 2007, sa jurisprudence en faveur du pays d’origine s’accélère : elle permet déjà de sous-payer des salariés d’entreprises de pays de l’Est travaillant en Suède ou en Allemagne, au nom précisément de la « Libre prestation de services » (Affaires Laval et Rüffert).
5) plus de 4000 métiers sont directement menacés : maçons, plombiers, coiffeurs, agents commerciaux, charpentiers, électriciens, agents immobiliers, guides touristiques, conseils en management, agents de voyage, loueur de voiture, agents d’entretien, soutien aux personnes âgées, parcs d’attraction, services aux entreprises, services aux consommateurs, publicité, etc. (exemples pour la plupart cités par la directive elle-même, Considérant n°33).
II - CE QU'EST DEVENU LE "PRINCIPE DU PAYS D'ORIGINE"
1) La loi du pays d’accueil n'a pas à être appliquée a priori, selon les services de la Commission
Le « Manuel relatif à la mise en œuvre de la directive Services», publié fin 2007 par la Direction Générale du Marché intérieur de la Commission européenne, est très explicite :
Page 39 - 7.1.2. Portée et effet de la clause de libre prestation de services
« L’article 16 exige que les États membres s’abstiennent d’imposer leurs propres exigences aux prestataires d’autres États membres (…) En conséquence, les prestataires sauront qu’ils ne seront pas soumis à la législation de l’État membre où le service est fourni » [2]
Si le prestataire n’est pas soumis à la loi du pays d’accueil, c’est donc qu’il peut rester soumis à la loi du pays où il a son siège : c'est le principe du pays d'origine.
2) Exception : la loi du pays d’accueil en cas de « raison impérieuse » appréciée par… le juge européen
Quatre « raisons impérieuses d’intérêt général » justifient qu’un Etat d’accueil impose l’application de sa loi : l’ordre public, la santé publique, la sécurité publique, la protection de l’environnement.
En France, le droit et les conditions de travail sont considérées comme d’ordre public. Plus précisément, on ne peut déroger au droit du travail que dans un sens plus favorable au salarié : c’est « l’ordre public social ». Les salariés français sont-ils protégés pour autant ?
Avec la primauté du droit européen et les pouvoirs donnés à la Cour de justice, cet « ordre public social » qui protégeait les salariés français devient une digue de papier :
- parce que cette directive Mac Creevy affirme rien de moins que la supériorité du droit européen (donc du droit de la concurrence) sur les législations du travail, alors même que celles-ci étaient jusqu’ici du ressort de chaque Etat !
« Les États membres appliquent le droit du travail (relations individuelles et collectives) dans le respect du droit communautaire". (Considérant n°14 et article 1er §6)
- parce que le traité de Lisbonne; consacre la supériorité du droit européen sur les Constitutions nationales et affirme (futur article 151) que c’est « le fonctionnement du marché intérieur qui favorisera l’harmonisation des systèmes sociaux. »
- parce que c’est la Cour de justice européenne qui jugera si un Etat avait une « raison légitime » d’empêcher l’application de la loi du pays d’origine.
Page 35 : « La notion de raison impérieuse d’intérêt général (…) fait référence aux raisons légitimes (…) reconnues comme telles par la jurisprudence de la Cour de justice. (…)Des raisons économiques telles que la protection des concurrents ne constituent pas, selon la jurisprudence de la Cour de justice, une raison impérieuse d’intérêt général et ne pourront dès lors justifier l’imposition d’une exigence restrictive. »
3) La Cour de Luxembourg applique déjà largement la loi du pays d’origine 
La directive 96/71 sur le détachement de travailleurs dans le cadre d'une prestation de services intracommunautaire laisse place à de nombreuses pratiques de dumping, comme en témoigne la « jurisprudence Bolkestein » des dernières années :
- Le passage sous pavillon estonien d’un ferry finlandais et de son équipage, pour pouvoir le payer au salaire estonien. La Cour a donné raison à l’entreprise Viking Line au nom de « la liberté d’établissement » (Arrêt Viking, 11 décembre 2007 )
- 35 travailleurs lettons d’une entreprise lettone construisant une école en Suède avec des salaires lettons 40% moins chers que ceux de la Convention collective suédoise : la Cour a préféré le dumping social au nom de « la libre prestation de service » plutôt que d’imposer le droit du travail suédois. (célèbre Arrêt Laval, 18 décembre 2007 ) V. Pierre Avril, L'Europe légitime le dumping social, Le Figaro, 19 décembre 2007 )
- 53 maçons polonais détachés d’une entreprise sous-traitante travaillant en Allemagne sur un chantier de construction publique et payés au salaire polonais 46% du salaire minimum : la Cour a jugé que payer des salaires conformes aux conventions collectives constitue un obstacle à l’accès au marché pour les sociétés d’autres Etats membres. (Arrêt Rüffert, 3 avril 2008 )
Face au juge européen, combien de temps le juge français pourra-t-il encore résister aux « salariés Bolkestein » et autres « faux travailleurs indépendants » ? Voici quelques autres exemples lus dans la presse :
- Des éleveurs et abattoirs allemands ont embauché des milliers de porchers et bouchers polonais au salaire polonais pour travailler dans des élevages et ateliers de découpe. L’Allemagne peut ainsi exporter vers la France en cassant les prix. (L’Humanité, 14 février 2009)
- 32 électriciens slovaques en sous-traitance dans une entreprise de robotique près de Rouen et payés deux fois moins chers que les salariés français. (Paris Normandie, 28 juin 2008)
- Une entreprise de plomberie polonaise (avec des salariés payés au tarif polonais) sous-traitante d’une entreprise vosgienne pour l’extension immobilière d’une station de ski. (L’Est Républicain, 2 octobre 2008)
III - LES « REGLEMENTS FRATTINI » CONSACRENT AUSSI LE PRINCIPE DU PAYS D'ORIGINE
1) Dans les contrats de prestation de service conclus à partir du 17 décembre 2009
Un règlement du 17 juin 2008; modifie la Convention de Rome de 1980 sur la loi applicable aux obligations contractuelles ("Rome I") pour les contrats de service qui seront conclus à partir du 17 décembre 2009.
L'article 3 dispose que "Le contrat est régi par la loi choisie par les parties". A défaut de choix, l'article 4.1.b pose le principe : "le contrat de prestation de services est régi par la loi du pays dans lequel le prestataire de services a sa résidence habituelle", autrement dit la loi du pays d'établissement ou pays d'origine du prestataire.
Il soumet donc les contrats internationaux à la loi du pays dans lequel est établi le fournisseur des biens ou des services, à moins que les parties (mais l'une a souvent l'ascendant sur l'autre) n'aient fait le choix d'une loi différente. "Ce texte constitue la dernière en date, et la plus radicale, des offensives menées par la Commission en faveur de la loi du pays d'origine" selon quarante éminents professeurs de droit dans une lettre ouverte publiée le 13 décembre 2006. "Il va beaucoup plus loin en ce sens que la célèbre « proposition de directive Bolkestein » (...) alors que celle-ci concernait exclusivement les services, le Règlement projeté affecte tous les secteurs d'activité." (voir cette lettre ouverte sous notre article)
Toute règle nationale impérative en matière contractuelle pourra être contestée devant la Cour de justice européenne, qui sous prétexte de distorsion de concurrence et parce que la loi française est généralement plus protectrice de la partie faible, alignera toujours par le bas[3].
Après le plombier polonais, le plombier indien ?
Le Règlement s'appliquera aux contrats de travail (article 8 du Règlement). Une entreprise étrangère et un salarié exerçant ses talents en France pourraient donc convenir "en toute liberté" que la loi applicable à leur rapport serait la loi d'un autre Etat-membre, ou de n'importe quelle loi disponible sur la planète (principe d'universalité, article 2), pourquoi pas indienne, se demande Gilles Karpman, Silence, on contourne !
Avec le bouleversement de la hiérarchie des normes du fait de la primauté du droit communautaire sur le droit national consacrée par le traité de Lisbonne, la soumission du droit du travail au droit européen (directive Mac Creevy) et l'obsession de la tabula rasa qui est celle de la jurisprudence européenne, les dispositions impératives de la loi nationale apparaissent comme des garde-fous de plus en plus fragiles. On voit mal comment le salarié exerçant en France ne serait pas, à terme, privé de la "protection" que lui assurent les dispositions pourtant d'ordre public de la loi française.
2) En matière de responsabilité civile 
Un second Règlement européen, jumeau du précédent, dit "Rome II", du 11 juillet 2007, pose les mêmes règles pour la responsabilité civile. Le principe est le suivant : les parties peuvent prévoir par convention, avant la survenance d’un dommage, la loi applicable à leurs obligations extracontractuelles, c’est à dire à leur responsabilité civile, réservant la loi du lieu de réalisation du dommage à des circonstances exceptionnelles.
Ainsi, une société puissante peut installer son siège social (ou un de ses établissements) dans un pays où la responsabilité civile l’expose peu (elle y délocalisera sa production lorsqu’elle en aura conscience ...) ; elle obtiendra de ses cocontractants que les relations de responsabilité civile qu’elle pourrait avoir avec eux seront soumises à cette loi imposée et moins protectrice.
***
L’Union européenne actuelle organise une concurrence impossible pour nos commerçants, artisans, entreprises de service. Le principe du pays d'origine nous ramène aux temps barbares où la loi était attachée à la personne plutôt qu’au lieu, une brèche dans les principes constitutionnels de territorialité de la loi et d’ordre public social. La Commission et la Cour, avec la complicité du Parlement européen, ont donc imposé en toute matière cette loi du pays d’origine au nom d'une concurrence mondiale manifestement faussée. C’est une conception de la concurrence par le bas prix et uniquement par cela.
Or, l’Europe, qui est déjà l'économie la moins protégée du monde, ne peut pas concurrencer les autres ensembles tels la Chine ou le Brésil sur le terrain du prix. Sa seule carte ? La qualité et la technologie : elle sait faire des Airbus et non pas des teeshirts à bas prix. Il lui faut pour cela une concurrence par application de la loi du pays d’accomplissement de la prestation.
Lorsqu’on organise une compétition sportive, chacun concourt avec les règles du lieu du stade et non pas avec celles de chez lui ; quand on joue au foot à Rome, tout le monde s’expose à la chaleur, il n’y a pas d’équipe qui vienne jouer avec son climatiseur…
Nicolas VIGNON
Chercheur en droit social communautaire
pour L'Observatoire de l'Europe
[1] L'Accord général sur le commerce des services (AGCS), annexé à l'Accord de Marrakech instituant l’OMC en 1994, organise la libéralisation des échanges de services.
[2] Source : site internet de la Commission européenne (http://ec.europa.eu/internal_market/services/services-dir/index_fr.htm)
[3] Par exemple, la loi française fixe à dix ans la garantie que les architectes et entrepreneurs doivent contre les malfaçons affectant les bâtiments qu'ils édifient alors que nombre des autres droits européens retiennent une durée de garantie plus courte. Mais si les législateurs étrangers estiment qu'une garantie moins étendue est suffisante, la Cour jugera que "l'exigence du Code civil français est disproportionnée par rapport à son objectif". C'est son analyse habituelle, qui sera tout aussi bien appliquée aux règles françaises qui protègent les auteurs dans les contrats d'édition ou les preneurs dans les baux ruraux ou commerciaux, qui fixent impérativement le taux maximal de l'intérêt dans les prêts d'argent, les obligations des assureurs dans leurs rapports avec leurs agents, des vendeurs envers leurs représentants et distributeurs ou de ceux-ci avec leurs fournisseurs, etc. …
Lundi 25 Mai 2009
guide_directive_services_bolkestein_2 (PDF)
14 janvier 2009
Projet de loi sur la procédure parlementaire : le dessein caché du Gouvernement
Source: Terra Nova, Jean-Jacques Urvoas
Le projet de loi organique sur la procédure parlementaire sera examiné cette semaine par l'Assemblée nationale. Selon Jean-Jacques Urvoas, maître de conférences en droit public à l'Université de Bretagne occidentale et député du Finistère, la réforme présentée par le Gouvernement découle d'une vision tronquée des limites de la procédure parlementaire. Elle est sous-tendue par l'objectif de confiner le Parlement à un rôle de contrôleur, un projet qui n'est pas sans danger pour notre démocratie.
Découlant de la révision constitutionnelle du 21 juillet dernier, adoptée par le Parlement à deux voix de majorité, le Historiquement, le recours à des prises répétées de parole ou à l’utilisation massive d’amendements n’est qu’exceptionnel. Une caractéristique récurrente des démocraties occidentales (bien connues aux Etats-Unis sous le nom de « filibustering »), ces pratiques ne sont par ailleurs jamais couronnées de succès. Elle constituent cependant un outil essentiel de notre démocratie : c’est par le droit d’amendement que le Parlement améliore la qualité des textes en discussion, et qu’il peut dénoncer les abus du Gouvernement. La paralysie législative tient en fait au rythme effréné de l’activité du Parlement, devenu une « machine à fabriquer des lois ». La loi devient un instrument de proclamation, un signal de volontarisme, et les textes, de plus en plus complexes, s’accumulent sans nécessité concrète. En réalité, la réforme de la procédure parlementaire est sous-tendue par une volonté de confiner le parlement dans un rôle de contrôleur. De plus en plus suivie en Europe, cette tendance à réduire l’activité législative du Parlement a pourtant montré ses limites. L’information dont dispose le Parlement pour contrôler l’activité du Gouvernement est souvent fournie et contrôlée par le Gouvernement lui-même. Or, en l’absence de sanctions, ce dernier fait souvent preuve d’une certaine désinvolture à produire les rapports qui facilitent ce rôle de contrôle. La réforme de la procédure parlementaire, sous couvert de fluidifier l’exercice législatif, revêt une ambition dangereuse : celle de transformer le Parlement en chambre de validation de l’activité gouvernementale. Privé de son pouvoir d’empêcher, le législateur serait contraint d’accompagner l’exercice du pouvoir. Une évolution tout sauf anodine pour notre démocratie. Tout est dit : d’une part transformer le passage en séance publique en exception, là où depuis 1958, il était la norme, et, d’autre part, empêcher l’opposition de se livrer à d’interminables manœuvres de retardement. Et deux articles du projet de loi organique – qui en compte 14 - concrétisent cette double ambition affichée. Le premier (art.12) dispose que « les règlements des assemblées peuvent, s’ils instituent une procédure d’examen simplifié pour des textes qui s’y prêtent, prévoir que le texte adopté par la commission saisie au fond est seul mis en discussion, sauf amendement du Gouvernement ou de la commission ». Et le second (art. 13) dispose que « les règlements des assemblées peuvent, s’ils instituent une procédure impartissant des délais pour l’examen d’un texte, déterminer les conditions dans lesquelles les amendements déposés par les membres du Parlement peuvent être mis aux voix sans discussion ». En réalité, ce projet résulte d’une analyse tronquée et propose une solution qui porte les germes d’un bouleversement voulu par le Gouvernement : le confinement du Parlement dans un rôle de contrôleur au détriment de sa fonction législatrice. La force de la charge ne rend nullement compte d’une réalité bien moins embarrassante qu’il n’y paraît pour l’exécutif. Ce que l’on appelle communément l’obstruction parlementaire est une pratique récente sous la Ve République. Courante sous la IIIe et la IVe, elle ne réapparut qu’en 1980 à l’initiative des parlementaires socialistes sur le texte « Sécurité et Libertés », défendu par Alain Peyreffite et jugé liberticide par le PS. Elle se traduit communément par des prises répétées de parole dans l’hémicycle, comme ce fut le cas en 1947 à l’occasion de l’examen d’un projet de loi sur la protection du travail, qui nécessita 113 heures et 45 minutes de débat. Elle peut aussi revêtir la forme d’un dépôt massif d’amendements qui, par exemple, en 1950, conduisirent des parlementaires de l’opposition à lire successivement la liste des augmentations de capital de toutes les sociétés françaises, celle du coût des denrées entre 1939 et 1949 avec leur pourcentage d’augmentation, et, en version française, le texte intégral adopté en Union Soviétique en vue de lutter contre l’inflation, sans omettre l’énumération des produits et de leurs prix comparés ... Sous la Ve République, le record est jusqu’à présent détenu par un texte relatif au secteur de l’énergie, contre lequel le Précisons aussi que l’obstruction n’est pas non plus une singularité française. Son usage s’avère répandu dans un grand nombre de pays occidentaux, en particulier aux Etats-Unis où, connue sous le nom de Filibustering, elle permet à l’orateur de parler tant qu’il parvient à rester debout, ou de faire succéder les votes par appel nominal dont on demande la validité par constatation du quorum grâce à… un autre vote par appel nominal ! Des pratiques qui font partie de la légende du Congrès américain… Dans les faits, cependant, force est de constater qu’on n’y recourt que de manière très ponctuelle. Depuis 1980, l’Assemblée nationale a adopté 1 518 textes (hors conventions internationales), et seuls 7 d’entre eux furent débattus pendant plus de 100 h , 18 pendant plus de 50 h. En termes d’amendements, les résultats sont tout aussi peu spectaculaires : seuls 30 textes ont enregistré plus de 1 000 amendements. Il est donc excessif d’affirmer que l’obstruction paralyse le fonctionnement de l’Assemblée nationale. D’autant que cette pratique n’est jamais couronnée de succès. En effet, tous les textes concernés furent in fine adoptés ! Au mieux, l’obstruction ne débouche donc que sur un ralentissement de la décision. Le dernier cas en date l’illustre parfaitement. Le texte sur l’audiovisuel public a bien été voté par une majorité nette au terme d’un débat qui n’a duré que 77 h. Consacrer quelques dizaines d’heures à une loi qui entend bouleverser les rapports entre le pouvoir politique et les médias publics, est-ce vraiment excessif ? Il convient donc de relativiser certains jugements à l’emporte-pièce émis à l’encontre d’une pratique se révélant légitime dès lors que le Gouvernement et sa majorité, dans le cadre d’une procédure menée à la hussarde, tentent d’imposer une loi attentatoire à nos principes démocratiques les plus intangibles. Car là encore, les leçons du passé sont édifiantes. L’obstruction découle toujours de décisions autoritaires de l’exécutif. Quand le Parlement est maltraité, quand il a le sentiment d’être marginalisé, par exemple par un usage abusif de la procédure d’urgence, il réagit en utilisant les outils dont la Constitution l’a doté, c'est-à-dire le droit d’amendement et la faculté concrète de défendre ces amendements dans l’hémicycle. Comment expliquer autrement que le seul Gouvernement qui ne disposait pas de majorité absolue au Palais Bourbon, celui de Michel Rocard entre 1988 et 1991, n’ait pas connu la moindre bataille d’obstruction parlementaire ? Bien qu’à la merci d’une coalition conjoncturelle des opposants, il a pourtant conduit de grandes réformes contestées à leur publication, comme celle instaurant la CSG. Mais pas une seule fois, les députés n’entamèrent de flibuste, peut-être parce que jamais le Gouvernement de l’époque ne sous-estima leur capacité de réaction. En définitive, puisque l’exécutif et sa majorité possèdent la maîtrise de la décision finale, ils peuvent bien souffrir de voir leur échapper celle du temps nécessaire pour l’obtenir. Comme l’écrivait Yves Colmou , le « gouvernement est maître de l’ordre du jour, il n’est pas maître du jour ». Il est même assez sain que l’incertitude quant à la durée des débats vienne contrebalancer la certitude de leur résultat. Si le Parlement travaille mal, c’est donc ailleurs qu’il faut en chercher la cause. Plus sûrement dans les conditions dans lesquelles il est conduit à légiférer. Pierre Avril le faisait observer , il s’est transformé en une espèce de machine à fabriquer les lois, – une machine tellement sollicitée qu’elle atteint aujourd’hui ses limites, au point que l’encombrement de l’ordre du jour pousse le Gouvernement à légiférer par voie d’ordonnances, celles-ci étant devenues « le principal mode de législation ». Et dans ce phénomène de dégradation, l’abus manifeste avec lequel les Gouvernements successifs ont fait appel à la procédure d’urgence tient toute sa part. C’est le comité Balladur qui constatait ainsi « que le recours à la " déclaration d’urgence " est devenu la règle dans l’organisation des débats parlementaires, ce qui prive, souvent sans motif sérieux, la navette parlementaire de son intérêt, qui est d’améliorer la qualité des textes en discussion» . Comme de surcroît dans notre pays, la loi a conservé une valeur symbolique très forte, cela pousse le législateur à abandonner la règle de droit pour celle de la proclamation. Si bien qu’à chaque problème nouveau correspond rapidement un nouveau texte toujours plus complexe. Ce n’est d’ailleurs pas nouveau. Montaigne écrivait déjà que « nous avons en France, plus de lois que le reste du monde ensemble et plus qu’il n’en faudrait à régler tous les mondes d’Epicure… Les plus désirables sont les plus rares, simples et générales ». Lois nombreuses, trop vite adoptées et trop complexes, il n’est dès lors pas étonnant que notre inflation législative ait fait naître dans l’opinion une certaine incompréhension qui se transforme en scepticisme sur l’efficacité des réformes successives, en même temps qu’elle rend le droit plus abscons et plus incertain . Accuser la gauche de tous les maux, est, donc en l’espèce, une facilité à laquelle succombe avec gourmandise le pouvoir exécutif, car une telle attitude lui permet de détourner l’attention de son véritable objectif : une mutation en profondeur de la fonction du Parlement. Sa conclusion lapidaire a le mérite de la clarté. Il y fait en effet état de « sa conviction que le débat parlementaire est un jeu de rôle dans l’hémicycle et n’apporte plus aucune valeur ajoutée quant au contenu ». A l’inverse, il insiste sur le rôle des commissions et dessine un « avenir du Parlement […] dans une activité législative qui se réduise et se concentre qualitativement et [qui] se développe dans le contrôle ». La perspective n’est pas sans intérêt. En Europe, c’est bien cette fonction de contrôle que l’on voit un peu partout se renforcer au sein des Parlements. Elle n’est évidemment pas absente de la Constitution de la Ve République. En l’occurrence, elle figure dans le titre V, le plus long de notre Loi fondamentale, dans une articulation symétrique et indissociable entre le Parlement et l’exécutif : d’un coté, la fonction législative, exercée par les Chambres mais à laquelle le Gouvernement prend une part extrêmement active, et de l’autre, une fonction de contrôle exercée par les assemblées qui de la sorte participent, fut-ce de façon négative , à l’action gouvernementale. D’ailleurs, ces 20 dernières années, le contrôle parlementaire s’est enrichi de nouveaux instruments par le biais des offices (tels que l’Office parlementaire d’évaluation des choix scientifiques et technologiques) et des délégations parlementaires (à l’image de la délégation parlementaire pour l’Union européenne, ou de la délégation parlementaire aux droits des femmes et à l’égalité des chances entre les hommes et les femmes), par celui d’un contrôle spécifique des actes communautaires ou par le développement de la mission de contrôle de l’application des lois. Mais son bilan est contrasté. Certes, au contrôle portant sur la mise en cause ou la vérification est désormais associée une dimension évaluative. Les rapports sur la mise en application des lois s’efforcent pour leur part d’évaluer leurs effets et non plus seulement de contrôler que les décrets ont été publiés à temps. Cependant, en dépit de ces adaptations, l’insuffisance est patente. Ensuite parce que le bon vouloir du Gouvernement conditionne l’exercice de ce pouvoir de contrôle. Ainsi Jean-Louis Debré, alors Président de l’Assemblée nationale, lors de ses vœux au Président de la République pour l’année 2007, déplorait que « en cinq ans, seuls 232 rapports [exigés par un texte législatif] ont été déposés alors qu’il aurait dû y en avoir plus de 500 ». Une désinvolture qui s’explique par l’absence de sanction au cas où le Gouvernement ne déférerait pas à l’obligation légale qui lui est faite. Pour autant, la polysémie inhérente à ce terme autorise toutes les interprétations . Selon le Petit Larousse illustré, le fait de contrôler réclame d’avoir la maîtrise de la situation dans un secteur. On conçoit aisément que cette acception ne peut être ici qu’écartée. Il désigne aussi le fait de soumettre à une vérification, ce qui est probablement plus adapté en l’espèce. Ainsi, suggérer, même avec les meilleures intentions, que le Parlement délaisse sa fonction législative pour se concentrer sur sa fonction de contrôle reviendrait à engager un changement de nature. Le législatif, et singulièrement en son sein l’opposition, serait privé de sa fonction d’empêcher, chère à Montesquieu dans le cadre de la théorie de la séparation des pouvoirs. Il se trouverait uniquement en situation d’accompagner l’exercice du pouvoir. L’acceptation d’une telle perspective impliquerait en effet, pour les deux Chambres, d’avancer avec celui-ci, voire de le surveiller, mais rarement de s’y opposer. Ce glissement serait donc tout sauf anodin. Il permettrait que le passage des projets de lois devant le Parlement ne soit plus la délicate épreuve que le Gouvernement subit parfois, mais une inoffensive formalité. Quant aux députés, d’interlocuteurs de l’exécutif ils se trouveraient ravalés au rang de simples greffiers…
projet de loi organique sur la procédure parlementaire sera examiné cette semaine par l’Assemblée nationale. Ses ambitions sont clairement affichées : faire du passage en séance publique une exception, et empêcher l’opposition d’obstruer le processus législatif. Elles découlent en réalité d’une vision tronquée des handicaps de la procédure parlementaire.
Le projet de loi organique déposé le 10 décembre à l’Assemblée nationale découle de la révision constitutionnelle du 21 juillet dernier. Sa philosophie était contenue dans l’article 18 qui réformait l’art. 44 de la Constitution : « En précisant que le droit d’amendement s’exerce en séance ou en commission dans les conditions fixées par le règlement de chaque assemblée, dans le cadre d’une loi organique » écrivait le Gouvernement dans l’exposé des motifs, les dispositions de l’art. 18 « permettent d’abord l’institution de procédures réellement simplifiées pour l’examen de textes à caractère technique : le travail en commission sera, dans cette hypothèse, soumis à une simple ratification par l’assemblée plénière. Elle ouvre ensuite la voie, conformément à une recommandation du rapport du comité présidé par M. Balladur, à la fixation par la conférence des présidents d’une durée programmée d’examen des textes, à l’issue de laquelle la discussion serait close. Mise en œuvre avec discernement, cette procédure, qui existait d’ailleurs dans les premières années de la Ve République, apportera une réponse aux phénomènes d’obstruction parlementaire et apparaît ainsi comme une mesure d’accompagnement du resserrement de l’article 49, troisième alinéa » . 1 - L’OBSTRUCTION : UNE PRATIQUE MARGINALE
Comme toujours, c’est Nicolas Sarkozy qui a imposé ses mots. Si Jean-François Copé fut le premier à reprocher à l’opposition de « paralyser » la politique du Gouvernement, c’est le Président de la République, en déplacement dans les Vosges le 18 décembre, qui accusa la gauche de semer « la pagaille » à l'Assemblée nationale pour « le seul plaisir d'empêcher des réformes ».
groupe communiste déposa, en octobre 2006, 93 676 amendements et le groupe socialiste 43 758, soit un total de 137 665 !
2 - UN LEGISLATEUR TROP SOLLICITE 3 – LE PARLEMENT CONFINE A UN ROLE DE CONTROLEUR

Dès le 11 septembre 2007, lors de son audition par le Comité Balladur, le président de la commission des Lois de l’Assemblée nationale, Jean-Luc Warsmann, brossait la perspective. Partant du principe « qu’un député ou même un groupe parlementaire n’est pas en état aujourd’hui d’écrire une proposition de loi vaste et importante parce que le Parlement n’a pas la structure, l’ingénierie administrative suffisante pour écrire des textes de grande portée » , il décrivait le processus législatif actuel, rythmé par une discussion prolongée de motions de pure procédure en préambule du texte lui-même, puis une discussion générale trop longue, émaillée de discours convenus et répétitifs, enfin une bataille d’amendements en trop grand nombre et qui se termine par un examen précipité des articles.
D’abord parce que pour contrôler, il faut savoir. Et de ce point de vue, les moyens juridiques dont disposent les rapporteurs budgétaires ainsi que les commissions d’enquête pour obtenir l’information sont pleinement justifiés. Mais ces outils, très efficaces et contraignants, d’une part ne sont réservés qu’à une partie de l’activité de contrôle parlementaire, et d’autre part ne parviennent pas à gommer un effet de structure : le pouvoir exécutif demeure le principal pourvoyeur d’informations du Parlement. C’est aussi lui qui, par exemple, évalue les expérimentations prévues par des dispositions législatives. A chaque fois que le législateur en prévoit, en en précisant l’objet, la durée, ainsi que les conditions selon lesquelles elles seront à terme reconduites, généralisées ou abandonnées, c’est le pouvoir exécutif qui s’assure de leur réalisation...
24 décembre 2008
La réalité sur la naissance de l'Europe
Un de mes grands chevaux de bataille, n'est-ce pas, c'est cette mythique "construction européenne" soi-disant sotie du crâne de Schuman et Monnet, les "pères de l'Europe" selon la doxa européaniste. Aujourd'hui, et particulièrement depuis la "constitution européenne" qu'on nous impose contre l'avis des peuples, chacun sait que l'Europe et la démocratie sont complètement antithétiques. Mais la meilleure manière de comprendre pourquoi on est arrivé là est de reprendre toute la chronologie, comme je l'ai déjà fait avec les premiers textes européens (le premier vrai texte européen étant selon moi le texte du plan Marshall, qui imposait de créer la Communauté Européenne du Charbon et de l'Acier, c'est-à dire l'Europe, et de libéraliser les échanges. Il fallait aussi tout payer en dollars, évidemment).
Annie Lacroix-Riz, spécialiste des années troubles de notre continent, donne son point de vue d'historienne sur la question, et bien sûr elle prouve qu'à la base de la "construction européenne", il y avait les intérêts du patronat. Français, mais aussi US, allemand, anglais. Simplement pour maintenir les conditions salariales et commerciales qui l'arrange.
la vidéo : http://www.dailymotion.com/video/x6s90y_europe-mythe-et-realites_news
Comme cela, on ne se demandera plus "comment se fait-il que l'Europe se fasse contre l'intérêt des peuples?"...
02 avril 2008
L’arnaque monétaire internationale ou la face cachée de la mondialisation
Source : Crazy Horse, Agoravox
“Par essence, la création monétaire ex nihilo* que pratiquent les
banques est semblable, je n’hésite pas à le dire pour que les gens
comprennent bien ce qui est en jeu ici, à la fabrication de monnaie par
des faux-monnayeurs, si justement réprimée par la loi.”
Maurice Allais, prix Nobel de sciences économiques 1988, La Crise mondiale aujourd’hui (éd. Clément Juglar 1999)
A
l’heure où l’on nous rabâche à longueur de temps le problème de la
dette publique, qui sert à justifier les réformes liberticides et
anti-socialistes que notre cher gouvernement fait passer avec plus ou
moins de tact, il importe de se poser la question : Comment un Etat
souverain peut-il devoir plus de 1 000 milliards d’euros à différents
créanciers ?
Lorsque tous les “experts” jurent que la relance de la croissance
résoudra tous nos maux en diminuant le chômage et en augmentant notre
pouvoir d’achat, il est bon de s’interroger sur les fondements de
telles assertions.
Quand, enfin, notre modèle de société se caractérise par le flot
toujours croissant de monnaie en circulation, il serait sage de se
demander : qu’est-ce donc que cette monnaie et d’où vient-elle ?
Cet article a pour but de dissiper certaines idées reçues et de vous
éclairer sur certaines réalités habilement dissimulées par une
oligarchie de la finance prétentieuse, peu scrupuleuse, avide de
pouvoir et de richesse...
I - La monnaie n’est pas créée par l’Etat
Contrairement à une idée largement répandue dans le public, la monnaie n’est pas créée par un organisme de l’Etat (autrement dit du peuple).
En effet, depuis le 1er janvier 1999, la Banque centrale européenne (BCE) s’est vu transférer les compétences des Banques centrales nationales (BCN) des Etats membres. La BCE et les BCN devenues ses sous-traitants forment le Système européen de Banques centrales (SEBC).
La BCE a le monopole d’émission de la monnaie fiduciaire, autrement dit des pièces et des billets de banque. C’est une institution indépendante selon le traité de Maastricht et elle ne peut en aucun cas accorder un découvert ni aucune autre forme de crédit “ aux institutions ou organes de la Communauté, aux administrations centrales, aux autorités régionales ou locales, aux autres autorités publiques, aux autres organismes ou entreprises publiques des États membres ; l’acquisition directe, auprès d’eux, par la BCE ou les banques centrales nationales, des instruments de leur dette est également interdite” (article 104).
“L’objectif principal du SEBC est de maintenir la stabilité des prix”. Et : “Sans préjudice de l’objectif de stabilité des prix, le SEBC apporte son soutien aux politiques économiques générales dans la Communauté, en vue de contribuer à la réalisation des objectifs de la Communauté, tels que définis à l’article 2” (article 105, paragraphe 1, du Traité). La Communauté se donne pour objectifs d’obtenir un niveau d’emploi élevé et une croissance durable et non inflationniste (article 2 du Traité sur l’Union européenne).
Autrement dit,
l’Etat français doit financer son déficit en vendant aux organismes privés et à
quelques riches investisseurs des bons au trésor. Il s’agit ni plus ni moins de
prêts remboursables à plus ou moins long terme et auxquels sont associés des
intérêts comme pour n’importe quel prêt contracté par une entreprise ou un
particulier. Les détenteurs de ces bons au trésor sont donc les créanciers de
l’Etat.
II - Le processus de création monétaire
Comme on l’a dit au point précédent, la BCE a le monopole d’émission de la monnaie fiduciaire. Or, on sait bien qu’aujourd’hui la plus grande partie des transactions s’effectuent en monnaie scripturale (chèques, carte bleue, virements, etc.) qui est la forme dématérialisée de la monnaie. En 2006, par exemple, il y avait 7 387 milliards d’euros en circulation (agrégat M3 - bulletin n° 153 de la Banque de France, septembre 2006) dont seulement 552 milliards d’euros de pièces et de billets.
Mais alors comment sont créés les 6 835 milliards d’euros de monnaie supplémentaire ?
Ce sont les banques privées qui créent cet argent par l’intermédiaire du crédit. Certains feront appel ici à une deuxième idée reçue pour se rassurer : “c’est l’épargne qui permet le crédit”.
Malheureusement non, le crédit n’est nullement limité par la valeur des dépôts effectifs dans une banque, comme on pouvait le lire dans un opuscule édité en 1971 par la Banque de France, La Monnaie et la Politique monétaire : “Les particuliers - même paraît-il certains banquiers - ont du mal à comprendre que les banques aient le pouvoir de créer de la monnaie ! Pour eux, une banque est un endroit où ils déposent de l’argent en compte et c’est ce dépôt qui permettrait à la banque de consentir un crédit à un autre client. Les dépôts permettraient les crédits. Or, cette vue n’est pas conforme à la réalité, car ce sont les crédits qui font les dépôts”.
Alors, comment ça se passe ?
Disons que vous avez besoin de 15 000 euros pour acheter une nouvelle voiture. Vous allez voir votre banquier qui n’a qu’à inscrire la somme sur votre compte, après vous avoir fait signer quelques papiers, vous engageant à lui rembourser le capital qu’il vous a prêté plus les intérêts convenus sous peine de saisie de vos biens. La monnaie est créée par un simple jeu d’écriture. Le banquier porte à l’actif de son bilan une créance de 15 000 euros et au passif les 15 000 euros qu’il vient de mettre sur votre compte.
Vous pouvez noter que le banquier n’a pas créé les intérêts qu’il vous demande de payer, comme nous le verrons plus loin. Si vous parvenez à rembourser votre prêt, les 15 000 euros disparaîtront de la masse monétaire. C’est pourquoi on qualifie ce type de monnaie de temporaire ou encore de “monnaie de crédit”. Seuls resteront les intérêts que vous aurez versés (souvent équivalents voire bien supérieurs au montant emprunté) et qui représentent la rémunération du banquier pour avoir créé de l’argent à partir de rien. Incroyable mais vrai, désolé.
La seule chose qui permette de limiter l’octroi par les banques de ce type de crédit est une règle prudentielle qui dit qu’une banque ne peut prêter qu’à hauteur de 98 % des dépôts qu’elle détient. Mais il faut savoir que parmi ces dépôts une bonne partie provient de crédits accordés par d’autres banques à leurs clients, selon le même procédé douteux décrit ci-dessus.
III - Le problème des intérêts
Nous avons expliqué que la monnaie n’existait aujourd’hui que sous forme de crédit et donc de dettes. Ni l’euro ni le dollar ne sont gagés sur l’or.
Imaginez un instant que tous les citoyens du monde, las de toutes leurs dettes, décident de les régler toutes en même temps. Eh bien, on peut en déduire alors qu’il n’y aurait plus de monnaie du tout !
En réalité, et c’est ça le plus incroyable, il est impossible de régler toutes les dettes puisque aucune banque n’a créé la monnaie nécessaire pour régler les intérêts demandés...
Commencez-vous à comprendre ?
Il est mathématiquement impossible de payer toutes les dettes car pour cela il faudrait plus de monnaie qu’il n’en a été mis en circulation ! Voilà la vraie raison d’être de la doctrine de la croissance. Nous devons créer toujours plus de crédits afin de pouvoir rembourser les intérêts. Mais en créant ces crédits nous engendrons de nouveaux intérêts qu’il faudra payer en faisant de nouveau crédits et ainsi de suite. C’est une spirale sans fin...
L’intérêt est la cause principale de l’inflation, puisque avec un crédit à 5 % par an par exemple, c’est le double de la somme empruntée qui doit être remboursée sur quinze ans, par le jeu des intérêts composés. L’intérêt est le premier responsable de la pauvreté dans le monde et de l’élargissement de la fracture sociale. Sachez que les prix que vous payez sont constitués à 40-45 % du seul poids des intérêts, comme l’ont mis en évidence dans leurs études Magrit Kennedy et Ralph Becker (vraisemblablement 30-40 % aujourd’hui), vous pouvez imaginer la somme colossale qui est transférée du monde de l’économie réelle au monde financier.
A l’origine les intérêts servaient à rémunérer les épargnants dont les dépôts permettaient d’effectuer les prêts, le banquier se payant grâce à la différence des taux. Mais, dans le contexte actuel, étant donné la façon dont la monnaie est créée, cela n’est plus justifié.
La société civile doit prendre conscience de cette situation aberrante, étudier sérieusement la question et réclamer la fin de ces privilèges absurdes.
Plus le temps passe et plus la finance internationale, avec un cynisme effrayant, s’accapare les vraies richesses du monde (les réserves minières, l’eau, la terre, les biens immobiliers et, depuis peu, les êtres vivants...) qu’elle achète avec de la monnaie de singe !
“Je crois que des institutions bancaires sont plus dangereuses pour nos privilèges que des armées institutionnelles. Déjà ils ont élevé au sommet une riche aristocratie qui a défié le gouvernement. Le pouvoir d’émission devrait être pris aux banques et redonné au peuple à qui il appartient.
Si les Américains permettent un jour aux banques de contrôler l’émission de leur monnaie, d’abord par l’inflation et ensuite par la déflation, les banques et les sociétés qui grandiront autour d’eux priveront le peuple de toute propriété jusqu’à ce que leurs enfants se réveillent sans abri sur le continent de leurs pères.”
Thomas Jefferson, 3e président des Etats-Unis, lettre au secrétaire du Trésors Albert Gallatin (1802)
IV - Que peut-on faire ?
Pour commencer, il faudrait faire l’effort de comprendre. Les économistes prétendument experts ont bon ton de dire que tout cela est tellement compliqué qu’un non-initié ne saurait s’y retrouver. C’est une façon de dissimuler ce qui se cache derrière ce système économique d’un autre âge. Il nous faut une refonte du système économique.
Et, pour commencer, les citoyens doivent reprendre le pouvoir de création monétaire, cédé par nos “représentants” aux puissances financières alors que la monnaie est et doit rester au service du peuple. La quantité d’argent injecté dans l’économie doit être proportionnelle à l’indice de croissance, qui correspond à la valeur cumulée des biens et services échangeables dans la zone concernée. Actuellement seulement 5 % des transactions mondiales correspondent à l’échange de biens économiques réel. Le reste correspond à la spéculation boursière...
Selon A.-J. Holbecq : “Toute la monnaie nécessaire au développement de l’économie doit être produite par la BCE et confiée contre intérêts aux banques commerciales qui la distribueront aux emprunteurs en faisant payer leur travail et expertise par des honoraires. Et tous les intérêts de toute la monnaie créée dans le passé par les banques commerciales et par la BCE doivent revenir aux États de la zone euro et donc à la population... C’est certainement plus de 350 milliards d’euros par an”.
Un nouveau krach planétaire surviendra bientôt en raison de la chute programmée du cours du dollar qui, je le rappelle, sert actuellement de monnaie de réserve internationale. Ce sera le moment d’exiger de nos élus une refonte complète du système monétaire pour qu’il soit vraiment au service de l’économie et non plus l’instrument de pouvoir d’une minorité de nantis.
La démocratie restera un vœu pieu si les citoyens se laissent désinformer.
Prenez votre destin en main : informez-vous !
La liberté est à ce prix...
* ex nihilo : expression latine signifiant à partir de rien.
Références : Maurice Allais, Irving Fisher, J.-M. Harribey, Denis Clerc, A.-J. Holbecq entre autres... Merci à l’équipe de fauxmonnayeurs.org à qui j’ai emprunté quelques passages. Un grand merci à A.-J. Holbecq pour ses commentaires éclairés.
13 janvier 2008
L’éducation sans principes d’une société sans dessein
Source: Solidarité et progrès, par Odile Mojon
L’enquête PISA (Programme international pour le suivi des acquis des élèves) vient d’être publiée. Le classement de l’OCDE confirme, hélas, les affirmations de l’auteur de cet article. Testant près de 400 000 élèves de 15 ans scolarisés dans 47 pays, elle situe la France nettement en dessous de la moyenne - 32ème en sciences, 30ème en mathématiques et 22ème en lecture - et, de surcroît, en net recul par rapport aux deux études précédentes, effectuées en 2000 et 2003. Quoi qu’on puisse penser de la méthodologie adoptée, l’enquête retrace assez justement une tendance. Elle indique en particulier, pour notre pays, une différence plus forte qu’ailleurs dans le monde entre les performances de ceux qui réussissent et de ceux qui ont décroché. Autrement dit, notre enseignement est extrêmement inégalitaire, avec un abus de l’usage des ordinateurs au détriment d’une véritable démarche d’investigation et un défaut d’encadrement et de suivi des élèves.
I. L’Instruction publique, un enjeu humain stratégique
Ce dont je veux vous parler, c’est de la façon dont ce pays est en train d’être détruit et démembré sous nos yeux. Ce qui est visé est un principe, celui au nom duquel une société, au prix d’immenses efforts, a réussi à se libérer de l’esclavage mental dans lequel l’oligarchie voulait la maintenir.
Ce dont je veux vous parler, c’est de la bataille que nous menons sur le terrain de l’épistémologie et que nos ennemis, non seulement comprennent souvent bien mieux que nos amis, mais surtout dans laquelle ils reconnaissent notre rôle clef et notre capacité à réveiller une puissance de pensée et d’action dans la population.
Un exemple suffira. Notre mouvement international de jeunes travaille d’arrache-pied pour re-découvrir les découvertes de Johannes Kepler selon une approche expressément anti-académique. Pour faire connaître leurs travaux et leur méthode, ils ont créé en septembre 2006 un site (www.wlym.com/ animations/) composé de trois parties distinctes : la Nouvelle astronomie, l’Harmonie du monde et l’Orbite de Cérès. Début avril 2007, reflétant l’impact de leur travail, le site de la NASA postait un lien vers le site de ces jeunes.
En mai, un nouveau site dédié à Kepler faisait son apparition, reprenant d’ailleurs à l’identique la division en trois parties et y important sans autorisation des animations du site original. Parallèlement, un internaute anonyme commençait à éditer sur Wikipédia toutes les références à Kepler, Gauss et Cérès et à remplacer l’adresse du site des jeunes par l’adresse du « nouveau » site. Quelque temps après, on découvrait que le lien sur le site de la NASA avait été remplacé par celui vers le site pirate.
Certains avaient donc reconnu l’importance du flanc ouvert par les jeunes ; flanc d’autant plus essentiel qu’aucun autre mouvement de jeunes, que ce soit en tant qu’individus ou collectivement, ne pouvait, faute des bases épistémologiques nécessaires, envisager une entreprise aussi foncièrement « politique » que celle-ci.
Pour percevoir la nature de l’enjeu et la « menace » posée par le site des jeunes à la culture fascisante dont on abreuve la jeunesse d’aujourd’hui, il fallait connaître la nature émancipatrice du savoir et de l’instruction. Supprimer le savoir, rendre son accès difficile ou, mieux encore, le dénaturer, c’est maintenir l’humanité dans l’esclavage. A l’inverse, promouvoir une véritable instruction, c’est libérer l’être humain.
Afin de replacer l’enjeu dans sa véritable dimension politique, voici un petit reportage de Bernard Guetta parlant depuis Santiago du Chili à l’occasion d’un forum international, diffusé par France-Inter le 9 octobre 2007. Il y parle d’idées et de concepts tels que le développement économique, la croissance, la justice sociale, un Etat garant du long terme, que des médias sous contrôle ont réussi à faire passer, dans nos pays, pour une injure auprès de ceux-là mêmes qui pourtant en bénéficieraient les premiers.
« Bonjour,
« C’était les idées dominantes des trente glorieuses, des trois décennies de croissance et de progrès social qui avaient suivi la fin de la guerre. Personne, ou presque, ne contestait alors qu’il n’y avait pas de développement économique ni de stabilité politique durable sans justice sociale ; que l’impôt devait assurer la redistribution des richesses par l’investissement dans le bien commun et que la puissance publique devait non seulement être l’arbitre entre le capital et le travail, mais être aussi le garant du long terme, en charge des infrastructures et de l’éducation qui ne sont pas source de profits immédiats, mais l’assurance de la compétitivité du futur.
« En Europe, comme aux Etats-Unis, ces idées ont été depuis battues en brèche. On y entend bien plutôt, nouvelle idéologie dominante, que l’Etat n’est pas la solution mais le problème, et que l’impôt tue l’impôt en freinant la croissance. L’idée d’aujourd’hui est qu’il faudrait toujours moins d’Etat et plus de dérégulation, mais ici à Santiago, à ce rendez-vous annuel de l’Europe et de l’Amérique latine qu’est le forum de Biarritz, la musique est toute autre. D’une seule voix, à l’unisson de Michelle Bachelet, la présidente du Chili, tous les dirigeants latino-américains plaident au contraire le besoin d’Etat, la nécessité de revaloriser son rôle et de lui redonner un pouvoir régulateur, l’obligation qu’il y aurait de redéfinir un pacte social dans les frontières nationales et de fixer des règles à l’économie mondialisée. De la droite modérée aux socialistes, l’Amérique latine claironne ces idées d’hier qui sont à ses yeux celles de demain car, comme l’Europe de l’après-guerre, son problème est de construire des routes, des hôpitaux, des écoles, des logements, d’ancrer sa stabilité politique dans une cohésion sociale, dans une adhésion générale à un projet commun dont chacun puisse espérer bénéficier et qu’il n’y a, pour cela, que l’Etat.
« A chaque phrase on comprend à quel point ces ministres et ces chefs d’Etat craignent que l’écart entre les plus riches et les plus pauvres, la misère du plus grand nombre et la brutalité des rapports sociaux, ne compromettent la démocratisation du sous-continent en dévalorisant la politique. Alejandro Toledo, l’ancien président du Pérou, qui avait débuté dans la vie comme cireur de chaussures, l’exprime d’une formule qui fait mouche : la pauvreté, dit-il, conspire contre la démocratie. C’est l’Amérique latine, dira-t-on, à un tempo qui n’est pas celui du monde développé ; mais est-ce si sûr ? Non, rien n’est moins certain, car si la nécessité de réduire les dépenses de l’Etat et l’obligation de repenser la protection sociale ne devait déboucher en Europe que sur un recul de la puissance publique et l’abandon de la solidarité sociale, la crise des échiquiers politiques ne ferait que s’amplifier et le consensus démocratique en serait à terme ébranlé. Ce n’est pas du passé que l’Amérique latine nous parle, c’est de l’avenir. »
L’enjeu est bien le même en Europe. Il a même été au cœur du projet national dès la fin de la Deuxième Guerre mondiale avec la reconstruction, pour n’être que mieux trahi par la suite avec l’aide des classes dirigeantes. Ainsi, le Conseil national de la Résistance, réfléchissant à ce qu’il convenait de faire pour prévenir la réédition des causes ayant menée la France à la débâcle, avait clairement assigné à l’instruction, dans son programme de 1944, la tâche essentielle d’assurer le fondement d’une véritable démocratie et d’un bon gouvernement.
« Unis quant au but à atteindre, unis quant aux moyens à mettre en oeuvre pour atteindre ce but qui est la Libération rapide du territoire, les représentants des mouvements, groupements, partis ou tendances politiques, groupés au sein du C.N.R., proclament qu’ils sont décidés à rester unis après la Libération : (...)
« 5) Afin de promouvoir les réformes indispensables : (...)
« d) La possibilité effective pour tous les enfants français de bénéficier de l’instruction et d’accéder à la culture la plus développée, quelle que soit la situation de fortune de leurs parents, afin que les fonctions les plus hautes soient réellement accessibles à tous ceux qui auront les capacités requises pour les exercer et que soit ainsi promue une élite véritable, non de naissance mais de mérite, et constamment renouvelée par les apports populaires.
« Ainsi sera fondée une République nouvelle qui balaiera le régime de basse réaction instauré par Vichy et qui rendra aux institutions démocratiques et populaires l’efficacité que leur avaient fait perdre les entreprises de corruption et de trahison qui ont précédé la capitulation. (...) » Cette conception vraie et profonde de l’instruction a trouvé un écho certes affaibli, mais posant le principe essentiel du droit à l’éducation, dans le Préambule de 1946 à la Constitution française. « La nation garantit l’égal accès de l’enfant et de l’adulte à l’instruction, à la formation professionnelle et à la culture. L’organisation de l’enseignement public gratuit et laïc à tous les degrés est un devoir de l’Etat. »
Il n’est pas difficile de se rendre compte que si, par des tours de passe-passe sophistes, la lettre de ce principe constitutionnel est plus ou moins respectée, l’esprit en est depuis longtemps trahi et abandonné tout comme les idéaux de la Résistance pendant que l’on mettait aux oubliettes ce principe fondamental de la République qu’est le gouvernement du peuple, par le peuple, pour le peuple.
Et pour cause ! La dynamique qui semble actuellement diriger le monde ressemble furieusement à celle qui a produit la Seconde Guerre mondiale. Cette « ambiance » délétère est tellement forte que des enseignants parlent ouvertement de débâcle de l’école [1] « car celle-ci se trouve aujourd’hui dans une situation qui présente d’étonnantes analogies avec celle de l’armée française en 1940 ». Se référant explicitement à l’ouvrage de Marc Bloch, l’Etrange défaite [2] (qui expose comment la défaite de la France en 1940 a été organisée de l’intérieur), ils mettent en cause les instances dirigeantes de l’Education nationale qui ont appliqué et imposé des directives visant à changer la nature de l’école et à redéfinir sa finalité. Nous verrons que le problème va bien au-delà de l’Education nationale.
Avant d’en venir au comment de la destruction de l’éducation, procédons déjà au constat en commençant par l’enseignement du français.
Le français : future langue morte ?
« Le but du novlangue était, non seulement de fournir un mode d’expression aux idées générales et aux habitudes mentales des dévots de l’angsoc, mais de rendre impossible tout autre mode de pensée.
« Il était entendu que lorsque le novlangue serait une fois pour toutes adopté et que l’ancilangue serait oublié, une idée hérétique - c’est-à-dire une idée s’écartant des principes de l’angsoc - serait littéralement impensable, du moins dans la mesure où la pensée dépend des mots. »
1984 George Orwell (1949)
Les exemples suivants proviennent du Rapport sur l’enseignement des lettres au collège, réalisé par l’Association des professeurs de lettres [3] (signalons au passage que le français est une des disciplines les plus touchées par les « réformes »). Il s’agit de copies faites dans le cadre de tests d’évaluation pour l’entrée en sixième et bien que provenant d’un collège situé en zone d’éducation prioritaire, elles sont le reflet de plusieurs écoles primaires. Pour les auteurs du rapport, leur provenance est secondaire tant il apparaît comme une évidence que les problèmes posés par ces copies se retrouvent dans toute la France à des degrés divers.
Copie 1 :
Bob appelle sont chien.
banbou, banbou net il ne revint pas.alors il vat le chercher, celce ninute il adercu un batar alonge Bob le leve mele batard ce reconcha aussi tôt il avait un patte brisé il etait jéne bob le porta 10 minites il retroves les trotriester du chiens apre il reprar 10 ninutes plus tard il retrouve son acie acote d’une toite en fer sete le tresors.
Copie 2 :
Bob en le suivant soit perdue. Il trebuchas sur une espespese de grosse pier lourde. En nolent en nariere il retenbas une fois de plus. Alors en se dement de quoit peut-il sagire. Il dessidat de crese.En cresent il tapa sur une boite en boie. Il la sorta du trous, la pousa et louvra. Setait si brient qil ne voyé pas les couleurs. Il plonga la main dedent et retira des bijoux en or :
des colie, des boucle d oreille et meme des tiament il dessida de lait dens la poubelle pour prendre des plastique. Il en prena 3 et met tout le tresore dans le plastique.
Coudin, il entendie un haboiment tout près. Il cria « banbou,banbou » et bonboux revena à lui. Il étais cachais dans les buisons.
Grasse au bijoux les parent de bob le retrouva avec leur brience s’est normal et le tresor est mantenent au muse mais bob a gardes cellque bijoux.
Copie 3 :
Il trifoula dans ce sentier Il renifla pas a pas tout a coup Il aboya donc bob croyai qu’il attaque une persone. Il continua a aboyé, Puis il creusa bob l’edait a creusé Il y avait une boite qui ressemble a un tresor.
Il le sorti du trou louvra et vit des bijoux de toutes sortes le pére appelle la police, pendant que bob se fit interview et fit la une du journal. Le propietaire de ce tresor et venu reprendre et donna une recompense au 2 heros du jour.
Les ravages de la méthode globale sont suffisamment documentés pour qu’il ne soit guère besoin d’y revenir, mais les propos du Dr Ghislaine Wettstein-Badour dans Lecture, la recherche médicale au secours de la lecture [4], apportera un éclairage des plus intéressants :
« Le seul élément susceptible de faire régresser l’illettrisme sous toutes ses formes, incapacité de lire, de comprendre un texte, d’écrire et d’orthographier correctement la langue, est d’utiliser des pédagogies qui apportent au cerveau les éléments dont il a besoin pour accomplir ces tâches d’une grande complexité. Les conclusions des travaux de neurosciences de ces vingt dernières années permettent de comprendre qu’il existe des pédagogies qui favorisent la qualité des apprentissages, la structuration du cerveau et de la pensée conceptuelle, alors que d’autres créent le chaos et introduisent le désordre dans la réflexion. Ces recherches permettent également de comprendre que, si les méthodes globales sont à bannir formellement, les pédagogies semi-globales, actuellement baptisées méthodes mixtes, sont tout aussi dangereuses. » (souligné par nous)
Comment, face à cette étude qui démontre le caractère structurant de la lecture pour la pensée humaine, les paroles poignantes de Frederick Douglass (1818-1895, esclave noir-américain évadé et affranchi) quand il découvrit l’importance fondamentale de la lecture, ne pourraient-elles nous revenir à l’esprit :
« Si tu apprends à lire à ce Nègre, rien ne pourra plus le retenir. Plus jamais il ne pourra être un bon esclave. (...)
« Ces mots tombèrent lourdement sur mon cœur, où ils éveillèrent des sentiments qui y dormaient et donnèrent vie à de toutes nouvelles pensées. C’était une révélation bien particulière, qui expliquait des choses restées sombres et des mystères qu’en vain mon cerveau d’enfant avait cherché à percer.
« Je comprenais à présent ce qui avait jusqu’alors été pour moi un troublant problème : le pouvoir de l’homme blanc de maintenir l’homme noir en esclavage. Dès lors, je connus le chemin qui pourrait me conduire de l’esclavage à la liberté. » [5]
Douglass, qui allait devenir conseiller du président Lincoln, raconte les trésors de ruse et d’inventivité qu’il dut déployer pour apprendre à lire et à écrire, en cachette, dans un pays et à une époque où l’apprentissage de la lecture était strictement interdit aux esclaves.
Comment ne pas partager sa joie immense quand, grâce à la lecture, sa pensée s’ouvre à celle des autres et au monde :
« Ces documents m’étaient précieux. Je les lus et relus avec un intérêt qui ne faiblissait pas. Ils mettaient des mots sur des idées intéressantes qui se trouvaient en mon âme, qui avaient souvent jailli en mon esprit mais qui étaient aussitôt mortes faute de pouvoir être exprimées. » [6] (souligné par nous)
Or, quand la pédagogie et déficiente, surtout si l’enfant souffre de problèmes lui rendant l’exercice de la lecture difficile, le résultat est consternant, comme le rapportent des orthophonistes : [7]
« Certains dyslexiques ignorent totalement que les lettres représentent des sons. Ils s’imaginent que le mot doit être reconnu comme un dessin. Cette méconnaissance du système d’écriture vient ou bien de ce qu’on a négligé au départ de leur montrer la correspondance son-signe graphique, ou bien de ce qu’ils éprouvent une grande difficulté à réaliser cette association. »
Calcul, science ou magie ?
[8] d’une petite fille ayant suivi sa scolarité dans une école très moderne et pour qui la soustraction demeure un concept vide : « Elle a tracé 50 bâtons dans le cadre réservé à sa "recherche personnelle" ; puis elle en a compté 17, qu’elle a isolé en les entourant ; enfin elle a dénombré les bâtons restants en pointant chacun d’entre eux. Ainsi, cette opération personnelle lui a permis d’effectuer l’opération 50-17=33. »
Cette petite fille aura certainement l’occasion de comprendre un jour ce qu’est une soustraction, mais les témoignages de professeurs d’université [9] sur des élèves de physique de 2ème, 3ème année ou plus, sont nettement plus inquiétants car ces élèves se préparent à entrer dans la vie professionnelle et, pour certains, sont destinés à former l’avant-garde scientifique de la France :
« Ils ne maîtrisent plus du tout l’expression écrite ; ils écrivent un langage parlé ... comme cela leur vient. Leur vocabulaire est indigent. Leurs comptes rendus sont en partie incompréhensibles : leur langage est d’une telle naïveté ! On ne croit pas avoir affaire à des étudiants de licence ; ils décrivent des processus physiques comme le feraient des enfants de dix ans ; parfois je ne peux m’empêcher de rire tant leur façon de s’exprimer est enfantine. Ils n’ont pas du tout acquis la maîtrise du langage scientifique. Je pense qu’ils n’ont jamais dû faire un travail rigoureux de lecture pour corriger et améliorer un texte.
« Beaucoup d’étudiants se trouvent à l’université dans un monde qui les dépasse ; ceux-là ne suivent même pas le discours qu’on leur tient, car certains mots leur sont inconnus. Ils restent alors extrêmement passifs car leurs lacunes les figent ; certains voudraient bien suivre, mais notre discours les déroute. Dernièrement, deux jeunes filles sont venues me demander le sens d’un énoncé pourtant simple et très clair ; elles en comprenaient les mots mais pas le sens, car elles ne saisissaient pas la structure des phrases. C’est un nouveau phénomène que j’observe depuis quelque temps : des étudiants sachant lire couramment, comprenant chaque mot séparément dans une phrase, mais ne saisissant pourtant pas le sens de ce qu’ils lisent ... »
La plupart des étudiants sont, de facto, incapables d’une expression écrite correcte, à tel point que les professeurs ne relèvent plus les fautes de français. La méconnaissance des outils mathématiques est, elle, plus significative. Les étudiants ne savent pratiquement plus rien par cœur, ce qui signifie qu’ils n’ont aucune autonomie dans leur discipline et qu’ils doivent, pour résoudre un problème, décomposer chaque question en plusieurs étapes et avancer à petits pas. A cette perte de temps s’ajoute celle induite par leur manque de notions de base, auquel les enseignants doivent pallier en passant une bonne partie de leur temps à revenir sur des connaissances qui auraient dû être acquises depuis longtemps.
S’ajoute à cela un phénomène qui n’est pas surprenant dans un environnement culturel saturé d’une idéologie anti-science assimilant la société humaine à la loi de la jungle : une approche « dépassionnée » vis-à-vis de l’étude, vis-à-vis d’une discipline que les étudiants ont pourtant choisie comme future profession. Il faut étudier pour avoir un diplôme ; il faut un diplôme pour se « caser » dans la vie professionnelle. Ainsi des élèves de physique ou de mathématiques expliquent-ils que les mathématiques, ça ne sert à rien puisqu’on n’en a pas besoin dans la vie de tous les jours et que cela ne nous apprend pas à vivre ! Certains n’arrivent pas à croire qu’il y a un lien entre les phénomènes physiques et les mathématiques pour les décrire, ou encore que la théorie et l’expérimentation peuvent coïncider. Beaucoup ne pensent pas qu’il y ait corrélation entre le monde réel et le monde des mathématiques et de la physique [10] ou qu’il soit même intéressant de se poser la question, ce qui compte étant d’avoir la moyenne et d’obtenir son diplôme.
Voilà qui tombe bien, les directives de l’Education nationale insistent sur le fait qu’il faut amener 80 % des élèves au baccalauréat ! Cependant, derrière ces chiffres éblouissants, qu’en est-il vraiment de l’accès de tous à un enseignement ouvrant les portes des hautes études ? Le tableau suivant [11] montre que l’ascenseur social est une réalité de « l’ancien temps ».
| Elèves d’origine ouvrière dans les grandes écoles ( %) | ||||
|---|---|---|---|---|
| 1951-1955 | 1973-1977 | 1989-1993 | 2000 | |
| Ecole polytechnique | 21 | 12,2 | 7,8 | 0,8 |
| ENA | 18,3 | 15,4 | 6,1 | |
| Ecole normale supérieure | 23,9 | 16,4 | 6,1 | 1,8 |
| HEC | 38,2 | 11,8 | ||
II. Ce que le journal de 20h00 ne vous a jamais dit
Partis d’une école cherchant, peu ou prou, à donner aux individus les outils de la liberté morale et intellectuelle dans un pays libre, nous voici maintenant avec une école formatant les individus pour qu’ils réussissent à s’intégrer sans douleur dans un pays colonisé par le féodalisme financier. Comment en sommes-nous arrivés là ?
Au cours de ce processus qui s’est déroulé avec une continuité étonnante, l’école a été prise en tenaille entre, d’un côté, la mondialisation et, de l’autre, la « révolution permanente » menée avec l’aide des « pédagogistes » au nom d’une prétendue « nouvelle pédagogie », venant pour l’essentiel des Etats-Unis avec John Dewey, entre autres. A l’instar de ce qui s’est passé en 1968, les défis très réels qui se posaient à l’enseignement (arrivée massive des enfants des classes moyennes, enfants d’immigrés, rénovation nécessaire de la pédagogie, etc.) ont en fait été détournés par ceux qui voulaient en profiter pour liquider toutes références à la culture classique.
Dans ce processus, figurent des acteurs plus ou moins connus du public quoique très actifs, signalés par les auteurs de De la destruction du savoir en temps de paix et que nous présenterons succinctement ici.
L’OMC et la mise de l’école sur le marché
L’ouverture au privé du service public de l’éducation,
sa libéralisation, remonte à la création de l’OMC. Au cours du « cycle
de l’Uruguay » (de 1986 à 1993), GATT (futur OMC), les accords
d’origine ont été modifiés pour y introduire de nouvelles dispositions
intégrant quatre nouveaux secteurs : agriculture, services, propriété
intellectuelle et investissement. Classés parmi les services,
l’éducation, la santé et la recherche - entre autres domaines -
devenaient des objets de commerce selon des accords l’emportant
juridiquement sur le droit des Etats.
En 1994, l’acte final du cycle de l’Uruguay aboutit au traité de Marrakech et constitue l’acte de naissance de l’OMC. C’est dans ce cadre qu’y apparaît l’AGCS (Accord général sur le commerce des services), accord cadre évolutif jetant les bases pour la libéralisation progressive de tous les services et réussissant à faire « entériner par les Etats la requalification comme "services", c’est-à-dire comme activités commerciales soumises aux règles de la concurrence, ce que nos sociétés considéraient comme des droits humains imprescriptibles : l’éducation, la santé, la culture, l’accès à l’eau... »
De plus, l’AGCS a retiré aux Etats la responsabilité de ces domaines clés, les faisant passer sous la responsabilité supranationale de la Commission économique européenne. « En effet, les négociations conduites à l’OMC dans le cadre de l’Accord général sur le commerce des services sont menées par la Commission européenne et non par les Etats européens eux-mêmes, pourtant obligés d’appliquer les traités conclus, et empêchés de se retirer de l’AGCS, sous peine d’insupportables sanctions financières dans les deux cas. Pour fixer les idées, la Commission européenne expliquait en 2000 sur son site : "L’AGCS n’est pas seulement un accord entre gouvernements. C’est avant tout un instrument au bénéfice des milieux d’affaires". » [12]
L’OCDE et les « prestataires de services éducatifs »
L’OCDE (Organisation de coopération et de développement économique) a pour mission, entre autres, de développer le libre-échange. Club de pays riches aux options libérales nettement affichées, l’OCDE est censée conseiller les gouvernements en matière économique, champ qu’elle élargira par la suite pour y inclure l’éducation. Son importance dans ce domaine est telle que de nombreux gouvernements et la Commission européenne se contentent souvent de « copier-coller » ses textes.
Il suffit de voir comment ces institutions ont préparé le terrain depuis longtemps pour comprendre que la destruction du savoir et de la culture classique est quelque chose de programmé. C’est clairement le cas pour l’OCDE qui mène de nombreuses enquêtes approfondies de terrain sur les différents systèmes éducatifs et qui les analyse selon la logique commerciale.
En 1996, l’OCDE publie le compte-rendu d’une table ronde tenue à Philadelphie, reprenant les thèses de l’ERT (Table ronde européenne des industriels) et de la Commission européenne, mais de façon plus brutale : « L’apprentissage à vie ne saurait se fonder sur la présence permanente d’enseignants », mais doit être assuré par les « prestataires de services éducatifs ».
L’OCDE explique que, dans ce processus, de nombreux enseignants risquent de perdre leur emploi et que « les pouvoirs publics n’auront plus qu’à assurer l’accès à l’apprentissage de ceux qui ne constitueront jamais un marché rentable et l’exclusion de la société s’accentuera à mesure que d’autres continueront à progresser ». [13]
L’ERT (European Round Table)
La Table ronde des industriels, [14] fondée en 1983, est un puissant groupe de pression auprès de la Commission européenne, qui regroupe une cinquantaine des dirigeants les plus importants et des principaux constructeurs informatiques européens.
On y retrouve, pour la France : Jean-Louis Beffa, de Saint-Gobain, Bertrand Collomb, de Lafarge, Louis Schweitzer, de Renault, Thierry Desmarest (Total), Gérard Mestrallet (Suez) ou encore Benoît Potier (Air Liquide), pour ne citer que les plus connus.
Parmi les différents groupes de travail, l’un se concentre sur les « changements sociétaux » et notamment les « relations actuelles du monde des affaires avec les institutions de l’éducation ». (...)
« En 1989, l’ERT a publié un rapport intitulé
"Education et compétence en Europe", affirmant que "le
développement
technique et industriel des entreprises européennes exige clairement
une rénovation accélérée des systèmes d’enseignement et de leurs
programmes". On y déplore que l’industrie n’ait qu’une très faible
influence sur les programmes enseignés et que les enseignants ne
comprennent pas les besoins de l’industrie. On y préconise
"l’apprentissage à distance et l’enseignement à distance", - cours par
correspondance évidemment mais surtout cours par internet, à l’aide des
didacticiels. En mars 1990, la Commission européenne reprend parfois
presque mot pour mot les thèmes et les formulations de ce rapport dans
un document de travail intitulé "l’Education et la formation à
distance". Beaucoup d’autres suivront, notamment le "Livre blanc sur
l’éducation et la formation. Enseigner et apprendre, vers la société
cognitive" (1995), qui fait directement écho à un rapport publié par
l’ERT en février 1995 : "Une Education européenne, vers une société qui
apprend", où l’on pouvait lire : "L’éducation doit être considérée
comme un service rendu au monde économique" ; "L’enseignement à
distance élimine les inconvénients de l’absence au travail et des
déplacements. Les méthodes et outils d’éducation devraient être
modernisés pour encourager l’auto-apprentissage" ; "Chaque élève
devrait à terme disposer de son propre ordinateur". » [15]
Nouvelles technologies et manne financière
Ce que fait clairement apparaître l’ERT, c’est l’implication de plus en plus grande des entreprises dans le monde de l’enseignement.
Il y a plusieurs aspects dans ce rapprochement contre-nature, qui vont de l’implication des entreprises dans le choix des programmes et de l’enseignement au marché financier énorme en passant par la privatisation rampante de l’Education.
Pour commencer, on notera qu’un Michel Pébereau, président du conseil d’administration de BNP Paribas, du comité école du MEDEF, président délégué aux affaires européennes de l’Association française des banques, de l’Institut de l’entreprise, qui a publié en décembre 2005 un rapport appelant le gouvernement à des mesures drastiques pour réduire la dette, se retrouve parmi les neuf membres du Haut Conseil de l’Education, créé par la loi Fillon pour élaborer les nouveaux programmes scolaires.
On peut voir avec l’exemple de l’enseignement à distance comment la logique de la libre concurrence permet d’orienter peu à peu les crédits de l’éducation, financés par l’argent des contribuables, vers un type d’enseignement où les entreprises privées dominent le marché.
Avant l’instauration de cette libéralisation dont la Commission européenne se fera le relais actif, le traité de Maastricht considérait déjà l’enseignement à distance « comme une marchandise, ne relevant donc plus de la prérogative des Etats, ni de l’exception consentie pour l’éducation. Depuis 1989, l’European Round Table (ERT), la Commission européenne et l’OCDE ont obtenu des budgets énormes et surtout des dispositions législatives favorisant le développement de vastes réseaux privés et commerciaux d’enseignement à distance. C’est que l’enseignement à distance était déjà classé par la Commission européenne comme "service" soumis aux règles de la concurrence, alors que la santé, l’éducation, la propriété intellectuelle, l’environnement et l’ensemble des services publics restaient du ressort des Etats d’après l’article 133 du Traité d’Amsterdam de 1999. L’Etat français a donc été attaqué en raison des subventions qu’il attribuait au Centre national d’enseignement à distance (CNED), si bien que celui-ci a dû augmenter ses tarifs. (...) »
« Dans un contexte pourtant marqué par la rigueur budgétaire, les investissements de l’Etat dans le développement de ces campus numériques passent de 2,5 millions d’euros à 9,5 entre 2000 et 2001. Ils représentent par ailleurs aujourd’hui 40 % des "crédits d’enseignement supérieur" accordés par la direction des enseignements supérieurs (DES) pour l’année 2001 » [16].
C’est ainsi qu’une année d’étude pour un Deug de droit qui, avec le CNED (formation traditionnelle - papier), ne coûtait que 285 euros, coûtera désormais sur un campus numérique « multidroit » ne donnant pas lieu à un diplôme national, mais à un diplôme d’université, 1650 euros ! [17]
Si, dans ce contexte, on ne saurait s’étonner de retrouver Vivendi [18] dans la création pour plus de 26 millions d’euros d’un site éducatif aujourd’hui disparu (education.com, en 2001), on apprendra avec intérêt comment des sociétés privées de soutien scolaire, dont certaines, comme Acadomia, sont cotées en bourse, profitent de la manne budgétaire. D’un côté, une école qui, officiellement, ne transmet plus de connaissances, de l’autre des entreprises de soutien scolaire qui en transmettent contre rétribution mais avec une déduction d’impôt de 50 %. Un cours de 30 euros revient en fait à 15 euros. Le contribuable paye donc l’école dans lequel son enfant n’apprend pas et subventionne ensuite des cours pour essayer de rattraper ce que celui-ci aurait normalement dû y apprendre.
La forte progression des cours de soutien scolaire tord en tout cas le cou à cette étrange dispute dans laquelle certains affirment que le niveau de l’école n’aurait pas changé au cours des années ; peut-être les parents aiment-ils dépenser de l’argent et du temps pour rien...
Le cas de la société Acadomia, extrêmement présente dans le paysage publicitaire urbain, atteste cette incroyable progression. Société anonyme créée en 1983 et cotée en bourse depuis 2001, elle a crû à un rythme fulgurant (+ 42 % en 2001) et, rien que pour 2007, peut se vanter d’une croissance de 20 points entre mars et octobre. [19]
La révolution interactive
Dans l’arsenal déployé pour enfoncer le clou d’un
enseignement moderne et efficace (c’est-à-dire financièrement rentable)
figure en bonne place l’idée de révolution interactive. C’était
d’ailleurs la manchette du supplément au journal Le Monde du 15
septembre 2007. Le message imparti se présente en page de couverture
sous l’image d’une petite fille épanouie et enthousiaste « planchant »,
les yeux brillants, devant un écran d’ordinateur. L’auteur dresse un
panégyrique au Tableau blanc interactif (TBI), une nouvelle technologie
attrayante, pleine de couleurs, qui ferait avancer les élèves plus
rapidement en les incitant à participer davantage tout en se
concentrant mieux.
Il ne nous appartient pas de discuter des mérites ou non de cette nouvelle technologie souvent associée avec la « classe mobile » (chariot sécurisé transportant de classe en classe un système d’ordinateurs portables WiFi, imprimantes, projecteurs, etc. Il s’inscrit dans une évolution vers une dématérialisation du savoir et du rapport de l’élève à l’école, comme le montre le fait que ce dispositif peut être complété en l’insérant dans une interface de travail professeur-élèves-parents-administration ENT (environnement numérique de travail). Or, dans ce processus de dématéralisation de l’univers scolaire, c’est la machine et non plus l’être humain qui devient la référence. Par exemple, le TBI, qui est capable de reconnaître une écriture manuscrite, propose dès le niveau de maternelle une aide à l’écriture, où l’enfant est encouragé, tout seul, à rectifier son geste dès que la machine ne le valide pas. C’est donc une machine - appartenant par essence au domaine des objets, du non-vivant - à qui l’on confie d’enseigner aux enfants. Le non-vivant enseigne au vivant !
Cette évolution, où la machine commence à se substituer à l’être humain et où l’école se dématérialise, est à mettre directement en parallèle avec l’essor fulgurant du monde virtuel sur internet [20] et de ces implications sociales. Notons que ce sont les mêmes firmes, comme le montre le cas Vivendi, qui produiront aussi bien les logiciels scolaires que les jeux vidéo violents dont les adeptes exposent un penchant avéré aux tueries, comme l’atteste le cas récent du jeune P.E. Auvinen en Finlande.
Ce monde, pour aussi dématérialisé et virtuel qu’il prétendre être, reprend néanmoins une forme très matérielle et concrète dès qu’on l’aborde côté tiroir-caisse, pour internet comme pour l’enseignement.
En ce qui concerne le TBI, il a été créé par la Start Up britannique Promethean, dont le chiffre d’affaire atteignait en 2005 les 120 millions d’euros. La société s’est internationalisée avec l’entrée d’Apax Partner dans son capital et aujourd’hui son PDG n’est autre que Graham Howe, le fondateur d’Orange.
On comprendra mieux l’enjeu financier en sachant que le gouvernement britannique a, en 2005, dégagé 182 millions d’euros pour l’e-learning aboutissant à équiper 70 % des écoles avec le TBI. Selon Le Monde, « le montant total des investissements multimédia dans l’éducation s’élève à plus de 470 millions d’euros, soit 1500 euros par école et par an. Un record mondial. »
Et ce n’est qu’un début, compte tenu de l’insistance des textes européens sur la nécessité de développer l’usage des nouvelles technologies dans l’enseignement primaire, secondaire et supérieur, comme dans la formation continue.
De l’art et de la manière de justifier les réformes
Nous arrivons maintenant à l’autre branche de la tenaille : la réforme permanente.
Les tares profondes dont souffrirait la France, abondamment relayées par une presse complaisante, ont permis de justifier dans l’opinion publique toute une série de réformes qui, en réalité, n’en font qu’une et vont immuablement dans la même direction : la substitution des intérêts privés à l’intérêt général.
Dans un premier temps, garantir que les services ciblés se trouvent systématiquement placés devant l’impossibilité de fonctionner correctement faute de moyens budgétaires. Une fois dans l’incapacité de mener à bien les missions qui leur sont confiées, ceux-ci deviennent l’objet de campagnes de presse dénonçant leur « ringardise », leur incompétence, ou autre, qu’il convient alors de pallier en confiant ces missions à des entités privées.
Que ce soit dans le domaine de l’éducation ou des autres services publics voués à la casse, le procédé a toujours été plus ou moins le même.
Dans le cas de l’école, l’approche est plus nuancée et le budget reste important, mais l’obtention des financements peut se trouver conditionné à l’attitude des enseignants ou des établissements scolaires face aux politiques pédagogiques promues par différents groupes de lobbying ne reflétant pas l’intérêt à long terme de la France et des Français.
La Loi d’orientation sur l’Education de 1989, passée alors que Lionel Jospin était Premier ministre, est un bon exemple. Celle-ci a été publiée environ six mois après un rapport de l’ERT déplorant que « l’industrie n’ait qu’une très faible influence sur les programmes enseignés » et que les enseignants aient « une compréhension insuffisante de l’environnement économique, des affaires et de la notion de profit ». Après qu’une première évaluation eut montré que la plupart des objectifs de la loi d’orientation n’avaient pas été accomplis, un nouveau groupe de travail, la commission Thélot, a été réunie pour définir une nouvelle loi d’orientation. Cette fois-ci, l’ERT y délégua directement un de ses représentants en la personne de Bertrand Collomb, président des ciments Lafarge, [21] aux accointances avérées avec les intérêts financiers supra-nationaux.
Décentralisation et LOLF
Pour comprendre ces réformes, il convient de les
replacer dans un contexte plus large, notamment défini par la loi de
décentralisation et la Loi organique aux lois de financement (LOLF).
Largement entamée depuis la loi d’orientation de 1989, la décentralisation est définitivement adoptée par le Parlement le 17 mars 2003 et figure désormais dans la Constitution. On imagine sans peine combien cette décentralisation constitue un outil puissant pour imposer la libéralisation des services publics. Elle satisfait pleinement au credo ultra-libéral du « moins d’Etat » cher aux intérêts financiers, en leur laissant ainsi le terrain libre, et se traduit d’ores et déjà, sur le terrain, par le désengagement financier de l’Etat face à des régions qui n’ont pas les moyens d’assumer leurs nouvelles charges financières.
Un autre aspect, particulièrement important en ce qui concerne l’éducation, c’est que la décentralisation transfère à des collectivités, régions, départements, groupements de communes ou communes, le pouvoir d’expérimenter dans les domaines de leur choix, de définir une politique et de la mettre en œuvre, ce qui peut avoir certains avantages mais ouvre la voix à de très importantes disparités régionales et à l’accentuation de celles qui existaient déjà.
Parmi les problèmes qui commencent à apparaître, on trouve l’enracinement localiste. Sous prétexte d’être en phase avec telle ou telle activité locale, on la privilégie ou bien on ajoute des options ou des filières grâce au concours financier, ou autre, des entreprises régionales. Le risque est donc très réel de voir se recréer les bonnes vieilles dépendances et baronnies locales dans les mailles desquelles ceux qui auront la malchance de ne pas réussir se trouveront pris comme dans une nasse dont ils ne pourront s’extraire.
Ce n’est pas que, dans l’absolu, on ne puisse envisager une interaction avec le monde du travail. Dans un contexte où le sens d’une communauté d’intérêt et de mission à l’échelle nationale est clairement défini, il serait tout à fait envisageable de mettre en place, dans certains secteurs et sous certaines conditions, des partenariats entre entreprises privées et enseignement dont tout le monde bénéficierait. Là où le bât blesse, c’est que la « philosophie » économique imposée à la France ne va clairement pas dans cette direction, bien au contraire.
En réalité, ce qui se dégage de ces réformes est parfaitement cohérent avec les projets d’« éclatement des Etats-nations » promus par les milieux oligarchiques dont le cas de la Belgique fournit un bon exemple. [22] Dans le schéma de l’Europe des régions, celles-ci ont pour rôle de former avec Bruxelles l’étau destiné à faire éclater les Etats-nations. Cette opération soutenue par Félix Rohatyn, [23] visant à renforcer l’autonomie des grandes villes contre les pouvoirs centraux, s’inscrit dans la même démarche.
Il est bon, dans ce contexte, de souligner qu’en Allemagne, où l’éducation est du ressort des Länder, les résultats déplorables de l’éducation ont amené une prise de conscience visant - au rebours de ce qui se fait en France - à centraliser l’éducation au niveau fédéral. [24]
LOLF, Loi organique relative aux lois de finance
A cela s’ajoute la nouvelle philosophie managériale de la LOLF, la Loi organique relative aux lois de finance entrée en vigueur le 1er janvier 2006.
Cette nouvelle loi définit une nouvelle approche du budget, vu non plus comme un budget de moyens mais comme un budget d’objectifs. Elle vise une efficacité budgétaire, objectif a priori des plus louables, mais ouvrant à l’arbitraire. (...)
Jusqu’alors, l’esprit de la loi était d’assurer des dépenses incompressibles liées au fonctionnement normal des services publics ; il s’agit maintenant de financer des missions. [25] Les crédits sont accordés à chaque ministère suivant un « programme » « auquel sont associés des objectifs précis, définis en fonction de finalités d’intérêt général, ainsi que des résultats attendus faisant l’objet d’une évaluation ». [26]
Dans cette logique, très inspirée des valeurs de l’entreprise, les établissements reçoivent des moyens pour trois ou quatre ans sur la base d’un projet pédagogique soumis à leur académie, lequel, à son terme, sera évalué. C’est en fonction des résultats de cet examen que les moyens financiers seront réévalués.
La même logique budgétaire se développe dans le recrutement des professeurs où, face aux contraintes budgétaires, les régions comme l’Etat embauchent de plus en plus de personnels vacataires ou contractuels pour une période déterminée. Cette « flexibilité » s’accompagne d’un manque de qualification croissant - que la précarité ne fera que renforcer - dont les élèves sont les premiers à faire les frais.
Notons la merveilleuse synergie entre l’alignement de l’école sur la culture ultra-libérale de l’entreprise et les objectifs de la loi d’orientation de 1989 qui exige 80 % de réussite au bac par classe d’âge. Elle éclate dans la problématique du redoublement. Non seulement le redoublement « coûte cher » mais il représente un risque quant à l’objectif des 80 % ; aussi est-il fermement combattu. Bien des professeurs sont encore sous le choc de s’être entendu recommander par leurs chefs d’établissement d’éviter les redoublements au motif que cela coûte 6000 euros. Certains parents qui souhaitaient un redoublement de leur enfant se sont vu répondre que le quota de l’établissement étant atteint, le passage en classe supérieure était inévitable.
Cette nouvelle loi budgétaire est aussi un instrument redoutable pour vaincre les résistances. Dans la mesure où les dotations budgétaires aux établissements sont devenues systématiquement insuffisantes, les inspections académiques peuvent y remédier par des crédits occasionnels qui sont attribués aux établissements les plus dociles vis-à-vis des innovations destructrices introduites par les nouvelles lois (projet d’établissement et autres).
Ceci n’empêche pas certaines académies de faire de la résistance. C’est le cas de l’académie de Rennes dont le rapport sur l’expérimentation de la LOLF a été remis au ministère en septembre 2000. Or, contrairement aux usages, il n’a été publié ni par la Documentation française, ni par le CNDP, et n’est apparu sur le site du ministère qu’incomplet et après un long délai. Que montrait ce rapport ? L’académie ayant le moins appliqué les réformes prévues par la loi d’orientation était, de loin, celle qui obtenait les meilleurs résultats dans toutes les catégories d’élèves et d’étudiants et de plus, l’enseignement y était, au global et par élève, parmi les moins onéreux ! [27]
Parmi les aspects allant directement à l’encontre la loi d’orientation de 1989, figurait le redoublement auquel les professeurs avaient recours quand la situation l’exigeait. L’élève n’ayant pas assimilé les bases dans une classe bénéficiait ainsi d’une nouvelle chance de se reprendre et de réussir sa scolarité.
Grâce à cette approche respectant véritablement l’individu, et que les adeptes de l’économie de marché tiendront sans nul doute comme un gaspillage des fonds publics, le taux d’élèves réussissant des études supérieures et s’insérant rapidement et avec satisfaction dans le monde du travail est plus grand qu’ailleurs, ce qui prouve encore une fois que la rapacité financière n’est décidément pas rentable ...
III. Contenu des réformes
« Je pense que la psychologie de masse est destinée à devenir la question politique de la plus grande importance ... Son importance s’est trouvée considérablement renforcée par le développement des méthodes de propagande modernes. Parmi celles-ci, la plus influente est celle que l’on appelle "éducation". La religion joue un rôle, quoique de plus en plus faible ; la presse, le cinéma et la radio jouent un rôle croissant ... On peut espérer qu’à un certain moment il sera possible de persuader n’importe qui de n’importe quoi si l’on arrive à prendre le patient suffisamment jeune et si l’Etat fournit l’argent et l’équipement.
« Il y aura de grands progrès sur le sujet quand il
sera repris par les scientifiques sous une dictature
scientifique ...
Les psychologues sociaux du futur auront un certain nombre de classes
d’élèves sur lesquels ils testeront différentes méthodes en vue de
produire la conviction inébranlable que la neige est noire. On
parviendra rapidement à différents résultats. Premièrement, que
l’influence familiale est un obstacle. Deuxièmement, qu’il est
difficile de parvenir à grand-chose à moins de commencer
l’endoctrinement avant l’âge de dix ans. Troisièmement, que des vers
mis en musique et chantés de manière répétitive sont très efficaces.
Quatrièmement, que l’opinion selon laquelle la neige est blanche doit
être tenue comme exhibant un goût morbide pour ce qui est excentrique.
Mais j’anticipe. Il revient aux futurs scientifiques de préciser ces
maximes et de découvrir le coût exact par tête pour faire croire aux
enfants que la neige est noire, et si cela coûte moins et combien pour
leur faire croire que la neige est gris noir.
« Bien que cette science devra être étudiée avec diligence, elle sera strictement confinée à la classe dirigeante. On ne permettra pas à la populace de savoir comment ses convictions ont été engendrées. Quand la technique aura été perfectionnée, chaque gouvernement ayant la responsabilité d’éduquer une génération sera en mesure de contrôler ses sujets en toute sécurité sans le recours à une armée ou à des policiers. »
The Impact of Science on Society, Bertrand Russell, 1951
Il est important à ce point-ci de reprendre ce qui est énoncé dans les directives officielles. Ainsi, le préambule au programme sur l’éducation à l’école primaire (Bulletin Officiel du 14 février 2002) déclare :
« En ce début de XXIème siècle, l’école primaire doit rester fidèle à la grande inspiration de l’école républicaine : offrir à tous les enfants des chances égales et une intégration réussie dans la société française. (...) Dès lors, elle doit devenir le socle sur lequel se construit une formation complexe et de longue durée menant chacun à une qualification, pour la plupart d’un niveau élevé et, pour tous, devant être mise à jour tout au long de la vie. »
Première déconvenue ; là où l’on attend un texte posant des principes de ce que doivent être l’instruction des enfants et l’approche pour doter les futurs adultes qu’ils sont des outils cognitifs fondamentaux, s’affiche un discours creux et sonnant d’autant plus faux qu’il invoque une « école républicaine » dont il organise par ailleurs la destruction.
Nous découvrons aussi, chemin faisant, que l’égalité des chances et l’intégration - fruits de l’école version instruction publique - deviennent maintenant la mission même de l’école alors que disparaît le terreau qui les a nourris : la nécessité d’une éducation du plus haut niveau conceptuel possible pour une société orientée vers le progrès et l’avantage de l’autre.
Quant au préambule de la loi d’orientation de 1989, il ne fait aucun mystère que l’éducation doit s’adapter à la réalité économique, c’est-à-dire s’adapter à la loi de marchés :
« Les écoles, les collèges, les lycées et les établissements d’enseignement supérieur sont chargés de transmettre et de faire acquérir connaissances et méthodes de travail. Ils contribuent à favoriser l’égalité entre les hommes et les femmes. Ils dispensent une formation adaptée dans ses contenus et ses méthodes aux évolutions économiques, technologiques, sociales et culturelles du pays et de son environnement européen et international. Cette formation peut comprendre un enseignement, à tous les niveaux, de langues et cultures régionales. Les enseignements artistiques ainsi que l’éducation physique et sportive concourent directement à la formation de tous les élèves. Dans l’enseignement supérieur, des activités physiques et sportives sont proposées aux étudiants. »
Nous y apprenons que nos enfants ne seront pas instruits mais formés, ce qui n’est évidemment pas du tout la même chose, la formation étant l’ensemble des connaissances théoriques et pratiques qu’il convient d’acquérir pour maîtriser une technique ou un métier. De la « formation », aux « compétences » ou à « l’apprentissage à longueur de vie » en passant par les « activités », [28] les nombreux glissements sémantiques dissimulent le véritable « coup d’Etat » scolaire, qui s’est tranquillement effectué sous nos yeux.
Et ce à telle enseigne qu’une question, qui est pourtant LA question essentielle, brille par son absence des textes officiels : le développement des capacités intellectives de l’enfant ; comment son esprit, ce qui le différencie de l’animal, va-t-il être éveillé et développé, comment sa pensée va-t-elle se structurer, son caractère se former ?
On y parle certes d’éduquer le citoyen, sauf qu’il s’agit d’un citoyen « sur le papier » que l’on s’apprête à priver, dans la réalité, d’une discipline représentant aujourd’hui l’esprit de l’agora athénienne dans la vie de la cité - on pourrait parler d’engagement politique -, c’est-à-dire la philosophie. [29] On y parle d’éduquer le citoyen en oubliant de préciser qu’on le veut bien citoyen pour autant qu’il accepte d’être une pâte molle n’ayant comme seule « qualité » - à l’instar du Meilleur des mondes d’Aldous Huxley - que sa capacité d’adaptation à un milieu défini par d’autres.
Il découle de ceci que l’école n’est plus un lieu d’enseignement mais un « lieu de vie » destiné à socialiser les enfants et à les formater. Cette transmutation de l’école - d’un lieu de transmission du savoir à un lieu de vie et de contrôle social - se manifeste concrètement par de nouveaux programmes et le remaniement des horaires - jugés trop lourds - au continuel détriment de disciplines telles que le français (ou les humanités) et au continuel profit du sport et de nouvelles options à la mode.
Derrière la langue de bois consensuelle, apparaissent les modifications qui confirment le sens réel des réformes avec la disparition de pans de la connaissance indispensables à la construction d’une identité de l’élève par rapport au monde et à son devenir : suppression dans le programme d’histoire de troisième de l’étude des luttes sociales au XIXème siècle et de celle du fascisme ou, dans les programmes de science économique, suppression de l’étude du tiers-monde.
La disparition de la division est un des cas les plus spectaculaires de la régression organisée de l’école. Ainsi, dès 1983 les experts de la Commission Permanente de Réflexion sur l’Enseignement des Mathématiques (COPREM) [30] déclarait : « La maîtrise parfaite des "quatre opérations" effectuées sur papier n’est plus de nos jours une nécessité absolue en soi, puisque le cas échéant la machine peut jouer un rôle de "prothèse pour le calcul". Il n’est donc pas très important d’atteindre une grande fiabilité dans l’exécution sur papier des opérations : en cas d’urgence, on pourrait se procurer pour une somme modique (quelques paquets de cigarettes) une calculette à la boutique du coin. »
Quelques années plus tard, on estimait que l’apprentissage de la division était un travail trop formel et trop consommateur de temps pour qu’il soit nécessaire de l’imposer. Alors que des générations d’enfants l’avaient étudié et maîtrisé, la calculette permettait d’en justifier l’élimination. Arbitraire, stupidité ? Non, mais signature de la pensée oligarchique ayant dicté de A à Z la « nouvelle pédagogie ». Du point de vue de cette pensée, dans la mesure où le fonctionnement de la société moderne exige un minimum de « compétences », il faut bien dispenser ce qui est indispensable au fonctionnement de la machine économique ; il n’est cependant pas souhaitable que la fabrique du savoir soit accessible. Supprimer l’opération d’une relative complexité qu’est la division minimise le « danger » de génération du savoir.
Les psychologues sociaux à vocation « scolaire »
L’outil conçu pour éliminer ce qu’il restait « d’instruction publique » dans les écoles et pour enraciner les nouvelles orientations est l’IUFM (Institut universitaire de formation des maîtres).
Créé en 1991, à la suite de la loi d’orientation de 1989, l’IUFM remplace l’école normale et est un passage obligé pour tous les enseignants des premier et second degrés. Il est le lieu où ceux-ci sont formés à la nouvelle pédagogie en vigueur qui se caractérise, notamment, par la non-transmissibilité du savoir - l’élève étant censé re-découvrir par lui-même les dits savoir et se construire autour d’un projet personnel - et par une réorientation de ce qui était le propre du scolaire vers le relationnel. La transmission du savoir est assimilée à une relation de dominant à dominé...
Les nouveaux défis sont désormais de « gérer les phénomènes relationnels », de « favoriser l’émergence de projets professionnels positifs », etc. Là aussi, le changement de langage est tout sauf anodin ; les professeurs deviennent des « formateurs », ils n’enseignent plus mais « interviennent » et les élèves se voient transformés en « apprenants ».
Un grand nombre d’enseignants animés d’un idéal et d’une forte motivation gardent un goût amer de leur stage à l’IUFM :
« Pendant les très nombreuses heures de cours que j’ai suivies à l’IUFM, aucun enseignement traitant de connaissances explicites et spécifiques aux matières enseignées à l’école primaire ne m’a été dispensé, excepté par les professeurs d’histoire-géographie et de science naturelle dont j’ai apprécié la grande qualité intellectuelle et humaine. Quant aux autres cours dont le volume horaire était le plus important, je n’y ai subi qu’un endoctrinement pédagogique inepte ; ils étaient vides de tout contenu ». [31]
La doctrine des IUFM repose sur l’idée que la pédagogie doit remplacer les connaissances. On n’instruit plus les stagiaires et, à ceux qui sont agrégés ou certifiés, on martèle que leurs connaissances universitaires sont bien suffisantes voire excessives pour leur permettre d’être des bons pédagogues.
« Ce système, mis en place dans tous les IUFM, ne permet pas aux jeunes stagiaires d’enseigner selon d’autres principes que ceux qu’on leur impose, du moins lors des ’’stages en responsabilités’’. Beaucoup d’entre eux, bien qu’ils portent un regard critique sur les absurdités du pédagogisme, sont, dans les faits, obligés de les mettre en oeuvre lors de leur stage sous peine de s’exposer à des représailles lourdes de conséquences pour eux. C’est par peur, et non par conviction, que de nombreux jeunes stagiaires sont contraints d’enseigner selon les méthodes imposées par le système » [32]
Les professeurs les plus motivés partent donc et laissent la place aux plus médiocres et aux plus dociles, à ceux qui ne se révoltent pas quand on leur dit que leur tâche « ne consistera pas à transmettre des savoirs mais à socialiser ».
IV. Sciences cognitives, sciences de l’éducation
La nouvelle pédagogie est associée en France au nom de
Philippe Meirieu mais a trouvé des relais puissants chez les hauts
fonctionnaires de l’Education nationale. Elle s’inspire du modèle
américain élaboré par John Dewey (1859-1952) et qui a déjà fabriqué des
millions d’illettrés.
Sans s’étendre sur les détails, quelques points de repère sont ici nécessaires pour comprendre l’essence de la nouvelle pédagogie qui se situe à la confluence de plusieurs courants. John Dewey fut élève, à la John Hopkins University, de Stanley Hall (1844-1924) considéré comme le pionnier de la psychologie américaine. Celui-ci avait étudié en Allemagne auprès de Wilhelm Wundt (1832-1920) - un temps l’assistant de l’acousticien Helmholtz - le fondateur du premier laboratoire de psychologie expérimentale et le premier à avoir redéfini la psychologie comme s’apparentant à la physiologie et non plus à la philosophie. Wundt, pour qui n’avait de valeur que ce qui était mesurable et quantifiable, institua sa nouvelle psychologie comme l’étude du cerveau et du système nerveux.
Stanley Hall étudia également auprès d’Ernst Haeckel (1834-1919), biologiste connu pour ses études de zoologie, qui contribua beaucoup par ses écrits à la diffusion du darwinisme. On ne sera donc guère surpris de voir Hall intégrer l’évolutionnisme de Charles Darwin dans ses travaux, baptisés par certains « psychologie génétique ».
Stanley Hall est cependant connu avant toute chose comme le père de la psychologie de l’enfant et de l’adolescent même si beaucoup ignorent sans doute qu’il voyait dans la théorie de l’évolution l’idéal d’un développement humain fondé sur la biologie. De manière parfaitement cohérente avec une telle vision, Hall s’opposa fortement à l’enseignement traditionnel - latin, mathématiques, science et histoire - pour défendre une éducation orientée vers la formation d’un caractère trempé et d’un corps sain, à l’image des mouvements de boy scouts.
Pour étayer ses conceptions, Stanley Hall avait procédé à des études statistiques basées sur des milliers de questionnaires dont il tira des normes lui permettant de définir la croissance intellectuelle et physique des enfants. Il entendait, sur cette base, changer les programmes scolaires mais aussi la conception même de l’idée de programme. Selon Hall « Nous devons dépasser le fétichisme de l’alphabet, de la table de multiplication, de la grammaire, des gammes, du livre ». [33]
Les conceptions de son disciple John Dewey, qui sont aujourd’hui hégémoniques dans les écoles américaines, étaient à l’époque révolutionnaires. Elles prolongeaient la théorie de Wundt pour qui l’éducation revenait à nourrir les jeunes cerveaux et systèmes nerveux de données expérimentales et non plus à éduquer les aptitudes mentales de l’enfant. L’enseignant en tant qu’éducateur n’ayant plus de raison d’être, il ne lui restait plus alors qu’à jouer le rôle de guide dans la socialisation de l’enfant, pour l’amener à s’adapter au comportement spécifique que l’on attendait de lui afin de s’intégrer dans son groupe.
Norbert Wiener et la cybernétique
En 1936, le mathématicien Alan Turing inventait sa machine universelle qui sera à la base de l’informatique et des théories de programmation et dont le fonctionnement servira de modèle au premier cognitivisme. Nous sommes à la veille de la Seconde Guerre mondiale, période pendant laquelle les travaux de nombreux scientifiques furent réorientés dans de nouveaux domaines. Norbert Wiener (1894-1964), dont la réfutation des thèses est au cœur même de la pensée de Lyndon LaRouche, [34] est sollicité pour améliorer la précision des défenses anti-aériennes. Il y mettra à l’épreuve ses travaux qui en firent le père de la cybernétique et de l’intelligence artificielle où le fonctionnement du système nerveux est assimilé au fonctionnement de systèmes physiques. Ce qui était implicite chez Wiener se trouvera formalisé par John von Neumann (1903-1957) qui compara le fonctionnement du cerveau à celui de l’ordinateur.
La machine était lancée et l’on vit, à partir de là, se développer rapidement une branche de la psychologie appelée cognitivisme qui, dans un premier temps, tenta de concevoir les processus mentaux comme des manipulations de symboles en prenant comme référence un ordinateur séquentiel. Pour les cognitivistes l’apprentissage est conçu comme le traitement de l’information. Notre mémoire stocke des informations qui, pour être réutilisables doivent être organisées. L’être humain est donc semblable à un processeur : il est à l’image de l’ordinateur !
Les conférences Macy, qui jouèrent un rôle important dans la cybernétique et les sciences cognitives, réunissaient à New York des mathématiciens, logiciens, anthropologues, psychologues et économistes - parmi lesquels Wiener et von Neumann - qui s’étaient donné pour objectif d’édifier une science générale du fonctionnement de l’esprit. Là encore l’assimilation de l’esprit humain à une mécanique que l’on peut dès lors contrôler est ce vers quoi convergent tous les efforts. Ainsi, lors d’un symposium en 1948, le psychologue Karl Spencer Lashley déclara, recueillant l’assentiment général : « Ce qui nous réunit ici, c’est la conviction que, je pense, nous partageons tous, qu’il est possible en dernière instance de décrire [35] les phénomènes de l’esprit et du comportement au moyen des concepts des sciences mathématiques et physiques. » [36]
La machine à apprendre de Skinner
Un autre courant, celui du béhaviorisme [37] apportera sa pierre à l’édification de la nouvelle pédagogie avec Burrhus F. Skinner (1904-1990) qui trouva sa vocation en lisant les écrits de Bertrand Russell. Ce courant s’est aussi fait connaître par les travaux de Ivan Pavlov et de John B. Watson sur le conditionnement.
Pour Skinner, « Les croyances primitives concernant l’homme et sa place dans la nature sont en général flatteuses. C’est à la science qu’est échue la tâche ingrate de leur substituer une vision plus réaliste. La théorie copernicienne du système solaire a chassé l’homme de sa position prééminente au centre de l’univers. Nous acceptons aujourd’hui cette théorie sans nous en émouvoir, mais elle a rencontré à l’origine une formidable résistance. Darwin a remis en question une ségrégation bien établie en vertu de laquelle l’homme s’affirmait résolument distinct des animaux, et l’âpre controverse qui s’ensuivit n’est pas encore éteinte. Pourtant, même s’il situait l’homme à sa vraie place biologique, Darwin ne lui refusa jamais une éventuelle position de maître. Des facultés particulières ou une disposition spéciale à l’action spontanée, créatrice, pouvaient s’être développées à la faveur de l’évolution. Maintenant que ces traits distinctifs sont à leur tour mis en doute, une nouvelle menace se profile. » [38]
Skinner s’efforcera d’ailleurs dans sa pratique de détruire l’idée que l’être humain constitue un cas particulier représentant un intérêt particulier pour la psychologie. Ses rats blancs représentaient et symbolisaient toutes les espèces et, comme il l’affirma lui-même dans ses écrits, « Je parlais des humains en m’appuyant sur des principes établis avec des pigeons » [39]
Comme Pavlov, Skinner travaille sur le conditionnement. Pour lui l’apprentissage consiste en un « conditionnement opérant » qui fait appel à des mécanismes de renforcement positifs ou aversifs. Sur cette base, il invente l’enseignement programmé, élément central de ce qu’il appellera « la révolution scientifique de l’enseignement ».
Dans son roman Walden Two, qualifié par un
critique littéraire renommé « d’ignoble utopie » Skinner fait dire à
son alter ego ce qu’il n’osait certainement pas dire lui-même :
« - Walden Two ne demandait pas du génie ! Je n’ai qu’un seul trait remarquable, Burris : je suis obstiné. Je n’ai poursuivi dans ma vie qu’une idée - une véritable idée fixe.
Quelle idée ?
Pour
parler aussi franc que possible - celle d’imposer mes façons de voir.
"Contrôler" est le mot juste, je crois. Contrôler le comportement
humain, Burris. Au temps de mes premières expériences, c’était un désir
frénétique, égoïste de dominer. Je me souviens de la rage que je
ressentais quand mes prédictions ne se réalisaient pas. J’avais envie
de crier à mes sujets d’expérience : "Comportez-vous correctement, bon
sang ! Comportez-vous comme vous le devriez !" Je finis par comprendre
que les sujets avaient toujours raison. Ils se comportaient toujours
comme ils auraient dû se comporter. C’était moi qui avais tort. Mes
prédictions étaient fausses. » [40]
Cette obsession trouvera un substitut dans sa machine à enseigner dont il décrit lui-même le principe de fonctionnement :
« Il n’est pas excessif de comparer la machine à un précepteur privé.
1) Il existe, en effet, un échange continuel entre le programme et l’élève. À la différence des exposés, des manuels et des aides audiovisuelles habituelles, la machine induit une activité soutenue. L’élève est sans cesse en éveil, sans cesse occupé.
2) À la manière d’un bon précepteur, la machine insiste pour que chaque point soit parfaitement compris avant d’aller plus loin. Les cours et les manuels développent la matière sans s’assurer que l’élève suit, et Dieu sait s’il est fréquemment dépassé.
3) Comme un bon précepteur encore, la machine ne présente que la matière que l’élève est préparé à aborder. Elle lui demande de faire le pas qu’il est, à un moment donné, le mieux en mesure de faire.
4) La machine aide l’élève à produire la réponse correcte. Elle y parvient, en partie grâce à la construction ordonnée du programme, en partie par la mise en oeuvre de diverses techniques d’amorce ou d’allusion, dérivées de l’analyse du comportement verbal.
5) Enfin, la machine, toujours comme le précepteur privé, renforce l’élève pour chaque réponse correcte, utilisant ce feed-back immédiat non seulement pour modeler efficacement son comportement, mais pour le maintenir en vigueur, d’une manière que le profane traduirait en disant que l’on tient l’intérêt de l’élève en éveil. »
Ce que décrit ici Skinner est ce qui deviendra rapidement l’archétype du logiciel éducatif. Il suffit de se rendre sur le site de l’association pour l’Enseignement informatique et public (EPI) pour trouver des logiciels éducatifs répondant à ce cahier de charges ou pour apprendre comment l’Enseignement assisté par ordinateur (EAO) ne fit qu’appliquer les préceptes de Skinner. [41] Jean-Pierre Archambault, professeur de mathématiques, était d’ailleurs récemment reçu, au titre de cette association, par le conseiller du ministre de l’Education nationale peu de temps après avoir été auditionné par la « Commission pour la libération de la croissance française », dite « Commission Attali », pour exposer son idée selon laquelle un enseignement voué à l’informatique tout au long de la scolarité doit permettre de susciter une croissance de l’économie de l’immatériel.
La machine à tuer la création humaine
« De la même manière, les dirigeants scientifiques délivreront un type d’éducation pour les hommes et les femmes ordinaires et un autre pour ceux destinés à devenir les détenteurs du pouvoir scientifique. Les hommes et les femmes ordinaires devront être dociles, industrieux, ponctuels, sans réflexion et satisfaits. De toutes ces qualités, le contentement sera considéré comme la plus importante. Afin de la produire, tous les chercheurs en psycho-analyse, en comportement et en biochimie seront mobilisés ... Tous les garçons et les filles apprendront dès leur plus jeune âge à être "coopératifs", c’est-à-dire à faire exactement ce que chacun fait. L’initiative sera découragée chez ces enfants et l’insubordination, sans être punie, sera scientifiquement découragée.
« En ce qui concerne les enfants choisis pour faire partie de la classe dirigeante scientifique, l’éducation se doit d’être très différente. Hormis pour ce qui est de leur loyauté envers le gouvernement mondial et envers leur propre classe, les membres de la classe dirigeante seront encouragés à être aventureux et pleins d’initiative. Il sera reconnu que l’amélioration des techniques scientifiques leur revient ainsi que le maintien de la satisfaction des travailleurs manuels grâce à l’introduction continuelle de nouveaux amusements.
« Dans les rares occasions où un garçon ou une fille arrivant à l’âge où l’on détermine habituellement son statut social montre une habileté telle qu’il ou elle paraisse l’égal intellectuellement des dirigeants, une situation difficile se présentera exigeant d’être examinée sérieusement. Si le jeune est heureux d’abandonner ses anciens associés pour allier sans réserve son destin à celui des dirigeants, il pourrait être promu après des tests appropriés mais s’il montre une quelconque et regrettable solidarité avec ses anciens associés, les dirigeants concluront à regret qu’il n’y a rien à faire avec lui si ce n’est de le faire passer dans la cellule d’exécution avant que son intelligence indisciplinée n’ait le temps de répandre la révolte. Ce sera un devoir pénible pour les dirigeants mais je pense qu’ils ne reculeront pas pour le faire. »
The Scientific Outlook, Bertrand Russell, 1931
Dans Le cartable de Big Brother, [42] le journaliste Gérard de Sélys révèle le plan confidentiel de l’Union européenne pour éliminer les diplômes nationaux et mettre en place un système d’accréditation des compétences à l’échelle européenne, voire de tout le continent.
Le projet, déjà bien avancé, entend doter chaque élève, dès le collège, pendant sa scolarité et tout au long de sa vie professionnelle, d’une carte européenne de compétences sur laquelle figureront ses diplômes, son curriculum vitae et son parcours de mises à niveau des compétences professionnelles. Il s’agit, ni plus ni moins, de la réédition du carnet d’ouvrier sans lequel il était impossible, au XIXème siècle, d’être embauché. Par la force des choses, une telle carte jouera un rôle central dans l’embauche ou la progression professionnelle. Chacun sera fortement incité, dans le cadre de « l’apprentissage à longueur de vie », à acquérir les compétences nécessaires pour ne pas être un laissé pour compte dans la jungle de la compétition mondiale.
Des centres de validation des compétences sont déjà à l’étude, dont la mission consistera à accréditer les compétences des travailleurs à partir d’un serveur présentant toute une batterie de tests et d’exercices, sans cesse alimentée et rafraîchie par une organisation européenne. De tels centres pourront être installés dans des lycées, des chambres de commerce, des centres de formation professionnelle, etc. C’est ainsi que l’étudiant/travailleur, incité à se « qualifier », tout en s’offrant à un contrôle policier permanent, deviendra un consommateur - à ses frais - de logiciels d’apprentissage. La culture de projet lui ayant été inculquée dès le plus jeune âge, il aura par ailleurs l’impression d’être son propre maître en matière de formation et de culture.
Bien que différente, notons au passage que cette culture du projet s’harmonise parfaitement avec la Direction par objectifs (DPO), habituellement utilisée dans la gestion de l’entreprise et qui, adaptée à l’enseignement, a pris le nom de Pédagogie par objectifs (PPO). Calquée sur l’approche de Skinner, elle poursuit une connaissance « entièrement décomposée en éléments simples organisés à l’intérieur d’une progression. Elle ne vise pas à un contenu de connaissance mais simplement à la réalisation d’objectifs, de stricts "savoir faire" ou de "compétences" qui sont la négation à la fois de la compréhension théorique et même de ce que l’on appelait autrefois "l’intelligence artisanale de l’homme". Il s’agit, avant la lettre, d’un enseignement informatisé. Plus tard, l’influence du structuralisme ne facilitera pas le "retour au sens". Ceci aboutit à un double résultat :
La
transformation du savoir en modules reproductibles, programmables, que
l’on peut produire à grande échelle, c’est-à-dire ce qui permet la
transformation du savoir en marchandise de masse. »
Cette marchandise pédagogique est donc, du point de vue de la vision oligarchique caractérisée par un Bertrand Russell, la réponse « idéale » à la massification de l’enseignement et à la prétention de garantir un très fort taux de réussite aux examens. Elle montre à quel point, l’arrivée en masse d’enfants des classes moyennes et populaires dans les écoles a été vécue comme une menace politique à l’ordre social établi.
Ne nous y trompons pas, la réforme de l’école en cours depuis des décennies vise à écarter la population de tout accès à une culture classique qui lui permettrait réellement de penser et d’agir. D’ores et déjà, on voit comment l’école est en passe de devenir avant toute chose un lieu de vie géré par des psychologues sociaux. A supposer que ce ne soit pas encore le cas, il suffira d’attendre que les instituteurs et professeurs de l’ancienne génération partent à la retraite ce qui ne prendra pas longtemps puisque 50 % des enseignants doivent partir à la retraire dans les dix prochaines années.
Pour les quartiers défavorisés, l’école devient un lieu de gestion et de contrôle de l’exclusion sociale et, pour les privilégiés - ce que renforcera encore la disparition de la carte scolaire -, un lieu d’excellence au service de la cause des dirigeants (cf. Russell).
Pour ceux-là, destinés à diriger les autres, l’accès à une éducation cherchant à faire découvrir les principes universels, à être créateur, à maîtriser les outils intellectuels permettant de structurer leur pensée, l’accès à cette éducation « ringarde » que l’on appelle éducation classique leur sera grande ouverte, pour autant qu’ils ne remettrent pas en cause ce système. Ils auront la responsabilité, comme l’énonce Bertrand Russell, de veiller au « contentement des gens ordinaires », ce en quoi les techniques de l’information et de la communication les aideront grandement, et de « veiller à l’introduction continuelle de nouveaux amusements », comme par exemple les jeux vidéos.
Pour ceux qui douteraient, évoquons l’article d’un Lord Rees Mog dans le Times of London du 5 janvier 1995 sous le titre It’s the elite who matter (c’est l’élite qui compte), « dans le futur, la Grande Bretagne doit se concentrer sur l’éducation des 5 % du haut dont notre succès à tous dépend ». Indeed, il y a ceux qui conçoivent les programmes - pardon, la règle du jeu - et ceux qui y obéissent...
Bien avant Lord Bertrand Russell et Lord Rees Mog, un Francis Bacon exprimait déjà, dans un rapport écrit pour le roi Jacques 1er, [43] sa peur que « les manants » puisse accéder à l’instruction :
« Concernant l’avancement du savoir, je souscris à l’opinion d’un des plus sages et plus grands hommes de notre royaume : à savoir que les écoles [grammar schools] sont déjà trop nombreuses, et qu’en conséquence la prévoyance ne consiste pas à ajouter là où il y a excès : car le grand nombre des écoles ... engendre une insuffisance et aussi par la même occasion une surabondance ; l’une dangereuse et toutes deux incommodes. Car à cause de cela dans les campagnes et dans les villes on manque à la fois de domestiques à la terre et d’apprentis dans les métiers : et, par ailleurs, comme il y a plus de clercs que l’Etat n’en peut engager et promouvoir ; et que la partie active de la vie se trouve hors de proportion avec la partie préparatoire, il ne peut manquer d’arriver que beaucoup seront élevés de sorte à ne pouvoir remplir les emplois ordinaires sans pouvoir servir dans ce pour quoi ils furent formés ; ce qui remplit le royaume de gens indigents, oisifs et réfractaires, et qui ne sont que materia rerum novarum ».
Parmi les nombreuses offensives menées par l’oligarchie financière contre la République du peuple, par le peuple, pour le peuple, la nouvelle pédagogie occupe une place de choix. On a pu mesurer aujourd’hui, dans la pratique, ces effets dévastateurs : castration intellective, associée à une anxiété d’intégration dans un système qui, quoiqu’il prétende, ne tolère en aucune manière la différence. Le moment le plus dangereux de cette mise en condition est atteint lorsque ceux qui mettent en place ne sont plus conscients de ce qu’ils font, faute de pouvoir penser autrement.
A ce titre, l’admiration professée par le philosophe du fascisme et ministre de l’Education de Mussolini, Giovanni Gentile, pour la nouvelle pédagogie professée par Kilkpatrick, du même Teacher’s College que John Dewey, ne devrait nullement nous surprendre, car la nouvelle pédagogie organise la fabrique du « conformiste » exactement comme Alberto Moravia l’avait compris dans son célèbre roman. [44]
C’est pourquoi ce que disait Victor Hugo reste tellement vrai : « Ouvrez des écoles, vous fermerez des prisons » ; car si l’on ouvre de vraies écoles où les citoyens puissent effectivement se forger les clefs de la connaissance et du savoir, alors la prison mentale et sociale dans laquelle l’oligarchie veut les enfermer tombera.
Notes
1.Laurent Lafforgue, Liliane Lurçat, La débâcle de l’école. Une tragédie incomprise, éd. F.X. de Guibert, Paris, 2007.
2. Marc Bloch, L’étrange défaite, éd. Folio Histoire.
3. Disponible sur internet à l’adresse suivante : www.aplettres.org.
4. In De la destruction du savoir en temps de paix. Ouvrage collectif de C. Abensour, B. Sergent. E. Wolf et J.P. Testefort. Ed. Mille et une nuits, 2007, p. 250.
5.FrederickDouglass,Mémoiresd’un esclave, Ed. Lux, Québec, p. 36.
6. Ibid. p. 44.
7. Marie de Maistre, in De la destruction du savoir en temps de paix, p. 250.
8. Marc Le Bris in, La débâcle de l’école, p. 54.
9. Ibid. p. 121.
10. Ibid. p. 127.
11. De la destruction du savoir en temps de paix, p. 121. Il se peut, dans la mesure où ce tableau a été fait en prenant comme référence la population ouvrière, que les chiffres puissent différer compte tenu de la proportion moins grande d’ouvriers dans le monde du travail aujourd’hui. Quoiqu’il en soit, la tendance générale n’en sera pas affectée. Aujourd’hui, les enfants des classes modestes n’ont quasiment plus aucune chance d’accéder aux sommets.
12. De la destruction du savoir en temps de paix, p. 30.
13. Ibid, p. 38. 14. Selon le site internet de l’ERT. (www.ert.be/origins.aspx), « La Table ronde des industriels est née d’une préoccupation croissante vis-à-vis de l’état de l’économie européenne au début des années quatre-vingts. Les symptômes, fréquemment diagnostiqués comme « euro-sclérose », se traduisaient par un manque évident de dynamisme, d’innovation et de compétitivité comparé au Japon et aux Etats-Unis. Les marchés européens, à l’exception de l’agriculture, étaient toujours nationaux, en dépit des objectifs du Marché unique décidés par le Traité de Rome en 1957. »
15. De la destruction du savoir en temps de paix, p. 41
16. Ibid, p.35
17. Ibid, p. 95
18. Qui vient, avec l’acquisition d’Activision, de devenir le plus grand producteur mondial de jeux vidéo.
19. Voir www.actusnews.com/societe.php ?ID=7569.
20. In Myspace, Facebook ; un camp de concentration sans larmes, Jacques Cheminade, Nouvelle Solidarité n° 20, 16 novembre 2007.
21. De la destruction du savoir en temps de paix.
22. Europe de Leopold Kohr, projet d’un fascisme universel. Karel Vereycken, Nouvelle Solidarité du 16 novembre 2007, p.12
23. www.solidariteetprogres.org/spip/article.php3 ?id_article=3542.
24. On pourra lire avec profit - et consternation - dans Libération du 10-11 novembre 2007 la lettre d’un père allemand sur l’enseignement du latin reçu par sa fille.
25. LOLF, article 7.I.
26. Ibid.
27. De la destruction du savoir en temps de paix, p. 160.
28. A cet égard le témoignage du « père allemand » (voir ci-dessus) est dévastateur.
29. Voir différents témoignages sur le site « Sauver les lettres » www.sauv.net/texteinter.htm. Voir également le beau texte de Robert Redeker « Grandeur et détresse de l’enseignement de la philosophie ».
30. Cité par Michel Delord dans Les aventures de la division.
31. Laurent Lafforgue, Liliane Lurçat, La débâcle de l’école. Une tragédie incomprise, ed. F.X. de Guibert, Paris, 2007.
32. Ibid. p. 65
33. Cité par Liliane Lurçat dans Le pédagogisme facteur d’échec, Ecole et démocratie, n° 10 novembre 1999.
34. Dans la plupart de ses écrits, Lyndon LaRouche revient sur cette étape cruciale entre toutes de sa critique de Norbert Wiener, comme dans le texte suivant, Comment la plupart des économistes de notre époque sont devenus incultes : Science et puissance de prospérer (www.solidariteetprogres.org) :
« Dans ma transition du stade de jeune admirateur du concept de la géométrie physique à celui d’économiste professionnel, le premier pas formel eut lieu au début de 1948, lorsque l’on me prêta un exemplaire en prépublication de La Cybernétique de Norbert Wiener. Une bonne partie de ce livre me parut intéressante, mais je ne pouvais pas avaler sa doctrine extraordinairement réductionniste, et franchement absurde, de "théorie de l’information". J’ai résolu, dès ce moment, d’élaborer une réfutation stricte de son intervention habilement séductrice dans la science économique, depuis sa " tour d’ivoire". »
35. C’est ainsi que, dans Le Monde 2 du 15 septembre 2007, la description de l’activité physique du cerveau devient l’argument irréfutable justifiant les bienfaits du Tableau blanc interactif : « On débloque une partie du cerveau qui n’a pas été éveillée par le processus "normal" d’apprentissage. Un cours sur tableau noir contraint l’élève à rester concentré sur la zone temporale de l’audition et la zone occipitale de la vision : s’il n’est pas intéressé à priori, il ne le sera pas à la fin du cours. Un tableau interactif, à l’inverse, parce qu’il fait appel à un système tridimensionnel et d’animation, touche plusieurs zones du cerveau et dope l’apprentissage ; d’une part, il titille le noyau accumbens, qui active la notion de plaisir (c’est son côté ludique) ; de l’autre, l’hippocampe, qui renforce la mémorisation ; enfin, il touche aussi les neurones miroirs, qui permettent d’apprendre au contact d’autres êtres humains, de développer notre empathie. C’est grâce à ces neurones miroirs qu nous sommes passés du singe à l’homme, que nous avons développé notre savoir : par l’observation de l’autre. Et cela ne se fait qu’en trois dimensions. »
36. Cité par Michel Delors dans NTIC à l’école : un pas de plus dans l’enseignement taylorisé d’une pensée taylorisée ?, www.sauv.net
37. Pour les béhavioristes, il y a une réalité externe que nous ne pouvons connaître que par les sens. Les comportements sont déterminés par l’environnement et l’apprentissage consiste à donner la réponse correcte à un stimulus précis. En d’autres termes, l’individu est « éduqué » quand il a le comportement que l’on attend de lui.
38. Science and Human Behavior (La science et le comportement humain), 1953.
39. A Matter of Consequences (Une question de conséquences), New York, Knopf. Skinner avait fait une étude sur la possibilité d’utiliser des pigeons comme « commandes organiques » de missiles guidés.
40. Cité par Louis M. Smith dans Skinner et l’éducation, disponible en cliquant ici.
41. B. Hufschmitt, Choix pédagogiques en usage en EAO, disponible en cliquant ici.
42. Reportage diffusé le 30 janvier 1999 sur France 3. On peut le trouver en trois parties sur Daily Motion, disponible en cliquant ici.
43. Il s’agit d’un rapport écrit par Francis Bacon dans le but de détourner un legs fait par Thomas Sutton. Cet homme, qu’on disait le roturier le plus riche d’Angleterre, entendait doter une grammar school pour instruire les enfants « du commun ». Au lieu de cela, Bacon affirme que la somme doit être affectée aux universités, pour l’élite.
44. Bertolucci en fit un film, sorti en 1970, dans lequel un jeune homme devient fasciste et accepte de tuer par conformisme.
19 décembre 2007
Filtres et alambics de l’information sur le référendum du 2 décembre au Venezuela
Source:
RISAL - Réseau d'information et de solidarité avec l'Amérique latine
URL: http://risal.collectifs.net/
Source : Acrimed (http://www.acrimed.org), 7 décembre 2007.
Qu’ils
soient, à des degrés divers, plutôt hostiles ou favorables aux
transformations en cours au Venezuela et à la politique suivie par le
gouvernement de ce pays, ou même plus ou moins indifférents, les
lecteurs-auditeurs-téléspectateurs français sont-ils informés ou
désinformés ? Et comment ?
Le traitement médiatique de la victoire du « non » au référendum
constitutionnel du 2 décembre au Venezuela est un nouveau révélateur
d’une information machinale, partisane et raréfiée, à l’instar de celle
qui est filtrée par les dépêches de l’AFP ou distillée dans les
alambics de Courrier International.
par Renaud Lambert, Henri Maler
I. Les « filtres » de l’AFP et de ses copistes
Le 3 décembre 2007, une dépêche de l’AFP, titrée « Venezuela : séisme politique après le non au référendum de Chávez », « tombe » à 8h 42 et donne le ton.
Abondamment reprise pour la presse, le plus souvent mot à mot et sans que cela soit dit, elle exhibe les motifs et les leitmotivs caractéristiques de la couverture médiatique du Venezuela. D’un côté, une tendance – pour le moins désinvolte -, à la sélection dans le choix des informations jugées utiles au lecteur, quitte à en oublier certaines. De l’autre, une grille d’interprétation à peine masquée qui orchestre avec insistance les bribes d’information.
Reprenons, dans cette dépêche de l’AFP (qui comprend aussi quelques informations factuelles et des propos rapportés), les thèmes de la petite musique qui accompagne et ponctue l’information factuelle au risque de la rendre presque inaudible.
« Un séisme politique a ébranlé le Venezuela, lundi, après le camouflet reçu par le président Hugo Chavez, dont la réforme phare, visant à fonder un Etat socialiste, a été rejetée lors du référendum de dimanche. […] Connu pour ses diatribes virulentes contre les Etats-Unis, cet ancien officier putschiste de 53 ans a reconnu avec calme sa défaite, en admettant la "tendance irréversible" du scrutin. […] L’annonce de sa défaite a aussitôt suscité des scènes de liesse et d’embrassades dans les rues de Caracas, où les sympathisants de l’opposition ont tiré des feux d’artifices. […] Le projet de révision constitutionnelle avait pour but de renforcer les pouvoirs de cet ancien officier putschiste de 53 ans, en lui conférant le droit de se présenter indéfiniment à la présidentielle et de censurer la presse en situation de crise. Proche allié de Cuba et de l’Iran, le régime vénézuélien voulait en outre inscrire dans la loi fondamentale l’établissement d’une économie collectiviste, interdisant les privatisations et supprimant l’autonomie de la Banque centrale. »
Que s’est-il passé le 2 décembre au Venezuela ? En substance : « Un ancien ancien officier putschiste de 53 ans, proche allié de Cuba et de l’Iran– Hugo Chávez -, qui voulait réformer la constitution du pays pour pouvoir être élu indéfiniment et censurer la presse en cas de crise, mais aussi pour instaurer un Etat socialiste et un économie collectiviste, a reçu un camouflet. » Une synthèse que les meilleurs copistes (par exemple La Voix du Nord, Paris Normandie et Les Dernières nouvelles d’Alsace du 4 décembre) reproduisent fidèlement et les autres à peine moins.
1. « Un ancien officier putschiste de 53 ans »
Vous évoquez « Hugo Chávez » ? Précisez immédiatement et rituellement : « ancien officier putschiste de 53 ans ». Et plutôt deux fois qu’une… comme on peut le lire dans la dépêche de 540 mots de l’AFP, qui reprend à deux reprises l’expression toute faite qui tient lieu de fiche signalétique et de biographie. Certes, l’expression n’est pas fausse. C’est pourquoi, dans le même esprit, l’AFP ne manque sans doute jamais une occasion de présenter Nicolas Sarkozy comme un « ancien avocat ayant trahi Jacques Chirac en soutenant Edouard Balladur », Serge July comme un « ancien partisan de la guerre civile en France et de la nécessité de prendre les patrons en otage » ou Patrick Devedjian comme « ancien militant d’Occident » ? Mais le signe particulier de Chávez figure sur sa carte d’identité (sa fiche de police ?) médiatique depuis longtemps et plaît suffisamment pour que les copistes de l’AFP le reprennent : notamment le site du Nouvel observateur, Nouvelobs.com (2 décembre), dans les Dernières nouvelles d’Alsace et Paris-Normandie (tous deux le 4 décembre).
2. Un « proche allié de Cuba et de l’Iran. »…
… Cet unique complément proposé par l’AFP (pour éclairer le résultat du référendum…) se passe évidemment des précisions qui permettraient de comprendre, quoi qu’on en pense, de quelles alliances il s’agit : leur fondement, leur nature, leur portée. On ne doute pas, d’ailleurs, que l’AFP fasse toujours suivre le nom de George Bush, de la mention « proche allié de l’Arabie Saoudite », et celui de Ben Laden de la précision « ancien allié des Etats-Unis ». Mais, comme l’expression toute faite est un classique permanent de « l’information » sur le Venezuela – on la retrouve notamment à l’antenne de RTL, dans les colonnes de Ouest France et des Dernières nouvelles d’Alsace le 4 décembre [1].
3. Unique bénéficiaire d’un projet de réforme… de deux articles
C’est ce que retient l’AFP dans son historique dépêche (reprenant celle que l’agence avait diffusé le 3 novembre après l’adoption par le Parlement vénézuélien de la version définitive de la réforme constitutionnelle) : « Le projet de révision constitutionnelle avait pour but de renforcer les pouvoirs » d’Hugo Chávez « en lui conférant le droit de se présenter indéfiniment à la présidentielle et de censurer la presse en situation de crise. »
Ainsi, des 69 articles modifiés (sur 350 que compte la Constitution en vigueur, datée de 1999), le lecteur français n’entendra parler que de deux : les plus discutés et, au moins à ce titre, les plus discutables, mais deux articles qui s’inscrivent dans un ensemble qu’il vaudrait mieux connaître pour pouvoir en débattre sérieusement.
Ce n’était pas l’objet de la dépêche ? Soit. Mais où a-t-on lu dans les médias français une présentation détaillée du projet de réforme ? Combien de fois a-t-on pu lire que la réforme prévoyait notamment « l’interdiction de l’exploitation des travailleurs », la création d’un « fonds de stabilité sociale » qui garantirait aux travailleurs « des droits fondamentaux tels que la retraite, les pensions, les vacances, les congés prénataux et postnataux », la fin de l’autonomie de la Banque centrale, la réduction à « six heures par jour » la durée légale du travail et l’interdiction aux patrons d’obliger leurs salariés à faire des heures supplémentaires… ? Quelques exceptions fugitives et partielles dans la presse quotidienne nationales, et, par exemple, … dans Matin plus daté du 3 décembre.
Et encore : quel média a indiqué que la suspension de la liberté de la presse en situation de crise peut se comprendre (sans pour autant se justifier) en raison de l’intervention directe des médias dans la tentative de coup d’Etat de 2002 et dans la grève patronale de 2002-2003 ? Quel média a précisé ce que peut signifier au Venezuela une « situation de crise » ? Quel média a rappelé qu’en France, la loi du 3 avril 1955, modifiée par celle du 7 août 1955 et par l’ordonnance du 15 avril 1960 prévoit, notamment, en son article 11 d’ « habiliter les mêmes autorités à prendre toutes mesures pour assurer le contrôle de la presse et des publications de toute nature ainsi que celui des émissions radiophoniques, des projections cinématographiques et des représentations théâtrales » ?
De tout cela, il ne restait, bien avant le scrutin [2] que les deux expressions de l’AFP, reprises – mot pour mot - un peu partout le 3 décembre : au journal de 13h de France 2, sur le site de la chaîne LCI, au journal de 7h de LCI, sur le site du Nouvel observateur, dans Le Figaro (dans « Pari perdu pour Chávez »), dans Ouest France (dans « Venezuela : défaite d’Hugo Chávez au référendum », dans 20 minutes (dans « Référendum pour un Chávez omnipotent »), dans 20 Minutes, dans Direct Soir 3, dans Matin Plus, sur Europe 1 (dans « Le grand direct de l’actu », animé de 12 à 14 par Morandini), au journal de 20h de TF1, ainsi que dans Les Dernières nouvelles d’Alsace du 4 décembre.
4. Auteur d’un « projet socialiste » fondé sur « économie collectiviste »
Qu’on n’attende pas de l’AFP qu’elle précise, avant et après le scrutin, en quoi consiste ce « socialisme ». Certes, en France, un parti politique s’y réfère – du moins dans son nom. Mais, en général, le mot, à lui seul, fonctionne comme une alerte. Et si vous l’accouplez (sans la moindre précision sur les formes de propriété que le projet de Constitution envisageait de reconnaître), à l’expression « économie collectiviste » (que ce projet n’employait pas), vous obtenez un effet dissuasif gagé sur les chapitres les plus sombres de l’histoire du siècle dernier. Vocabulaire de la menace qui dispense d’en dire plus.
Les médias, avec ou sans l’AFP, sont à l’unisson. Libération dès le 1er décembre (dans « Le pari autoritaire d’Hugo Chávez ) ». Le 2, le site du Nouvel observateur (dans « Référendum au Venezuela sur une réforme controversée » Et le 3 : le Nouvelobs.com, à nouveau (dans « Hugo Chávez perd son référendum sur la réforme de l’Etat »), RTL, 20 Minutes, le journal de 20h de France 2, celui de LCI, Les Dernières nouvelles d’Alsace, etc.
Reste alors à saluer la perspicacité et l’originalité de Claire Chazal qui dès le 2 décembre à 20 h, soldait l’information en 17 secondes, sans manquer de la mettre en perspective : « Au Venezuela, la population devait voter aujourd’hui par référendum sur la réforme constitutionnelle du président Hugo Chávez. Le souhait de ce chef de l’Etat socialiste et anti-américain est de faire adopter une réforme qui l’autoriserait à se présenter à la présidentielle sans limite de mandats et à censurer la presse en cas de crise. »
Le lendemain, en 16 secondes, PPDA est plus sobre : « Au Venezuela, pour la première fois depuis son élection il y a huit ans, le président Hugo Chávez a été battu, les électeurs ont en effet rejeté le projet de reforme constitutionnelle soumise a référendum hier par le chef de l’Etat. Il aurait notamment permis de lever toute limitation des mandats présidentiels. ». Plus sobre, précis, moins partisan. Pour en savoir plus et mieux, attendons une prochaine émission du « Droit de savoir »…
4. Un camouflet »
Selon l’AFP, la victoire du « Non » au référendum vénézuélien est un véritable « séisme politique », constituant un « camouflet » pour Hugo Chávez. La dépêche ne donne qu’une vague idée du résultat final qui relativise quelque peu ce « camouflet » puisque la réforme constitutionnelle est rejetée par une majorité qui ne dépasse pas 51% des voix, avec environ 45% d’abstentions [3].
En revanche, elle précise que la défaite du « Oui », « a aussitôt suscité des scènes de liesse et d’embrassades dans les rues de Caracas, où les sympathisants de l’opposition ont tiré des feux d’artifices ». Il faut lire Le Figaro du 4 décembre pour apprendre que « […] ce sont les toits de l’est de Caracas, les quartiers aisés , qui ont été illuminés par les feux d’artifice dimanche. »
« Camouflet » : le terme plaira pourtant. Il est répété deux fois au journal de 20h de France 2 du 3 décembre 2007 et à nouveau deux fois (dont une dans le titre : « Un camouflet électoral »), dans le titre du « grand direct de l’actu » d’Europe 1, le même jour [4] dans un article non signé des Dernières nouvelles d’Alsace du 4 décembre 2007. Sur BFM, une variante enthousiaste : c’est une « claque » (journal de 8h du 3 décembre).
Information ou jugement de valeur (qui pourrait être légitime dans les commentaires) ? Qu’importe finalement puisque l’échec – indubitable – peut être imputé ainsi au seul Hugo Chávez. Pourtant on ne se souvient pas que l’AFP et ses clones aient tous titré au lendemain du référendum sur le Traité constitutionnel européen de 2005 : « Camouflet pour Jacques Chirac »…
« Camouflet » donc, parce que le projet de réforme constituait un « défi », selon Le Nouvelobs.com du 3 décembre (« Le référendum sur les réformes constitutionnelles représentait le plus grand défi d’Hugo Chavez depuis des années »). Et selon Le Figaro du même jour (« Ce référendum constituait un véritable défi pour le leader bolivarien »). En revanche, la proclamation de Chávez, la veille du scrutin - « Si Dieu me donne la vie et l’aide, je serai à la tête du gouvernement jusqu’en 2050 ! » – n’était pas un « défi », mais une information suffisamment alarmante pour que Le NouvelObs.com précise, le 2 décembre qu’en 2050 Hugo Chávez « aurait alors 95 ans » et en conclut le 3 : « Hugo Chávez (…) entendait bien (…) se représenter à la présidence en 2012, ce que la Constitution l’empêche de faire aujourd’hui, et même jusqu’en 2050, quand il aura 95 ans. » Et sur France2, à 20 h., le 3 décembre, Dorothee Ollieric reprend : « Pendant la campagne pour le référendum, il affirmait que son règne allait durer jusqu’en 2050. »
Le règne d’un Napoléon du Venezuela ? C’est ce que laissait penser la « Une » du Courrier International.
II. Les alambics de Courrier international et de ses cousins
Le 2 décembre, date anniversaire du coup d’Etat, de Louis-Napoléon Bonaparte, avaient lieu simultanément les élections en Russie et le référendum au Venezuela : coïncidences bienvenues pour commentateurs avisés en mal de rapprochements…
1. La menace d’un coup d’Etat.
À commencer par les pires. C’est Courrier international
du 29 novembre qui, le premier, choisit de donner une signification
politique à ces coïncidences, forcément « historiques ». Sur fond rouge
vif, la couverture du numéro 891 de l’hebdomadaire titrait « Les coups
d’état du 2 décembre ». On y voit un Vladimir Poutine à la mine
affectueuse poser la main sur l’épaule d’ Hugo Chávez, armé d’une
Kalachnikov.
Avec cet image, la comparaison entre Hugo Chávez – élu démocratiquement et vainqueur de près d’une douzaine de scrutins dont la validité fut reconnue par tous les observateurs internationaux, Centre Carter y compris -, et Vladimir Poutine n’est pas vraiment à l’avantage du premier. La référence au « coup d’état du 2 décembre » aggrave l’analogie en faisant planer sur notre duo l’ombre de Louis-Napoléon Bonaparte qui prit le pouvoir à la suite d’un coup d’Etat en 1851.
Séduit par cette manière indirecte de condamner par simple rapprochement de dates et noms, le transfuge de RTL et rédacteur en chef du journal de 8h de France Inter, Patrick Cohen reproduit le « motif » dans le journal qu’il présente le 3 décembre 2007. Après avoir, dans l’énoncé des titres, qualifié machinalement de leader « populiste », il présente ainsi l’information :
« Chávez, Castro, Poutine. Ils ne l’ont évidemment pas fait exprès. Mais voila trois dirigeants - et pas les plus démocrates de la planète -, qui ont choisi, chacun à sa façon, de jouer leur avenir un 2 décembre, jour anniversaire du coup d’Etat de Louis-Napoléon Bonaparte, devenu Napoléon III un an plus tard. Un 2 décembre qui n’a pas souri à Hugo Chávez […] Le ‘non’ l’emporté de très peu au Venezuela : un peu plus de 50% au référendum institutionnel qui devait permettre au président de se présenter aussi souvent qu’il lui plaira. »
Voila pour l’objet et sens du référendum. Suit alors une intervention – très correcte, il faut le dire – d’une correspondante de France Inter à Caracas, mais mise en perspective depuis Paris par un pillage du Courrier International à grands renforts raccourcis indigents.
Format mp3 - Durée : 1’ 50" - Téléchargeable ici
2. Partie remise ?
Le coup d’Etat n’a pas eu lieu. La procédure démocratique prévue par la constitution de 1999 (que l’opposition d’alors au Venezuela avait récusée et dont Le Monde, déjà, soulignait exclusivement les prétendues tendances autoritaires [5]) a été respectée.
Mais nombre de commentateurs ne dissimulent pas leur consternation. Chávez a perdu, mais il n’est pas converti. Joseph Limagne constate, effaré, dans Ouest France : « Battu, Hugo Chávez baisse le ton, pas les bras. » [6] Dans La Charente libre, Jacques Guyon n’est pas moins inquiet : « (…) ce qu’il faut sans doute retenir, c’est cette phrase : "pour l’instant, nous n’avons pas gagné". C’est, au mot près, ce qu’il avait dit après l’échec de son premier coup d’Etat le 4 février 1992." » [7] Olivier Mazerolle n’est pas en reste et se lamente à l’antenne de BFM (journal du 3 décembre à 20h) : « une défaite qui n’est pas forcément définitive, l’opposition est divisée Hugo Chávez est encore en place pour cinq ans et le président qui se réclame de Simon Bolivar a plus d’un tour dans son sac ». Les Dernières nouvelles d’Alsace, Paris Normandie et la Voix du Nord du 4 décembre regrettent, exactement dans les mêmes termes, que ce référendum ne signe pas, tout simplement, la fin d’Hugo Chávez : « Le Venezuela n’en a pas pour autant fini avec son bouillant dirigeant » Et d’ajouter tous trois : « Il n’est contraint de quitter ses fonctions qu’en… 2013 ! » (Version exclamative qui fait tout l’originalité de La Voix du Nord).
Bref, comme le constate amèrement l’éditorial de La Croix du 4 décembre, « Il convient de ne pas oublier, cependant, que le président Chávez est au pouvoir jusqu’en 2013 : il n’a pas dit son dernier mot ni renoncé à son projet révolutionnaire pour son pays. »
3. Renaissance démocratique ?
Ce référendum sur la réforme constitutionnelle aurait été cependant et avant tout « un exercice salutaire de démocratie » (pour reprendre la formule de Joseph Limagne dans Ouest France du 4 décembre) que les médias saluèrent… une fois le résultat connu [8], puisque la « démocratie » venait de contraindre Chávez à « concéd[er] sa défaite », comme on l’affirma notamment au journal de 20h de France 2, le 3 décembre .
Jacques Guyon, dans La Charente libre, constatait – surpris -, la réaction « finalement démocratique » du président vénézuélien. Une surprise partagée, entre autres, par France 2, LCI, Le Monde et Le Figaro [9]. Le Monde pouvait dès lors se féliciter que, ce faisant, il apprenne – enfin ! -, à se montrer « bon joueur » [10].
Pourtant, de l’avis unanime de tous les observateurs indépendants, y compris le Centre Carter, tous les scrutins qui eurent lieu au Venezuela depuis l’arrivée d’Hugo Chávez au pouvoir, en 1999, furent parfaitement démocratiques. A quoi devrait-on, dès lors, le sentiment – partagé par toute la presse -, d’un « renouveau démocratique » au Venezuela ? Peut-être au fait que, pour les observateurs avisés des médias dominants, ce « renouveau » est moins lié au bon déroulement d’un scrutin qu’à son issue : la défaite d’Hugo Chávez et de ses partisans. Pour eux - comme lors du referendum sur le TCE, en mai 2005 -, la démocratie se montre d’autant plus saine que les scrutins débouchent sur les résultats qu’ils attendent…
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Redisons-le [11] :« Comme celle d’autres pays, la situation sociale et politique au Venezuela suscite des questions légitimes. Et comme celle d’autres responsables politiques démocratiquement élus, la personnalité d’Hugo Chávez et son rôle politique, également. Une particulière vigilance est même requise de la part de celles et ceux qui sont solidaires des conquêtes démocratiques et des conquêtes sociales obtenues et espérées par le peuple vénézuélien. Quant à ceux qui redoutent ou qui combattent ces mêmes conquêtes, leur opposition, en principe, ne devrait pas les dispenser du devoir d’exactitude et les autoriser à transgresser, comme ils le font si souvent, les règles élémentaires de l’information. Leur journalisme de propagande ne connaît alors aucune limite. Il peut atteindre des sommets. »
Les prochains exploits ne vont sans doute pas tarder.
Renaud Lambert et Henri Maler
Grâce aux observations recueillies par Amir, Denis, François, Geoffroy, Jamel, Marie-Anne, Marcel, Nadine, Olivier, Ugo, Yann et celles et ceux que nous avons peut-être oubliés.
NB : Nous n’avons, à de rares exceptions près, retenu ici que les articles et les propos qui se présentent comme des articles et des propos d’information. Nous reviendrons ultérieurement sur les commentaires proprement dits.
Annexe : Le médiateur de France Inter avait besoin d’un médiateur
« Le Zapping de France Inter », France Inter, 24 novembre 2007. Présentateur : Mathias Deguelle. Médiateur : Patrick Pépin. Invité : Antoine Blanca, ancien ambassadeur de France en Argentine et au Pérou, ancien secrétaire général adjoint aux Nations Unies, ambassadeur auprès de l’Organisation des État Américains (OEA), ambassadeur itinérant pour l’Amérique latine.
— Mathias Deguelle : - « Hugo Chavez serait-il maltraité par France Inter ? »
— Patrick Pépin : - « Deux courriels m’ont mis la puce à l’oreille. »
Il cite alors un premier courriel d’un auditeur qui s’indigne « de la façon dont les présentateurs et chroniqueurs français introduisent le personnage de M. Hugo Chavez systématiquement et sans autre précision que comme un populiste infréquentable ». Puis un second courriel qui s’insurge que l’on puisse « traiter un président de clown alors qu’il a sorti de la misère des millions de gens malgré l’acharnement des puissances d’argent ». Et il poursuit :
— Patrick Pépin : - « Il est rare que dans cette chronique je fasse appel à une personnalité extérieure à France Inter, mais comme les remarques reçues concernent plus largement tous les médias que France Inter, j’ai choisi d’inviter Antoine Blanca […] pour répondre à la question suivante : Y’aurait-il dans la presse française un traitement discriminatoire à l’endroit d’Hugo Chavez ? […] Les médias français traitent-ils Hugo Chavez de façon partiale à votre avis ? »
Comme si la partialité n’était pas évidente et que le médiateur avait besoin d’un médiateur pour l’établir. Comme si, plus grave peut-être que cette partialité, ce n’était pas la mal-information et la désinformation qui étaient en cause.
— Antoine Blanca : - Ce dont je me plains, moi, notamment de la part de la presse habituellement le mieux informé, c’est le… non pas un mauvais traitement de Hugo Chavez, mais disons une grande ignorance de l’histoire du Venezuela et le refus finalement de situer le phénomène Hugo Chavez dans l’histoire de ce grand pays.
Patrick Pépin laisse alors Antoine Blanca rappeler (de manière confuse et très diplomatique) cette « histoire », pendant 1’48, sur les 5’07 consacrées censément au « traitement » médiatique de Chavez. Patrick Pépin pose alors sa seconde (et dernière…) question :
— Patrick Pépin : - « Antoine Blanca, mérite-t-il, cet Hugo Chavez le traitement qu’il a dans la presse ? Mais on ne peut pas faire l’économie de la question suivante : on sait que c’est un homme qui est en train de préparer un projet constitutionnel qu’on pourrait qualifier de caudilliste, on sait que c’est un homme qui a porté récemment vraiment atteinte à la liberté de la presse , est-ce que le qualificatif de populiste n’est pas justifié dans ces cas-là ? Même s’il est populaire pour les raisons que vous évoquiez tout à l’heure ?
— Antoine Blanca : - « C’est certainement, c’est certainement justifié, pour la bonne raison que par cette nouvelle constitution, il cherche d’abord à se faire réélire éternellement. […] Mais il y a une presse libre et indépendante, et la grande presse, les deux grands quotidiens, par exemple, de Caracas, sont profondément hostiles à Chavez. Ce sont des grand journaux, reconnus parmi les meilleurs d’Amérique latine, de même qu’une partie des radios et télévisions privées a manifesté cette hostilité. De parler de dictature, c’était… hâtif. »
— Patrick Pépin : - « Antoine Blanca, je vous remercie. »
Merci Monsieur l’Ambassadeur ! Merci, malgré votre parti pris, pour votre médiation entre le médiateur et certains journalistes d’une part et les auditeurs de France Inter d’autre part.
[Transcription d’Olivier]
NOTES:
[1] Respectivement « Référendum au Venezuela sur une réforme controversée, Nouvelobs.com ; « Oui ou non à l’Etat socialiste de Chávez : les vénézuéliens votent dimanche », RTL ; Ouest France cité dans « De nombreux éditorialistes commentent, mardi 4 décembre, le référendum vénézuélien », Nouvelobs.com et Les dernières nouvelles d’Alsace, op. cit.
[2] Le matin même encore, par exemple dans les Les Dernières nouvelles d’Alsace du 2 décembre.
[3] Les Vénézuéliens étaient appelés à voter sur deux « blocs de propositions » : le bloc A, contenant les propositions du président et le bloc B, contenant celles de l’Assemblée nationale. Le premier fut rejeté par une majorité de 50,7% des voix. Le second par une majorité de 51,05% des voix.
[4] Un titre partiellement contredit à l’antenne par Frédérique Langue, chercheuse an CNRS et biographe d’Hugo Chávez : « J’évoquerais davantage une incertitude de ses partisans quant au contenu de ces réformes, qui ne sont pas perçues comme véritablement nécessaires, qu’une défaite politique ». À suivre et à vérifier…
[5] Dans un article du Monde, publié du 24 novembre 1999, signé par Jean-Michel Caroit et intitulé « Le projet constitutionnel permettrait à Hugo Chávez de gouverner le Venezuela pendant treize ans ». Un article qui omettait toutes les avancés démocratiques inscrites dans cette constitution, à commencer par le référendum révocatoire dont l’opposition allait faire usage en 2004.
[6] Cité dans « De nombreux éditorialistes commentent, mardi 4 décembre, le référendum vénézuélien », Nouvelobs.com, 4 décembre 2007.
[7] Ibid.
[8] À l’instar de Reporters sans frontières qui, jamais avare de mises en garde, saluait « l’attitude responsable du président Hugo Chávez » (Reporters sans frontières, « Victoire du "Non" au référendum constitutionnel : Reporters sans frontières appelle à un "débat pacifié" », 3 décembre 2007.).
[9] Respectivement Journal de 20h de France 2 ; journaux de 7h et de 8h de LCI, « Hugo Chávez reconnaît sa défaite au référendum sur la Constitution », Le Monde, et « Pari perdu pour Chávez », Le Figaro. Tous, le 3 décembre 2007.
[10] « Hugo Chávez reconnaît sa défaite au référendum sur la Constitution », Le Monde, 3 décembre 2007.
[11] Comme nous l’avons déjà écrit dans Cinq minutes de procès contre Hugo Chávez sur Canal +, cinq minutes de désinformation.
15 novembre 2007
Armes de guerre pharmacologiques
Source : Le Monde Diplo
La guerre contre les esprits est parfois plus qu’une métaphore. Une fois militarisées, les innovations apportées par les neurosciences et la recherche pharmacologique permettent d’envisager des armes radicalement nouvelles. Certaines sont déjà employées sur le champ de bataille en Irak, et, au nom de l’antiterrorisme, les recherches se poursuivent tous azimuts en utilisant une brèche de la convention sur les armes chimiques. Sans que certains scientifiques aient conscience des responsabilités qu’ils assument.
La pharmacologie de guerre est inéluctable. C’est du moins le constat qu’établit l’Association médicale britannique (BMA) dans son récent rapport sur l’utilisation de médicaments comme armes (1).
Il y a déjà une quarantaine d’années que les médicaments sont étudiés pour leurs possibilités de transformation en armes de guerre. Du célèbre LSD au gaz BZ, diverses drogues militaires ont été testées sur les humains ; le gaz CS a été utilisé à grande échelle durant la guerre du Vietnam. Bonfire, un programme soviétique secret, a tenté de transformer en armes des hormones humaines responsables de certaines des principales fonctions du corps. On ne compte plus les produits chimiques utilisés lors des interrogatoires, ni les diverses substances psychoactives ou paralysantes employées pour inhiber les transmissions nerveuses, infliger la douleur ou causer des irritations (2).
En raison de la nature extrêmement technique de ces recherches, les débats sont restés confinés aux organismes spécialisés dans les armes non conventionnelles, comme le Comité international de la Croix-Rouge (CICR), le Harvard-Sussex Programme sur les armes chimiques et bactériologiques et l’organisation Pugwash (3). Cependant, la révolution des connaissances dans les sciences de la vie a transformé du tout au tout les attentes et les capacités des militaires en matière d’armement biochimique.
Les neurosciences modernes ouvrent des perspectives inimaginables. On sait désormais reprogrammer des molécules pour qu’elles ciblent certains mécanismes régulant le fonctionnement neuronal ou le rythme cardiaque. Ce qui relevait de l’expérience lourde est de plus en plus informatisé, et les composés bioactifs les plus prometteurs peuvent être identifiés et testés à une vitesse prodigieuse. Ces prouesses, qui font les beaux jours des « jeunes pousses » pharmaceutiques et offrent des espoirs de traitement pour des maladies jusqu’ici incurables, intéressent aussi les militaires.
Supprimer le sentiment de culpabilité
Ce n’est pas exclusivement aux ennemis et opposants qu’est destinée l’application sécuritaire des neurosciences. En Irak, les Etats-Unis et leurs alliés utilisent des drogues permettant d’améliorer la vigilance de leurs soldats. Dans un avenir proche, nous verrons des troupes partir au combat chargées de médicaments accroissant leur agressivité, ainsi que leur résistance à la peur, à la douleur et à la fatigue (4). La suppression des souvenirs est un des objectifs à portée de main de la pharmacologie ; ce n’est plus de la science-fiction que d’envisager, sur le champ de bataille, un personnel militaire au sentiment de culpabilité supprimé par des drogues, et protégé du stress post-traumatique par un effacement sélectif de la mémoire.
La tentation économique est forte, surtout quand on sait que les séquelles mentales de la guerre concernent cinq fois plus de soldats que les souffrances physiques, et coûtent une fortune à l’armée.
Le rapport de la BMA donne donc l’alerte : en dépit des conventions interdisant les armes biologiques et chimiques, les gouvernements « font preuve d’un intérêt considérable pour les possibilités d’usage des drogues comme armes ». Une part de cet intérêt provient de la quête d’armes non létales (lire « Vers des tranquillisants de combat »).
En 1999, la commission des affaires étrangères, de la sécurité et de la politique de défense du Parlement européen avait réclamé « un accord international visant à interdire au niveau global tout projet de recherche et de développement, tant militaire que civil, qui vise à appliquer la connaissance des processus du fonctionnement du cerveau humain dans les domaines chimique, électrique, des ondes sonores ou autres au développement d’armes, ce qui pourrait ouvrir la porte à toute forme de manipulation de l’homme (5) ». Les attentats du 11 septembre 2001 ont mis fin à cette volonté de contrôle démocratique des technologies de sécurité. Le complexe sécuritaro-industriel s’est retrouvé seul pilote à bord, avec des budgets illimités (6).
Pour la BMA, l’utilisation d’armes pharmacologiques non létales « est simplement impossible sans engendrer une mortalité significative dans la population cible. L’agent [chimique] qui permettrait de provoquer une incapacité (...) sans risque de décès dans une situation tactique n’existe pas, et a peu de chances de voir le jour dans un avenir proche ».
Le rapport fait état d’un spectre très large de craintes, concernant : les personnels de santé qui participeraient à l’élaboration ou à l’exécution d’une attaque médicalisée ; la collecte de données sur les effets de ces médicaments ; le rôle de la médecine et de la connaissance médicale dans le but de développer des armes ; le double rôle des médecins s’ils devaient, d’un côté, « ne pas nuire » et, de l’autre, défendre la sécurité nationale ; le rôle des professionnels de santé dans la mise à l’écart du droit international.
Ces inquiétudes ont trouvé une illustration frappante dans l’assaut d’un théâtre de Moscou par les forces spéciales russes le 23 octobre 2002. Plus de cent trente des neuf cent douze otages périrent (un taux de mortalité supérieur à celui du combat de terrain, où il est en moyenne de un pour seize). Accusées d’avoir maquillé les certificats de décès, les autorités n’ont toujours pas dévoilé le nom de l’agent chimique employé lors de l’assaut. Un collectif a dénombré plus de cent soixante-quatorze morts et des séquelles irréversibles parmi les survivants (7). De surcroît, la liquidation de tous les terroristes tchétchènes présumés renforce l’idée que l’utilisation de gaz facilite les exécutions arbitraires et évite le recours à la justice.
Le rapport de la BMA exprime aussi la crainte que la dépendance des fabricants d’armes vis-à-vis de l’industrie pharmaceutique contribue à abaisser le niveau d’exigence de qualité et de sécurité appliqué aux médicaments. Ecartées pour cause d’effets secondaires indésirables, des milliers de molécules dorment sur les étagères des laboratoires. Elles pourraient être recyclées (8), les recherches relancées, et les essais cliniques délocalisés vers des pays moins regardants. Dès lors que ces substances auront droit de cité dans les opérations de contre-terrorisme, le marché connaîtra une évolution florissante.
L’inventivité concerne aussi la distribution des médicaments : mortier dispersant de grandes quantités d’agent chimique, pistolets de paintball modifiés (9), granules libérant l’agent chimique lorsqu’on les piétine, véhicules robotisés... A qui, au passage, pourra-t-on imputer la mort d’un passant aspergé de gaz incapacitant par un robot « autonome » piloté par un algorithme de décision ?
Les conséquences peuvent aller des blessures immédiates à l’apparition de cancers à un horizon de... vingt ans, en passant par des scénarios de ciblage génétique ou de contrôle des émotions, de la fertilité ou du système immunitaire des populations. Le projet Sunshine, élaboré par un groupe spécialisé dans l’information sur les armes biologiques, a récemment mis au jour des documents de l’armée de l’air américaine, laquelle, dès 1994, envisageait de mener des recherches sur le concept « déplaisant mais complètement non létal d’aphrodisiaques forts, surtout s’ils provoquent des comportements homosexuels (10) ». Comment le monde réagira-t-il si un Etat militaire utilise ce type de drogue ?
Il paraît d’autant plus important de stopper ces recherches que rien ne garantit que ces armes, une fois développées, resteront aux mains d’Etats « responsables ». Mais ne sont-elles pas déjà interdites par la convention sur les armes chimiques, entrée en vigueur en 1997 ? C’est là que le bât blesse : une disposition – art. II.9 (d) – de celle-ci autorise en effet ces armes dans certains cas. Essentiellement pour préserver la peine de mort par injection et le maintien de l’ordre par recours aux gaz lacrymogènes. Mais cette disposition crée ainsi une faille dans laquelle l’antiterrorisme s’est engouffré.
Les négociateurs qui, au cours de l’année 2008, vont procéder à l’évaluation et à la révision de la convention affrontent une lourde responsabilité, car ces recherches ouvrent la voie à de nouvelles approches répressives pour gérer la contestation. Si elles ne sont pas très strictement encadrées, de nombreux laboratoires se lanceront dans la fabrication de nouvelles armes pharmacologiques.
Dans une période marquée par la violation des normes internationales, des civils et des combattants risquent d’être bientôt visés collectivement par ces armes de nouveau type. Des commandos spéciaux se chargeant ensuite de procéder à des exécutions extrajudiciaires ciblées, au milieu d’une foule en état de choc.
Steve Wright
(1) « The use of drugs as weapons : The concerns and responsibilities of healthcare professionals », British Medical Association, 2007.
(2)
Julian Perry Robinson, « Disabling chemical weapons : A documentary
chronology of events, 1945-2003 », version de travail non publiée,
Harvard-Sussex programme, novembre 2003.
(3)
Fondée en 1955 par le philosophe britannique Bertrand Russell, avec le
soutien d’Albert Einstein, pour lutter contre la course aux armements
nucléaires. www.pugwash.org
(4) Mark Wheelis et Malcolm Dando, « Neurobiology : A case study of the imminent militarization of biology », International Review of the Red Cross, n° 859, Genève, 2005.
(5) Parlement européen, commission des affaires étrangères, de la sécurité et de la politique de défense, « Report on the environment, security and foreign policy », 14 janvier 1999.
(6) Cf. Ben Hayes, « Arming Big Brother : The EU’s security research programme », TNI-Statewatch, Amsterdam, avril 2006.
(7) « Investigation unfinished », Regional Public Organization for Support of Victims of Terrorist Attacks, Moscou, 26 avril 2006.
(8) Joan M. Lakoski, W. Bosseau Murray, John M. Kenny, « The advantages and limitations of calmatives for use as a non-lethal technique », College of Medicine Applied Research laboratory, Pennsylvania State University, 3 octobre 2000.
(9) Ces pistolets projettent des billes de peinture, ce qui permet ensuite d’appréhender les participants à une manifestation.
(10) « US "Non Lethal" Chemical (and Biochemical) Weapons Research :
A Collection of Documents Detailing a Dangerous Program ».
08 novembre 2007
D’autres signes d’une guerre américaine contre l’Iran
Source: MONDIALISATION.CA
La décision sans
précédent de l’administration Bush d’accuser le CGRI iranien (Corps des
gardes
révolutionnaires islamiques) d’être un agent de prolifération
d’armes et sa force al-Quds d’être un « soutien du terrorisme » a
exacerbé les tensions avec Téhéran et sapé les efforts des pays
européens en vue de négociations, créant les conditions d’une attaque
américaine contre l’Iran.
Bien que la Maison-Blanche prétende toujours chercher une solution diplomatique à l’actuelle confrontation, une suite d’articles de presse, constatant la nature de plus en plus belliqueuse du ton employé par Washington, ont averti de ce que les Etats-Unis semblaient s’être décidés à une action militaire contre l’Iran.
Dans un commentaire publié jeudi dernier, le Financial Times britannique déclarait « la Maison-Blanche semble vouloir, une fois de plus et à tout prix, passer pour moins intelligente devant le jugement de l’opinion publique et peut-être aussi vouloir faire un mauvais calcul stratégique qui pourrait faire ressembler la guerre en Irak à un intermezzo ».
Le chroniqueur du Financial Times, Philip Stevens notait : « Si M. Bush a l’intention d’agir, il faut qu’il se dépêche. Le moment propice d’une attaque, comme le veut la sagesse conventionnelle, sera passé l’année prochaine. Même ce président-là ne pourra pas entraîner la nation dans une autre guerre de son choix une fois la campagne électorale de 2008 commencée. Ce compte à rebours coïncide avec l’affermissement, à Washington et dans une ou deux capitales européennes, de la conception que la diplomatie de la coercition n’a rien fait pour ébranler la résolution de l’Iran à se donner les moyens de produire une bombe. »
Les affirmations répétées de Washington selon lesquelles l’Iran aurait un programme de production de l’arme nucléaire furent contredites par le chef de l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA) Mohamed ElBaradei dans un commentaire fait dimanche à CNN. On lui avait demandé s’il avait une preuve quelconque que l’Iran cherchait à produire une bombe atomique. ElBaradei déclara : « Je n’ai reçu aucune information sur un programme d’arme nucléaire concret réalisé à ce moment précis. » Après avoir remarqué que l’AIEA cherchait à clarifier des questions non encore élucidées, il insista à nouveau : « Avons-nous vu l’Iran posséder le matériel pouvant être immédiatement utilisé pour produire une arme ? Non. Avons-nous vu un programme actif de transformation en une arme ? Non. »
Craignant de toute évidence que l’administration Bush n’entende fabriquer un prétexte pour une guerre, ElBaradei ajouta : « J’ai de grandes inquiétudes pour ce qui est d’une confrontation, du fait qu’on organise une confrontation, parce que cela conduirait absolument à un désastre. Je ne vois pas de solution militaire. La seule solution durable est à travers des négociations et des inspections… Ma crainte est que si nous continuons l’escalade des deux côtés, nous finirons dans un précipice, nous irons finalement dans l’abîme. »
Parlant à la station de radio australienne ABC ce matin, il a dit aussi : « J’espère que nous allons arrêter de gonfler et de déformer la question iranienne » parce que cela pourrait conduire à un « embrasement de proportions majeures… non seulement au niveau régional, mais encore au niveau de la planète ».
Un net signe que l’administration Bush n’a aucun intérêt à une résolution pacifique de l’affrontement avec l’Iran fut son hostilité à un accord passé au mois d’août entre l’AIEA et Téhéran pour répondre systématiquement aux questions non résolues sur le programme nucléaire iranien. D’un côté, la Maison-Blanche insiste pour que l’Iran ferme ses usines d’enrichissement d’uranium comme préalable à toute négociation, se réclamant de questions non résolues quant à ses activités nucléaires passées. De l’autre, lorsqu’un processus a été établi pour répondre à ces questions, les Etats-Unis réprimandent ElBaradei, lui reprochant d’outrepasser ses pouvoirs.
Un article paru dans le Sunday Times britannique et intitulé « Bush va-t-il vraiment bombarder l’Iran ? » remarquait que l’aviation américaine avait fait une demande de financement au Congrès pour un « besoin opérationnel urgent de la part du commandement militaire sur le terrain » de 88 millions de dollars afin d’équiper des bombardiers « B2 Stealth » d’une bombe de plus de 6 tonnes connue sous le nom de MOP (Massive ordinance penetrator). Cette bombe est un « casseur de bunker » sophistiqué, destiné à détruire des cibles se trouvant à une grande profondeur sous la terre. Il n’y a pas de sites en Irak ou en Afghanistan qui justifierait la commande « urgente » d’une telle bombe. La cible évidente sont les sites nucléaires iraniens, en particulier l’usine d’enrichissement d’uranium de Natanz, située dans une énorme caverne souterraine.
Le Sunday Times répéta les commentaires de Bush il y a une semaine mettant en garde contre les dangers d’une troisième guerre mondiale si l’Iran arrivait « à savoir comment fabriquer une arme nucléaire ». Comme l’observait l’article : « Ceux qui observent l’Iran ont relevé avec intérêt l’utilisation du mot "savoir". Il semble que Bush ait résolu d’agir bien avant que les mullahs n’arrivent même à envisager la production d’une véritable bombe… Une source de haut rang du Pentagone qui se souvient des roulements de tambours d’avant l’invasion de l’Irak, pense que Bush prépare une action militaire avant de quitter ses fonctions en janvier 2009. "C’est pour de bon maintenant. Je pense qu’il signale qu’il va le faire", dit cette source. »
L’article écarte l’argument que les Etats-Unis étaient simplement en train de proférer des menaces sans conséquence et destinées à obtenir des concessions de la part de l’Iran, et conclut ainsi : « L’explication la plus convaincante de ces bruits de guerre est que Bush a pris une ligne d’action pouvant conduire à la guerre, mais il y a de nombreuses étapes, y compris l’imposition de sanctions plus sévères, avant qu’il ne conclue qu’une attaque militaire de l’Iran en vaille le risque….Si la diplomatie nucléaire peut arrêter les mullahs, tant mieux. Si elle ne le peut pas, Bush peut décider de lancer une attaque comme un des actes finaux de sa présidence ».
Des préparatifs de guerre bien avancés
Une des indications les plus effrayantes que l’administration Bush prépare de longue date une guerre contre l’Iran est venue de deux ex-initiés de l’administration, Flynt Leverett et Hillary Mann, qui travaillèrent en tant que spécialistes du Moyen-Orient au Conseil national de sécurité. Dans une longue interview publiée la semaine dernière dans le magazine Esquire, Leverett et Mann ont non seulement souligné le danger d’une attaque immédiate, mais ont fait encore remarquer que l’administration Bush n’avait jamais voulu sérieusement négocier avec Téhéran. Etant donné que ces deux personnes sont politiquement des conservateurs et acceptent l’affirmation sans fondement de l’existence d’un programme iranien d’arme nucléaire et de soutien des milices antiaméricaines en Irak, leurs commentaires en disent long.
Esquire explique : « Ils ont quitté la Maison-Blanche, car ils étaient devenus de plus en plus inquiets, l’administration Bush non seulement se dirigeait tout droit vers une guerre avec l’Iran, mais elle poursuivait ce cours depuis des années. C’est ce que les gens ne réalisaient pas. C’était exactement comme pour l’Irak ; la Maison-Blanche avait alors montré un tel zèle pour la guerre qu’elle ne pouvait cacher son impatience à voir les inspecteurs de l’ONU quitter le pays. Il y eut beaucoup de pas franchis de façon persistante et ils conduisaient tous dans la même direction. Et à présent la situation est pire. On se rapproche de plus en plus de la guerre. »
Leverett a dit au magazine : « L’aile dure renforce sa pression sur le Département d’Etat. Foncièrement ils disent : "Vous avez essayé depuis plus d’un an maintenant de trouver le contact avec l’Iran et qu’est ce que vous avez obtenu ? Ils continuent de construire des centrifugeuses [pour enrichir l’uranium], ils envoient ces IED [dispositifs explosifs de circonstance] en Irak qui tuent des soldats américains, la situation politique intérieure est devenue plus répressive en ce qui concerne les droits de l’Homme - qu’avez-vous à faire valoir comme succès de votre stratégie du contact ?"»
Selon Leverett et Mann un échec à obtenir de nouvelles sanctions par l’ONU plus une poursuite de l’enrichissement d’uranium et une « ingérence » iranienne en Irak, déclencheraient une réaction militaire de la part de la Maison-Blanche. « Si tous ces éléments sont réunis, disons dans la première moitié de 2008, que va faire le président ? Je pense que le risque qu’il décide d’ordonner une attaque des équipements nucléaires iraniens et probablement une attaque de plus grande envergure, est très réel » dit Leverett.
« Si l’Irak est un désastre, une attaque de l’Iran pourrait, elle, précipiter l’Amérique dans une guerre avec l’ensemble du monde musulman » ajouta Mann. En tant que responsable de haut niveau du Conseil national de sécurité, elle a pris part, à la suite des attentats du 11-Septembre, à des discussions secrètes avec des diplomates iraniens. Bien qu’on ait déjà parlé de ces négociations dans la presse, Mann est le premier responsable à confirmer que des discussions régulières ouvrant la perspective d’un relâchement des tensions entre les Etats-Unis et le régime iranien, à la tête duquel se trouvait alors le président « modéré » Mohammed Khatami, ont eu lieu entre 2001 et 2003.
Mann faisait partie d’une équipe de responsables américains ayant rencontré des diplomates iraniens en 2001 afin de discuter sur quelle base Téhéran coopérerait à l’intervention américaine en Afghanistan. L’Iran accepta de porter assistance à tout avion américain abattu sur son territoire, pour permettre aux Etats-Unis d’acheminer des vivres par l’Iran et aussi de réfréner les éléments antiaméricains en Iran, comme le chef de milice Gulbuddin Hekmatyar. Pendant la campagne de bombardement américaine, un responsable des services secrets iraniens indiquait des cibles à l’aviation américaine. Après la chute des talibans, l’Iran aida les Etats-Unis à installer le gouvernement fantoche dirigé par le président Karzaï.
Loin d’offrir en retour un relâchement des tensions, l’administration Bush bloqua toute négociation avec l’Iran et son allié syrien. Stephen Hadley, qui était alors vice-conseiller national pour la Sécurité, rédigea un bref mémoire à la fin de 2001 dans le but de définir tout contact. Ce mémoire fut connu sous le nom de Directives Hadley. Elles sont décrites comme suit dans Esquire: « Si un Etat comme la Syrie ou l’Iran offre une assistance spécifique, nous l’accepterons sans offrir quoi que ce soit en échange. Nous l’accepterons sans conditions ni promesses. Nous ne nous en servirons pas comme point de départ pour autre chose. »
La réponse de Bush
à l’aide fournie par l’Iran fut de dénoncer celui-ci, avec l’Irak et la
Corée du Nord, comme une partie de « l’Axe du mal » dans son discours
sur l’état de l’Union en 2002. Comme l’explique Mann, le discours avait
profondément choqué Téhéran qui avait néanmoins poursuivi, pendant un
an encore, les discussions mensuelles. Bien que cela ne soit pas
rapporté dans l’article d’Esquire, le régime iranien a fourni de l’aide à l’armée américaine au cours de son invasion criminelle de l’Irak en 2003.
Un an après le début de l’invasion de l’Irak, Téhéran avait offert aux Etats-Unis, via l’ambassadeur de Suisse, des négociations pour une résolution définitive de tous les problèmes existant entre les deux pays. Un mémoire fut envoyé par fax comprenant des propositions sur toutes les questions régulièrement évoquées par la Maison-Blanche comme raisons pour traiter l’Etat iranien en paria : ce mémoire contenait des offres d’« action décisive » contre tous les terroristes en Iran, de mettre fin au soutien des organisations palestiniennes Hamas et Djihad islamique, de cessation des programmes nucléaires et d’accord en vue d’une reconnaissance d’Israël.
L’administration Bush écarta cependant d’emblée l’offre iranienne. Un mémoire rédigé par Mann et conseillant l’envoi d’une réponse rapide et positive par les Etats-Unis fut bloqué. Condoleezza Rice, alors conseillère de la Maison-Blanche pour la Sécurité nationale, nia par la suite avoir même eu connaissance du mémoire iranien. Le secrétaire d’Etat de l’époque, Colin Powell, loua Mann en privé pour son mémoire, mais lui dit : « Je n’ai pas pu le voir à la Maison-Blanche. » On a réagi par la censure et la menace aux tentatives de Leverett et Mann de rendre l’offre iranienne publique après avoir quitté leurs emplois.
Le refus catégorique de l’administration Bush d’approuver des négociations avec l’Iran donne certes du poids aux avertissements de Leverett et Mann sur les dangers d’une nouvelle guerre américaine avec l’Iran. Mais bien qu’ils considèrent une telle attaque comme de la folie, ces deux anciens responsables du gouvernement Bush ne peuvent pas expliquer pourquoi la Maison-Blanche est résolue à poursuivre une telle ligne d’action. Comme pour les occupations de l’Irak et de l’Afghanistan, les Etats-Unis cherchent à imposer leur domination absolue sur les régions riches en énergie du Moyen-Orient et de l’Asie centrale. L’Iran qui, avec ses énormes réserves de pétrole et de gaz, se trouve dans une position stratégique, est une cible évidente pour ces plans irresponsables.
par Peter Symonds





