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28 décembre 2025

Extension des mafias chinoises par le travail forcé et les escroqueries en ligne, de l'Asie à l'occident

Siège du groupe prince à Phnom Penh

Je propose d'aborder aujourd'hui un sujet un peu différent, parce qu'il s'agit d'un phénomène géopolitique et économique qui commence à s'installer partout dans le monde : il s'agit du système mafieux, porté par les triades chinoises, de trafic d'êtres humains pour les obliger à faire des escroqueries en ligne à une échelle industrielle. Des dizaines de milliers de personnes sont retenues dans des centres d'escroqueries partout en Asie, entraînant au passage une corruption endémique des castes dirigeantes. Ensuite, il faut blanchir ces milliards de dollars : l'argent est investi en Asie, en Afrique, et même en Europe. 

 

Sur le plan géopolitique, la Chine affiche depuis 2020 sa lutte contre ces réseaux qui continuent à prospérer, les Etats-Unis et la Grande-Bretagne ont lancé l'offensive en 2025 avec la saisie de milliards de dollars et des procédures contre des dizaines de personnes liées à un groupe international basé au Cambodge, Prince Group, accusé d'être impliqué dans le trafic d'êtres humains, les fraudes et la corruption.

 

 

Il est intéressant aujourd'hui de regarder de plus près l'extension de la mafia chinoise et ses pratiques, car elle s'installe aussi en Occident et dispose de quantités d'argent que les bandes criminelles cherchent à blanchir dans nos économies moribondes, qui sont aussi, comme la france, de plus en plus impactées par la corruption.

 

Les mafias chinoises, qu'on appelle en occident les triades, sont aussi bien implantées en Chine qu'à Hong-Kong, Taiwan, Macao, Singapour, des lieux-clés pour le blanchiment d'argent, qu'ailleurs en Asie, jusqu'en Europe et en Amérique du Nord1. Elles sont organisées mondialement pour fournir de la drogue, comme la métamphétamine ou le Fentanyl, développer des réseaux de prostitution, et depuis le covid, elles sont très actives dans les fraudes sur internet (fraudes à l'amour ou aux gains en ligne avec les cryptos), extrêmement lucratives, qui sont en train de pourrir l'Asie du sud-est et de s'étendre de l'Afrique au Canada.

 

L'United States Institute for Peace explique comment, depuis 2020 en particulier, des groupes criminels liés à la Chine se sont implantés dans l'immobilier au Cambodge, au Laos, en Birmanie, aux Philippines principalement, pour blanchir de l'argent issu des escroqueries en ligne. Il s'agit souvent de quartiers entiers "qui ressemblaient moins à des villes-casinos luxueuses qu'à des colonies pénitentiaires. Ces installations étaient à proximité immédiate des villes-casinos, qui ont également été rapidement transformées en complexes similaires construits pour empêcher les gens de s'enfuir. En 2020, des rumeurs ont circulé dans les villes d'Asie du Sud-Est continentale, faisant état d'enlèvements ou d'internements forcés de Chinois dans ces complexes. En 2021, la situation a évolué avec l'apparition de témoignages de demandeurs d'emploi désespérés originaires de Thaïlande, du Cambodge, du Laos, du Myanmar et de Malaisie, piégés et contraints de franchir illégalement les frontières sous prétexte d'emplois légitimes, pour découvrir plus tard qu'ils avaient été victimes de traite et de cyber-esclavage, forcés à escroquer. Les conditions de vie dans ces complexes étaient épouvantables : les individus étaient torturés s’ils échouaient à atteindre des objectifs agressifs ou s’ils refusaient de participer à des escroqueries. Ils étaient également vendus ouvertement entre les complexes, traités comme de la marchandise par les chefs du réseau d’escroquerie chinois".

 

 

L'Asie du sud-est, banlieue corrompue de la Chine ?

 

Sihanoukville

Pour aller vite, depuis 2013 avec le projet de Route de la Soie (la Belt and road initiative) et surtout depuis 2020 (covid), la Chine multiplie les investissements dans les pays voisins, mais surtout au Cambodge où les investissements chinois, qui ont augmenté de 700% entre 2008 et 2017, représentent la moitié des investissements réalisés dans le pays aussi bien par des nationaux que des étrangers (3,6 milliards de dollars en 2024 qui vont en général dans des entreprises d'Etat chinoises), cela sans aucune condition comme le contrôle de la destination des fonds, le contrôle de la corruption, la soutenabilité des projets... Logiquement, une partie de ces investissements vient des mafias chinoises et sert à blanchir l'argent du crime.

Il y a aussi une coopération militaire, des exercices conjoints, une dépendance diplomatique, et l'immigration massive de chinois dans le pays, dont certains arrivent les poches pleines d'argent liquide et travaillent avec les mafias.

 

 

Nouvelle route de la Soie / Crédit : géoconfluences.

 

Le Cambodge est un terrain très sensible à la corruption : pendant 30 ans le Premier ministre a été Hun Sen2, qui a placé son fils à ce poste en 2024. Sous son règne, la corruption était un mode d'action politique, et une clique d'affidés a pris les rênes de l'économie, de la politique, de l'armée. Plusieurs ministres nommés à partir d'août 2023 dans le gouvernement du fils d'Hun Sen sont les fils et filles des ministres en place depuis la fin des Khmers rouges dans les années 1990-2000, bien souvent au même ministère3, et leurs épouses font du business.

 

Les quantités d'argent injectées par la Chine et ses mafias finissent en partie dans la poche de cette caste, qui a éliminé tous les médias indépendants ces dernières années et n'hésite pas à emprisonner les opposants politiques ou militants écologistes, qui essaient en vain de préserver leur pays des ravages du capitalisme et de la corruption. 3000 entreprises chinoises opèrent au Cambodge (16 millions d'habitants).

 

En quarante ans, les forêts ont presque été rasées4, le littoral devient une station balnéaire bling bling en chantier permanent, les nappes phréatiques sont polluées, Phnom Penh la capitale voit se multiplier des buildings chinois clinquants pourtant inexistants il y a 15 ans, et la zone économique spéciale de Sihanoukville sur la côte est pourrie par la spéculation immobilière, les casinos et les mafias chinoises arrivées en masse quand les jeux en ligne et casinos ont été interdits en Chine5. De fait, Sihanoukville devait remplacer Macao, où le contrôle sur les jeux et casinos a été renforcé (la star des casinos locale, Alvin Chau, arrêté en 2021, a été condamné à 18 ans de prison en 2023). 

 

Membres des triades mobilisés pour réprimer les manifestations à Hong-Kong en 2020

Ce sont aussi les chinois qui depuis 2015 environ paient la plupart des routes, des ponts, des barrages et centrales électriques. Elles paient aussi des bus publics, des bâtiments scolaires, des hôpitaux... Concernant la Chine, dirigée depuis 2012 par Xi Jinping qui a une vision très nationaliste et absolument pas libérale de la politique, il faut aussi noter qu'elle est en tension avec Taïwan et avec Hong-Kong, où le PCC (le parti communiste) est allié aux mafias pour contrer l'opposition démocrate. Depuis les années 19906, le PCC et plusieurs grandes triades ont décidé de coopérer, dans une stratégie appelée le "Front Uni" qui a déjà eu cours par le passé, quand le pouvoir chinois avait besoin de main d'œuvre pour réprimer des mouvements de contestation.

 

Cette stratégie du front Uni passe aussi par les hongmen, des associations "culturelles" chinoises qui sont une sorte de franc-maçonnerie où les criminels croisent les chinois influents dans le business et la politique. Dans le livre Triades, Antoine Vitkine explique : "Les hongmen permettent au gouvernement chinois d'influence les élites locales tout au long des Nouvelles Routes de la Soie (par exemple via la corruption), d'investir dans des entreprises (par exemple des casinos ou des centres d'appels), de protéger leurs investissements (via des sociétés de sécurité comme a Hongmen Security Company créé par Dent Cassée) et de contrôler les diasporas chinoises". L'ancien chef de la triade 14 K, Wan Kuok koi appelé Dent Cassée, a créé cette hongmen basée au Cambodge, qui a des implantations dans le Pacifique et s'installe en Afrique, toujours le long des Routes de la Soie (qui concernent tout de même 138 pays), comme un instrument d'influence.

 

Wan Kuok Koi

Wan investit dans l'immobilier et dans les escroqueries en ligne qui rapportent de l'argent et de l'influence. A Palau, un archipel du Pacifique à un emplacement stratégique pour le contrôle de la mer de CHine, les Américains ont fait pression sur le gouvernement en 2019 pour qu'il soit persona non grata après avoir essayé d'acheter deux terrains près de radars US, mais ses associés y continuent leur business. Wan y a aussi ouvert des centres d'escroqueries en ligne. Les US estiment que sa hongmen permet de coopter des personnalités dans des pays comme le Cambodge et la Malaisie. En utilisant comme relais de la politique de Pékin les personnalités chinoises de la diaspora chinoise, très présente dans toute l'Asie, l'investissement est orienté, la contestation est étouffée dans l'oeuf, et l'influence de la communauté chinoise grandit. Il est clair que Wan est totalement dans la ligne du PCC chinois, qui lui a décerné une récompense pour son "patriotisme", c'est-à-dire pour son soutien à la stratégie géopolitique du PCC.

 

Aujourd'hui, certains estiment que l'argent des fraudes en ligne est la plus grosse industrie du Cambodge, l'équivalent de 60% du PIB. Il existe en effet des dizaines de sites de travail forcé, probablement plusieurs centaines, grands et moins grands, dans lesquels on estime que 100 000 personnes pourraient être retenues par la force pour faire des escroqueries en ligne 16 à 18 h par jour. Le chiffre estimé pour toute l'Asie est de 200 à 300 000 personnes, dont beaucoup d'asiatiques qui parlent et écrivent au moins deux langues, philippins, indonésiens, thaïlandais, indiens, sud-coréens, quelques africains, même des ukrainiens apparemment. Des ONG comme Amnesty International ont dénoncé cela7, et depuis quelques mois la Chine, le Cambodge, le Laos, la Thaïlande communiquent sur leurs actions contre ces centres. Mais le constat est qu'ils rouvrent souvent immédiatement, au même endroit ou un peu plus loin, et que les têtes de réseaux ne tombent pas.

  

Les autorités cambodgiennes, qui ont moins besoin qu'avant de se faire bien voir de l'occident, deviennent de plus en plus autoritaires. Les médias indépendants ont été quasiment supprimés, internet doit être contrôlé en termes de circulation de l'information (pas de fraudes évidemment), les partis d'opposition survivent tant qu'ils ne s'opposent que pour la forme, les association de défense de l'environnement, les syndicats sont dans la ligne de mire. 

 

C'est dans ce contexte que, depuis 2020, des mafias chinoises se sont implantées en Thaïlande, au Cambodge, au Laos, en Birmanie, et ont créé de grands centres informatiques avec des dortoirs, encerclés par des murs et gardés par des locaux payés pour rattraper et frapper les fuyards. Les premiers centres de ce genre ont été créés dans des casinos fermés pendant le covid. 

 

Des centaines et souvent des milliers de personnes, attirées avec des promesses d'emploi ou simplement des touristes du sud-est asiatique enlevés dans les rues, sont retenues sur chaque site et rapportent des millions d'euros chaque mois. Il y aurait notamment des dizaines de milliers de chinois retenus dans ces camps de travail forcé 2.0. Au bout d'un moment, les mafias, qui apparemment paient même les billets d'avion pour venir, sur de fausses promesses d'emploi, demandent des rançons exorbitantes aux familles contre la libération des otages, qui peuvent entre-temps avoir été revendus à d'autres groupes mafieux.

 

Carte des sites d'escroqueries en ligne / Source : rapport UNDOC Inflexion point - Avril 2025


 

Des milliers de sud coréens, par exemple, sont retenus dans ces centres, et les autorités sud coréennes déconseillent à leurs ressortissants d'aller au Cambodge, comme l'ont fait l'Indonésie, le Vietnam et la Thaïlande. Un étudiant sud-coréen est mort sous les coups d'un de ces groupes criminels en août 2025, ce qui a poussé les autorités à réagir.

 

 

L'affaire Chen Zhi, 14 milliards de dollars de Bitcoins saisis

 

En octobre 2025, un type de 38 ans au faux air de gendre idéal, un chinois naturalisé cambodgien dénommé "Vincent" Chen Zhi, s'est fait saisir 15 milliards de dollars en Bitcoins par les justices US, anglaise et australienne, l'argent étant soupçonné de provenir des fraudes en ligne et de la traite d'être humains qui va avec. On ne sait pas vraiment quand il a commencé dans ce business, ni d'où vient son argent au départ. Quant à la nébuleuses de sociétés liées au groupe Prince, y compris dans les paradis fiscaux, elle interroge aussi bien la Chine que les Etats-Unis.

 


Sa proximité avec Hun Sen et le pouvoir cambodgien a permis à Chen Zhi de monter un empire dans le pays en l'espace d'une dizaine d'années. Son groupe, le Prince Group qui a de nombreuses filiales à travers l'Asie et jusqu'en Grande-Bretagne, gère des biens immobiliers un peu partout dans le monde, possède deux compagnies aériennes, une banque et une boîte de production qui a tourné le premier film d'action à gros budget au Cambodge8. Tout en faisant bien-sûr dans la philanthropie, avec par exemple une école d'horlogerie de luxe ou l'aide aux victimes des inondations. Revenons sur son parcours, qui est assez interpellant.

 

Chen Zhi est arrivé au Cambodge en 2010 et peu après, ce type qui n'avait jamais rien fait à part gérer un cyber café en Chine9 et passer la frontière avec 2 millions de dollars légués dit-il par un oncle providentiel, s'est rapproché d'Hun Sen, l'inébranlable Premier ministre. En 2011, il commence à investir dans l'immobilier, mais au Cambodge les étrangers ne peuvent pas être propriétaires de terrains ou de bâtiments (cela commence à évoluer à la marge), donc il a acheté la nationalité en 2014 contre 250 000 $ versés au gouvernement10

 

Chen Zhi et Hun Sen

Chen est loin d'être le seul à profiter de ce système d'achat de nationalité pour faire son business au Cambodge. Un rapport publié en mai 2025 par un think tank US, le Human Research Consultancy précise : "Comme l'a rappelé un des interviewés à l'équipe de recherche, "il existe toute une catégorie de criminels chinois, d'investisseurs et de barons de la drogue chinois, qui jouissent non seulement de l'impunité, mais aussi d'une influence considérable au Cambodge". Les plus puissants d'entre eux, occupent des postes de conseillers personnels auprès du Premier ministre ou d'autres postes d'influence, malgré leurs graves problèmes juridiques en Chine et ailleurs. Cette situation pose des défis importants à Pékin en matière d'application de la loi. Elle laisse également entrevoir l'existence potentielle d' "incitations mixtes et d'opportunités mutuelles", étant donné le profond accès à l'élite dirigeante cambodgienne que des criminels bien financés, tels que Chen Zhi, She Zhijiang, Xu Aimin, Dong Lecheng et d'autres, pourraient potentiellement offrir au Parti communiste chinois."

 

En 2015 Chen créé la fondation Prince et une boîte de microfinance, et en 2017 il s'associe dans l'entreprise Jinbei Cambodia Investment Co. Ltd. (dissoute en 2021) avec Sar Sokha, actuel ministre de l'Intérieur (qui à ce titre gère la lutte anti fraude)11 et fils de l'ancien ministre de l'Intérieur Sar Kheng, dont Chen Zhi est en même temps devenu le conseiller officiel. 

 

En 2018 sa boîte de microfinance devient une banque, la Prince Bank. Chen achète aussi la nationalité chypriote (2,5 millions de dollars cette fois) qui lui donne accès au marché et au système bancaire européen. Il achète également le titre honorifique le plus prestigieux décerné par le roi du Cambodge, celui de "Neak Oknha", qui requiert un don d'au moins 500 000 dollars américains au gouvernement. Au moins au Cambodge, l'achat des titres honorifiques n'est pas hypocritement caché.

 

Chen poursuit son ascension et devient conseiller de Hun Sen en 2020 (en 2025 quand le scandale éclate, il conseille son fils Hun Manet qui est aussi premier ministre), mais la Chine a commencé à s'intéresser de près aux activités du groupe Prince contre lequel elle a lancé une procédure pour fraude et jeux en ligne, interdits en Chine (la Chine pense que Prince rend disponibles en Chine des jeux en ligne dont les bénéfices sont sortis du pays et planqués dans des paradis fiscaux, et concernant les fraudes il s'agit des escroqueries en ligne menées par la traite d'êtres humains). Apparemment, il finance même des rencontres de l'ASEAN.

 

 

Plusieurs procès ont eu lieu en Chine contre diverses activités du groupe Prince depuis 2022, et le département de la Justice US a déposé en octobre 2025 une plainte civile pour fraude et blanchiment d'argent qui a permis en novembre de saisir pour 14 milliards de Bitcoins. Un mandat d'arrêt a été lancé contre Chen et 43 de ses associés, à Singapour, Hong-Kong et ailleurs dont une trentaine aurait déjà été arrêtée. Au total, 146 personnes et entités liés au groupe Prince sont visés par l'action des US et de la Grande-Bretagne12.

 

 

Selon les chinois, au moins 700 millions de dollars des actifs du Groupe Prince viennent directement des escroqueries en ligne, et l'argent est saisi un peu partout : Hong-Kong a saisi 354 millions, Singapour 116 millions, à Londres des bien immobiliers d'une valeur de 133 millions de $ ont été saisis, et le 4 décembre 2025 la Thaïlande a encore saisi 300 millions de dollars du Prince Group.

 

Une trentaine de personnes a été arrêtée en quelques semaines, mais fin décembre 2025 Chen Zhi reste introuvable. Les mandats d'arrêt visent pour l'instant les circuits financiers, et les journalistes constatent qu'ainsi les politiciens locaux pourtant très proches de Chen sont épargnés.

 

Beaucoup de monde est cependant impacté de près ou de loin par ce scandale, un peu partout en Asie et jusqu'en Europe. Derrière, ce sont des réseaux internationaux qui organisent le trafic humain et gèrent les fraudes. Par exemple, lors des interventions de police dans 5 casinos liés au groupe Jin Bei au Cambodge, en novembre 2025, les nationalités des 23 étrangers arrêtés et sortis de là (ces casinos étaient aussi des sites d'exploitation et de fraudes en ligne) montre l'aspect international du système : Deux Taïwanais et un Malaisien, considérés comme les instigateurs, ont été identifiés. Les autres personnes, six Sri Lankais, sept Pakistanais, deux Philippins, deux Népalais, un Indien, un Nigérian et un Algérien, ont été identifiées comme victimes de l'opération.

Ces casinos sont cités dans la plainte des US comme des sites de fraude.

 

Des dizaines de perquisitions ont été menées ces derniers mois, 168 personnes doivent être jugées prochainement, des milliers ont été libérées des centres d'escroqueries -mais ce n'est qu'une goutte d'eau dans l'océan mafieux de la fraude. Le pays est forcé d'agir par la pression internationale, mais pour que les choses changent il faut aussi nettoyer le paysage politique.

 

Il est évident que pour prospérer aussi bien au Cambodge, ce système est protégé par l'Etat. Un article du site The Diplomat du 25 octobre 2025 précisait : "Début 2025, les opérations d'escroquerie menées depuis le territoire national devraient générer entre 12,5 et 19 milliards de dollars par an, une manne financière intouchable, à l'abri des droits de douane, surpassant largement le secteur du vêtement et représentant une part astronomique du PIB. Contrairement à ce que suggère un rapport de l'ONU publié cette semaine, il ne s'agit pas d'une aberration cybercriminelle ayant "corrompu" l'État ; il s'agit de l'État lui-même."

 

Les fraudes en ligne rapportaient l'équivalent de 60% du PIB du pays en 2022, et cela a probablement augmenté depuis : entre 12 et 19 milliards de dollars par an, alors que la première industrie du pays, le textile, ne représente que 30% du PIB et 9,3 milliards de revenus par an. C'est devenu une industrie plus puissante qu'aucune autre auparavant au Cambodge et cela ne peut pas avoir lieu à l'insu de la classe dirigeante. Selon le rapport du Human Research Consultancy, chaque travailleur exploité dans ce système rapporte en moyenne 350$ par jour.

 

"De même, il est incontestable que le vice-Premier ministre Sar Sokha était l'un des deux principaux co-investisseurs dans la construction de l'un des plus grands complexes d'escroquerie du pays ; que son beau-père possède également au moins un complexe important ; ou que ces entreprises familiales criminelles ont échappé à toute responsabilité, malgré leur forte présence médiatique", explique ce rapport qui met aussi en cause Chen Zhi, autre investisseur du casino Jin Bei.

 

Officiellement, Sar Sokha et Chen Zhi ont cessé leur business commun et la société Jin Bei de l'époque n'a rien à voir avec celle des casinos et du trafic humain d'aujourd'hui.

 

Organigramme du Groupe Prince par le département du Trésor US.

 

Quant au Groupe de travail interministériel de lutte contre les escroqueries lancé en février 2025 suite à de fortes pressions de la Chine, beaucoup de ses membres ont des liens avec l'industrie de la fraude en ligne. Selon le rapport des US, "les documents publics officiels sur la propriété des complexes d’escroquerie constituent peut-être la réfutation la plus accablante à la rhétorique de lutte contre la traite des êtres humains, empreinte de générosité et de collaboration, proposée par le Premier ministre et le vice-Premier ministre lors de la dernière cérémonie cambodgienne de la Journée contre la traite des êtres humains. La défense systématique de ces élites par un vaste appareil d’État complaisant est tout aussi frappante". Une task force contre le cybercrime a été créée en octobre 2025, et au niveau régional les gouvernements se coordonnent pour agir de manière coordonnée. On verra jusqu'où ira le nettoyage.

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On a vu depuis 2022 des opérations médiatiques avec des interventions sur des sites de travail forcés qui ont permis de libérer des dizaines de milliers de personnes au Cambodge, au Laos, en Birmanie. Des centaines de personnes de toute l'Asie ont aussi été arrêtées, des petites mains des réseaux en général, et souvent rapatriées dans leurs pays d'origine pour y être jugés. Par exemple en septembre 2025, la Chine a condamné à mort 11 membres de la famille Ming, accusée d'être au centre d'un système de fraude en ligne, de trafic humain et de blanchiment d'argent installé en Birmanie. Mais certains de ces sites, notamment au Cambodge, ont déjà rouvert plusieurs fois, comme l'a noté Amnesty.

 

De plus, le Human Research Consultancy rappelle que "le mécanisme des "opérations de répression contre les réseaux de trafic d’êtres humains" a historiquement servi deux fonctions principales pour les industries criminelles étatiques :

  1. Atténuer la pression de la communauté internationale, et

  2. Consolider/monopoliser l’activité criminelle entre les mains de l’élite la plus influente.

Ce mécanisme a clairement été déployé à ces fins lors des opérations de répression de 2022 et de l’identification erronée systématique des victimes de trafic d’êtres humains à Sihanoukville (voir chapitre 3 ci-dessus), mais il n’est en aucun cas propre à ce secteur. Le même schéma a également été observé entre 2013 et 2015 en réponse aux pressions internationales visant à lutter contre la crise de la déforestation illégale au Cambodge, facilitée par l’État.

Des opérations de répression ont été promises et menées contre les petites exploitations forestières illégales, et la victoire a été déclarée. Pourtant, le secteur a continué de croître et persiste encore aujourd'hui entre les mains des Cambodgiens les plus influents.

 

Pire encore, ces opérations de répression ne semblent pas avoir été ordonnées pour dissuader l'exploitation forestière illégale, mais plutôt pour permettre à des acteurs hyperconnectés comme Try Pheap, un magnat du bois, d'enchérir sur des lots de grumes saisis aux enchères et ainsi consolider ses propres opérations forestières illégales. Comme indiqué précédemment, un effet de consolidation similaire est facilement observable au niveau du lien entre trafic et escroquerie". Ce schéma est connu : dans les années 1990 – 2000, en Colombie ou au Mexique, les grandes opérations anti cartels ne visaient que certains cartels et permettaient d'éliminer la concurrence.

 

 

Fusion de l'économie souterraine et de l'économie légale 

 

Ce système de fraude, qui se déroule à une échelle industrielle et a intégré la classe dirigeante, se développe fortement depuis 2019 malgré de nombreuses alertes. Le rapport du Human Research Consultancy résume ainsi la situation du pays : "Le CPP [Parti du Peuple Cambodgien] domine le paysage politique et économique intérieur non pas grâce à un consentement populaire à sa légitimité, mais grâce à une répression très efficace et pragmatique de la dissidence intérieure. Cette fonction coercitive est monétisée et maintenue par les activités économiques extractives et prédatrices d'un réseau clientéliste d'élite consolidé, étroitement contrôlé au sommet par Hun Sen et sa famille. Ce réseau, à son tour, s'assure la loyauté des forces de sécurité de l'État, empêchant ainsi l'émergence d'une opposition significative à une stratégie de gouvernement impopulaire"

 

En 2021, la société anglaise basée aux îles Marshall, Connectum limited rachetée un an plus tôt par une businesswoman proche du pouvoir et en particulier de Hun Sen, Hang Sokha, était accusée d'avoir fait transiter des millions de livres d'argent sale. En 2020 Hang Sokha, a pris les rênes d'un conglomérat d'une cinquantaine d'entreprises au Cambodge et dans la région, en remplacement de son mari devenu ministre des Transports13. Le couple a voulu passer au niveau international en achetant une société financière londonienne qui pouvait lui donner un pied dans le système financier occidental, plus restrictif en matière de blanchiment d'argent.

 

En décembre 2021, le média Radio Free Asia (RFA) qui enquête sur ce système, expliquait que "Des données bancaires figurant dans un rapport de police autrichien consulté par RFA révèlent que plus de 7 millions d'euros (8 millions de dollars) issus d'une escroquerie multinationale de type "boiler room" ont transité par les comptes de Connectum entre 2017 et 2019. Un tribunal viennois a condamné le cerveau de cette escroquerie, Gal Barak, à quatre ans de prison en septembre 2020, moins de deux mois avant que Sokha ne prenne la direction de Connectum.

 

Bien que les transactions mentionnées dans le rapport de police soient antérieures au rachat de Connectum par Sokha, elles soulèvent une fois de plus des questions quant à la diligence raisonnable dont le magnat a fait preuve avant de racheter l'entreprise, et quant à ses motivations à acquérir une société aussi manifestement embourbée dans le scandale."

 

Ledit Gal Barak, un Israélien, avait ouvert en Europe de l'Est, notamment à Prague et Pristina, des centres d'appels qui proposaient des produits financiers (interdits en Europe), partout dans le monde, en promettant des gains mirobolants. Ils démarchaient par téléphone ou par les réseaux sociaux, et les victimes ne voyaient jamais la couleur et l'argent des "placements" était détourné. 200 millions d'euros s'étaient ainsi évaporés quand il a été arrêté en janvier 2019 avec un complice, l'Allemand Uwe Lenhoff14. Bizarrement, le web européen semble avoir été nettoyé à son sujet15.

 

Ce système d'esclavage a été dénoncé dès 2022, alors qu'il était encore émergent, par un collectif de cambodgiens qui demandait l'ouverture au niveau international d'une enquête sur ces réseaux. A l'époque, ils estimaient que "plusieurs milliers" de personnes avaient été enlevées pour faire des escroqueries en ligne. Il y aurait en 2025 une cinquantaine de sites où 200 000 personnes sont retenues rien qu'au Cambodge.

 

Quelques opérations de police ont été menées récemment par le Cambodge en partenariat avec d'autres pays, comme la Chine et la Corée du Sud avec laquelle un accord de coopération à ce sujet a été signé début novembre 2025, pour arrêter des mafias dans lesquelles leurs ressortissants sont actifs et libérer les sud coréens qui en sont otages. En effet, ces mafias sont composées de nationaux de différents pays d'Asie, qui semblent prospérer au Cambodge. Ils sont arrêtés par groupes de plusieurs dizaines : 60 sud-coréens expulsés en octobre 2025,

 

En 2025, un rapport du département d'Etat US "Trafficking in person" sur le trafic d'êtres humains épingle le Cambodge et son business de la fraude fondé sur l'exploitation humaine : "Au Cambodge, de hauts fonctionnaires possédaient des propriétés utilisées par des opérateurs d'escroqueries en ligne pour exploiter des victimes par le travail forcé et la criminalité forcée" dit ce rapport. 

 

 

Un système qui pourrit les Etats et s'étend à travers le monde

 

Libération d'un millier d'étrangers retenus dans un centre d'escroqueries au Cambodge en 2024

Le problème est tel que la pression des Etats-Unis s'est accrue d'abord sur les pays vassaux, puis maintenant sur ceux qui sont dans l'orbite de la Chine. En 2023, Interpol en a fait une priorité dans la région. En Indonésie, le gouvernement estime qu'environ 3 millions de citoyens sont impliqués dans l'industrie des escroqueries en ligne16 et a créé une task force interministérielle en avril 2024 pour "éradiquer" cette industrie.

 

Aux Philippines, où le système de jeux off shore (illégaux) a été légalisé en 2016 officiellement pour mettre fin au trafic -en vain évidemment, d'immenses complexes immobiliers dédiés à la fraude ont été créés, des organisations criminelles se sont emparées du secteur, et même si le gouvernement a dû les interdire en 2024, il reste des centaines de sociétés illégalement actives dans ce secteur. "En mai 2023, une descente de police dans les locaux de Clark Sun Valley Hub Corporation à Mabalacat City, dans la province de Pampanga, a permis de découvrir plus de 1 300 personnes travaillant dans des conditions apparemment de travail forcé, dont la majorité étaient des étrangers. Parmi eux, on comptait 428 Vietnamiens, 301 Chinois et 243 Indonésiens", selon le rapport de l'UNDOC d'octobre 2024.

 

Alice Gao à son procès

L'ancienne maire d'une ville des Philippines, Alice Guo, a été accusée d'être une espionne chinoise. Elle a été condamnée à perpétuité en novembre 2025 pour blanchiment d'argent, trafic d'êtres humains et corruption. Avec 7 autres accusés, elle gérait un complexe immobilier avec des casinos et des centres de fraudes en ligne à Bamban où des travailleurs forcés étaient exploités. Plus de 400 millions de dollars US ont transité sur ses comptes bancaires entre 2019 et 2024, puis on a appris qu'elle n'était pas philippine mais chinoise, et avait un faux acte de naissance.

 

Quand les Philippines et la Malaisie ont commencé à sévir à partir de 2015-2016, les mafias se sont surtout installées sous de meilleurs auspices, principalement en Birmanie, au Laos, au Cambodge et en Thaïlande. Et maintenant que ces pays agissent à leur tour, l'Afrique semble devenir une nouvelle terre d'accueil des activités chinoises illégales.

 

Toute l'Asie du sud-est, et même désormais l'Afrique et l'Amérique latine, sont ciblées par les mafias chinoises et le système de fraude, alors que le pays est longtemps resté dans le giron des US, qui ont donc lancé la contre-offensive. La diaspora chinoise y est très importante, de même que le tourisme : ils sont plus de 10 millions en Thaïlande ou en Indonésie, par exemple. En 2023, plus de 4 millions de chinois étaient passés ou vivaient au Cambodge.

 

En Thaïlande aussi la classe politique, moins monolithique qu'au Cambodge mais tout aussi clientéliste, est secouée. En octobre 2025, le banquier et depuis septembre 2025 ministre des Finances Vorapak Tanyawong a démissionné après des révélations reliant sa femme au système de fraude du groupe Prince : elle aurait reçu 3 millions de dollars en cryptos d'u réseau du groupe Prince, pendant que lui participait au comité gouvernemental anti-fraude.

 

Kok An

D'autres personnalités politiques seraient impliquées, les regards se tournent notamment vers Kok An, qui est donc en fuite, et un autre proche de Hun Sen, le magnat et sénateur Ly Yong Phat, "dont les activités sucrières ont conduit à certaines des expropriations les plus violentes qu'ait connues le Cambodge ce siècle, a expulsé des milliers de personnes de leurs terres. Le sucre n'est qu'une branche de son immense portefeuille d'activités, qui comprend des casinos, les médias, les infrastructures et bien plus encore", selon un article du site Global Witness en 2018 17.

 

Il est question d'infiltration du gouvernement thaïlandais par la mafia chinoise, via des intermédiaires et des cadeaux, y compris des cryptomonnaies. En 2022, un scandale a révélé la collusion entre une triade chinoise et la hiérarchie de la police, et les liens de la nièce d'un ancien ministre de la Justice et colonel de police et épouse d'un trafiquant de drogue avec la mafia chinoise ont été exposés. Ils ont été accusés de blanchiment d'argent et d'avoir protégé des activités illégales de la mafia. Chaiyanat Kornchayanant, homme d'affaires et pilier du crime organisé en Chine, est marié avec la colonel Wanthanaree Kornchayanant qui arrangeait ses affaires avec des collègues, contre grasses rétributions. Une centaine de fonctionnaires sont tombés pour complicité dans cette affaire tentaculaire. Cependant, Chaiyanat Kornchayanant, sa femme et 17 autres accusés ont été acquittés en février 2025. Là encore, la corruption aurait joué.

 

Intervention de la police au KK Park en Birmanie en octobre 2025

Plus récemment, un certain Benjamin Mauerberger est mentionné par un média local comme ayant créé des liens "non seulement au sein de la police et des politiciens, mais aussi dans le cercle restreint du Premier ministre, parmi les généraux de l'armée et les régulateurs financiers", et agissant comme "un ministre officieux du gouvernement thaïlandais" 18.

 

Mauerberger se vantait d'avoir des milliards à disposition, distribuait des millions en cryptos à des officiels thaïlandais, et cherchait à développer les cryptos en Thaïlande pour avoir une place financière capable de traiter de grosses quantités de cryptos d'origine douteuse. Et il a de l'entregent : lui aussi se disait encore récemment conseiller de Hun Sen, et depuis des années il est en lien avec les plus hauts responsables thaïlandais.

 

 

Yim Leak

Avec un chinois, Deng Pibing, et Yim leak, fils d'un ancien Premier ministre cambodgien, Mauerberger a ouvert la BIC Bank en 2018 à Phnom Penh, qui a attiré rapidement d'importants capitaux chinois, notamment en provenance des jeux en ligne et des casinos. Avec le covid et leur interdiction au Cambodge, la banque a commencé à manquer de fonds et à avoir des difficultés. La banque servait à faire transiter l'argent des fraudes en ligne vers les comptes de cryptos de Mauerberger qui devait ensuite le blanchir en le faisant transiter sur divers comptes cryptos puis reconvertir ces cryptos en argent injectable dans l'économie 19.

 

 

Puis la 1ère ministre, Paetongtarn Shinawatra, fille d'un ancien Premier ministre destitué en 2006 dont Mauberger se vante de financer le retour et d'avoir mis en place sa fille, a été destituée en août 2025 car jugée trop proche de Hun Sen qui a fini par la compromettre en laissant fuiter l'enregistrement d'un appel téléphonique, mais elle reste en place pour un an. Elle a dissous l'assemblée, pendant qu'un conflit territorial dont l'intensité monte en même temps que le scandale Prince oppose la Thaïlande au Cambodge. Le 12 décembre 2025, la Thaïlande a même bombardé des casinos à la frontière où des escroqueries sont menées, alors que des gens s'y trouvaient certainement. 

 

Il est clair que ce conflit est bien pratique pour détourner l'attention des populations et monopoliser la couverture médiatique avec autre chose que la corruption et les escroqueries. Le conflit, militaire, a commencé à dégénérer, par exemple avec des survols d'avions de guerre au-dessus du centre du pays, la fermeture de la frontière qui impacte autour de 2 millions de cambodgiens qui travaillent en Thaïlande, la rupture de l'approvisionnement en carburant de la Thaïlande vers le Laos etc. Les hostilités ne semblent pas près de s'arrêter.

 

En s'affranchissant de l'influence occidentale pour rentrer dans le giron chinois, la caste dirigeante cambodgienne n'a plus à composer avec la société civile, réduite au minimum. L'opposition politique, les médias, les associations environnementales, les syndicats sont réprimés. Des activistes ont été tués, d'autres sont emprisonnés. De nombreux médias d'influence occidentale ou d'opposition ont été fermés ou vendus à des proches du pouvoir. La situation se dégrade rapidement depuis 2014, et surtout depuis le covid.

 

En Birmanie, la junte militaire au pouvoir depuis le coup d'Etat de 2021 profite et facilite le système de travail forcé et de fraude, en particulier le long de la frontière avec la Chine, qui soutient le régime. Comme au Cambodge, une bonne partie de la caste dirigeante semble impliquée et la Chine réagit avec des procédures judiciaires depuis 2023. D'anciens leaders comme Bai Suocheng et son fils Bai Yingcang, qui régnaient sur la ville-casino du Laukkai dans la zone autonome du Kokkang, viennent d'être condamnés à mort en novembre 2025 à la suite d'une procédure lancée par la Chine, qui fait officiellement pression sur la junte militaire pour mettre fin à ce système.

 

Ainsi, selon le site Global Initiative against transnational organized crime, "En coordination avec divers groupes armés birmans et la Thaïlande, la Chine a orchestré une vague de rapatriements. Rien qu’en 2024, les tribunaux birmans ont inculpé plus de 78 000 personnes pour escroquerie en ligne, soit une augmentation de près de 54 % par rapport à l’année précédente […] Au total, la répression chinoise a abouti à la condamnation de plus de 120 000 personnes depuis début 2023. Cependant, un nombre important d'entre elles ont été libérées, et certaines dirigent désormais en Chine des opérations d'escroquerie clandestines à petite échelle, ciblant des ressortissants étrangers de nombreux pays, dont les États-Unis, l'Inde et le Japon".

 

En novembre 2025, un mafieux chinois qui a développé une ville dédiée aux casinos et aux jeux en Birmanie à la frontière avec la Thaïlande et dans les pays voisins, notamment au Cambodge, She Zinjiang, a été extradé vers la Chine malgré ses tentatives d'y échapper. Il a peut-être eu le tort d'expliquer qu'il était un agent du PCC pour lequel il espionnait et menait des opérations d'influence dans les pays voisins, et d'être un concurrent de Wan Kuok Koi en Birmanie.

 

Golden Triangle Special Economic Zone au Laos

Au Laos, la zone frontalière avec la Chine (la Golden Triangle Special Economic Zone20) où sont aussi installés de nombreux centres d'escroquerie et de travail forcé était encore en 2022 tenue par une triade. Comme Sihanoukville puis Phnom Penh, cette "zone" ressemble à un Disneyland bling bling pour chinois. Des chinois sont régulièrement arrêtés ces dernières années, dans le cadre d'une lutte très médiatique contre ce système, et des milliers de personnes sont libérées de ces centres.

 

En face, les occidentaux, derrière les US qui se sentent menacés par ce système de fraude et de blanchiment dont ils évaluent le chiffre d'affaire annuel à 200 milliards, ont décidé de réagir par divers canaux (ONG, justice, finances, diplomatie, médias...). La mafia chinoise qui tire les manettes est clairement ciblée. La Chine lutte contre sur son territoire, mais a tendance à le permettre à sa périphérie. Jusqu'à quel point laisse-t-elle faire ces mafias ? Les encourage-t-elle ? Permet-elle à ce système de prospérer.

 

Un rapport de la US-China Economic and Security Commission publié en juillet 202521 relevait que les Américains sont désormais les principales cibles d'escroqueries en ligne, et notait entre autres que :

  • « Les criminels chinois à l'origine de ces centres d'escroquerie ont tissé des liens – parfois manifestes, parfois plus discrets – avec le gouvernement chinois en adoptant une rhétorique patriotique, en soutenant l'initiative chinoise des Nouvelles Routes de la Soie (BRI) et en diffusant une propagande pro-Pékin à l'étranger. De ce fait, les organisations criminelles chinoises se sont étendues à toute l'Asie du Sud-Est, bénéficiant au minimum d'un soutien implicite de certains membres du gouvernement chinois. »

  • « La prolifération de ces centres d'escroquerie liés à la Chine en Asie du Sud-Est alimente la corruption et la violence, compromet la capacité des gouvernements de la région à contrôler ce qu'il se passe sur leur territoire et favorise le trafic d'êtres humains. »

  • "La Chine exploite le problème des centres d'escroquerie pour accroître son influence sur les gouvernements d'Asie du Sud-Est, mener des opérations de renseignement et d'influence, et étendre son emprise sécuritaire dans la région".

 

Selon les US, les centres d'escroquerie servent à Pékin à déployer son appareil de sécurité. Apparemment, certains de ces centres aux Philippines, par exemple situés juste à côté d'une base militaire US, étaient liés à l'espionnage par la Chine. C'est aussi, au Cambodge, en Birmanie, au Laos, en Thaïlande, un prétexte pour déployer ses forces de sécurité sur place22, officiellement pour mener des opérations de grande envergure contre ces sites d'escroqueries.

 

 


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Ce dossier des escroqueries en ligne et du système mafieux qui se répand avec n'est pas à prendre à la légère, même en Europe où ce système a déjà fait des fortunes sans toutefois aller jusqu'à l'esclavage, car des quantités d'argent doivent être blanchies. Le terreau est de plus en plus fertile pour la corruption, et des milliards sortent chaque année pour être directement versées à des brouteurs ou à ces mafias (5 milliards estimés en 2024 en france). 

Au-delà, on comprend que le problème est d'ordre géopolitique : les mafias chinoises contribuent à l'influence chinoise sur la région par la corruption et par les investissements massifs qu'elles peuvent réaliser dans des pays où les populations restent pauvres et n'ont pas les moyens de jouer le jeu capitaliste. Il s'agit aussi de milliards qui alimentent une économie à la fois légale et illégale, qui renforcent la capacité d'investissement du "camp chinois", d'où la menace pour les US.

 

 

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1Je recommande à ce sujet les livres Triades. La mafia chinoise à la conquête du monde d'Antoine Vitkine, (Tallandier, 2025) et The Chinese mafia. Organized crime, corruption, and extra-legal protection de Peng Wang (Oxford University Press, 2017).

2Hun Sen, qui a rejoint les Khmers Rouges dès 1970 et a rejoint les Khmers Rouges anti Pol Pot au Vietnam au moment des purges dans les Khmers Rouges en 1978, est resté 1er ministre sans discontinuer de 1985 à 2023. Depuis 2006 il est aussi prédisent du parti hégémonique, le Parti du Peuple Cambodgien.

3Chhay Rithisen, ministre du Développement rural fils de l'ancien ministre de la Planification Chhay Thorn, Sâr Sokha ministre de l'intérieur, fils de l'ancien ministre de l'Intérieur Samdech Krala Hom Sar Kheng, Hun Many, frère d'Hun Manet et ministre de la fonction publique, Peng Ponea, ministre des Travaux publics et des Transports, fils de l'ancien ministre de la Politique intérieure, Men Sam An, . Eang Sophalleth, ministre de l’Environnement, gendre de l'ancien ministre de l'Aménagement du territoire, Chea Sophara, Bin Trachhey, ministre du Plan, fils de Bin Chhin, l'ancien ministre en charge du Bureau du Conseil des ministres, Dith Tina, ministre de l'Agriculture, des Forêts, de la Chasse et de la Pêche, secrétaire d'État au ministère des Mines et de l'Énergie de 2014 à 2022. Il est le fils de l'ancien président de la Cour suprême, Dith Munty, Châm Nimul, ministre du Commerce : fille de l'ancien ministre du Cabinet et ministre du Commerce de longue date, Cham Prasidh… La liste n'est pas exhaustive.

4La forêt primaire couvrait 70% du territoire dans les années 1970, 3% en 2007. En 2015 le pays était n°1 de la déforestation.

5La Chine a interdit les jeux en ligne et les casinos sur son terrtiroire en 2018, les considérant comme une menace nationale responsable de la sortie du pays de 145 milliards de dollars chaque année. Comme les casinos servent à blanchir l'argent des mafias, celles-ci ont ouvert des casinos en périphérie de la Chine, et ont ciblé Sihanoukville dans les années 2010. Elles ont construit des hôtels, des immeubles, des casinos apprécisés des touristes chinois et des mafieux. La criminalité, essentiellement chinoise, y a explosé. Au Cambodge, les paris sont en principe interdits pour les Cambodgiens depuis 1996 et les jeux en ligne depuis 2019.

6Cet accord a été passé en prévision de la rétrocession à venir de Hong-Kong en 1997, macao en 1999 et elles sont occupées aujourd'hui à soutenir, comme à Taïwan, les partis défendant la réunification avec la Chine (car ces iles ont des statuts spéciaux qui ne conviennent ni à la Chine, ni aux indépendantistes / démocrates.

7Les équipes d'Amnesty sont allés voir plus de 50 centres d'escroqueries au Cambodge, surtout à la frontière avec la Thaïlande et pas loin de celle avec le Vietnam, et évoque dans un rapport de 2025 une « complicité de l'Etat dans les exactions commises par les bandes criminelles chinoises ».

8Il faut noter que l'insdutrie du cinéma en Asie est vérolée par les mafias, qui y voient autant un moyen de redorer leur blason que de blanchir de l'argent.

9Chen Zhi vient de Fuzhou, une grande ville en face de Taiwan, lieu de refuge des triades.

10De 2009 à 2023, la liste des personnes ayant obtenu la nationalité a été publiée, avec dedans des criminels connus. Depuis cette liste n'est plus publiée.

11Outr Sar Sokha, Jin Bei avait 4 co-directeurs (Chen Zhi, Ing Dara, Zhu Jack et Guy Chhay). Les quatre codirecteurs sont cités comme complices présumés par les US.

12Les sociétés Ableton Prestige Global Limited et Amiga Entertainment basées à l'île de Man, où travaillaient des dizaines de chinois, ont été perquisitionnées en mars 2024. Elles sont soupçonnées de participer au système de blanchiment d'argent de la fraude organisée par la Groupe Prince et de permettre son rabattement vers l'Europe.

13Son mari Ing Bun Hoaw, s'est construit une fortune dans les affaires à partir de la fin de la dictature dans les années 1990, en se rapprochant de Hun Sen et du Parti du Peuple Cambodgien (PPC), dont il a ensuite gravi les échelons. Grâce à son carnet d'adresses, il a obtenu la concession de la route Phnom Penh - Sihanoukville pourtant construite et rénovée par les US et y a mis des péages. Comme chez nous avec Villepin et les autoroutes.

14Lenhoff avait créé un empire de fraude par téléphone ou en ligne et de blanchiment à travers l'occident. L'argent passait notamment par des structutres qui avaient pignon sur rue comme le système de paiement hollandais Payvision (en cours de dissolution depuis 2021) ou la banque hollandaise ING. Lenhoff a été retrouvé mort dans sa cellule dans la prison de Sarrebruck en mai 2020 (à 57 ans).https://c4ads.org/wp-content/uploads/2021/06/ZonedOut-Report.pdfi

15En utilisant un VPN on accède à certains articles pour lesquels une page d'erreur apparaît avec le google français.

16Rapport de l'UNDOC (United Nations Office on Drugs and Crime), Transnational Organized Crime and the Convergence of Cyber-Enabled Fraud, Underground Banking and Technological Innovation in Southeast Asia: A Shifting Threat Landscape, publié en octobre 2024.

18« America 's New ennemy : the Chinese crypto cartel buying states to fight the US », du 11 décembre 2025, sur le site Whale Hunting.

19Selon Whale hunting, qui a longuement enquêté sur Mauerberger, lui et Yim Leap ne se contentaient pas de prélever 20% sur les transactions et gardaient parfois tout l'argent.

20Cette zone est gérée par ZhaoWei, un chinois propriétaire du Kings Romans Group, soupçonné par le Trésor US d'être à la tête d'une organisation criminelle transnationale faisant dans la drogue, la fraude, le trafic d'espèces protégées et la prostitution, y compris de mineurs. Les Zones Economiques Spéciales abritent des investissements chinois en très large majorité, et abritent des casinos, des jeux, des centres de fraudes. Ce sont des zones de non droit où des sociétés de sécurité privées chinoises règnent aux côtés des triades, avec l'accord des autorités locales corrompues.

Au sujet de ces sociétés de sécurité chinoises, dont la présence ne cesse de se renforcer le long des Routes de la Soie et sont directement sous le contrôle de Pékin, un article de juin 2021 sur le site Africa Center expliquait "5 000 sociétés de sécurité immatriculées en Chine, qui emploient 4,3 millions d’anciens militaires de l’APL et de la Police armée du peuple. Vingt de ces sociétés ont une autorisation d’exploitation à l’étranger, et elles déclarent employer 3 200 vacataires, encore plus que les déploiements de maintien de la paix de l’APL – qui se montent à environ 2 500 militaires. Le nombre réel de prestataires chinois en Afrique est certainement encore bien plus élevé. Beijing DeWe Security Service et Huaxin Zhong An Security Group emploient 35 000 vacataires dans 50 pays d’Afrique, de l’Asie du Sud, du Moyen-Orient et en Chine. Overseas Security Guardians et China Security Technology Group emploient 62 000 personnes dans les mêmes régions. Au Kenya, DeWe emploie environ 2 000 vacataires de sécurité pour protéger uniquement la ligne de chemin de fer à voie normale de Mombasa à Nairobi et Naivasha, qui a coûté 3,6 milliards de dollars".

21 « China’s Exploitation of Scam Centers in Southeast Asia », US-China Economic and Security Commission, 18 juillet 2025.

22Des accords ont été signés dans ce but : accord China – Laos le 25 mai 2023, accord Cambodge- Chine en septembre 2024 lors d'une visite à Pékin du ministre de l'Intérieur Sar Sokha, et en janvier 2025 accord Chine – Cambodge, Laos, Birmanie, Thaïlande, Vietnam pour renforcer la coopération en matière de renseignement afin de lutter contre les centres de fraude (scams centers). Un accord a été passé avec la Thaïlande pour laisser la police chinoise y intervenir loe long des frontières (où se trouvent la grande majorité de ces centres).

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