Bilderberg & Co : le lobbying de l’European Round Table à Bruxelles

Pour rendre plus concrète l’influence de certains lobbies sur nos vies quotidiennes et notre avenir, il semble important d’examiner des cas concrets. Au niveau européen, la Commission européenne a l’initiative des lois, c’est donc auprès d’elle que la plupart actions de lobbying sont menées, sans que cela ne choque personne, bien au contraire. L’ERT est donc l’un de ces groupes de pression, encore que le terme «pression» semble inapproprié tant les liens avec la Commission sont étroits. Mais la construction européenne elle-même a été influencée par ce groupe de lobbies, dans un sens uniquement libéral, et ce, malgré les résultats économiques peu concluants de ces politiques.

L’éducation vue par l’ERT et consorts

Qui a cru que l’éducation était le problème des États, des enseignants et spécialistes de l’éducation ? Désormais ce sont les lobbies et les concentrations de lobbies telles que l’OCDE ou la Commission européenne qui s’en chargent, mais pas pour garantir un enseignement digne de ce nom et donner une culture aux élèves, non, juste pour répondre aux « besoins » des entreprises. Et comme par hasard, le principal protagoniste de cette « modernisation de l’enseignement » est un des lobbies les plus liés au Bilderberg, c’est-à-dire l’European Round Table (ERT)[1].

Tout commence en 1989[2], quand l’ERT rédige un rapport intitulé « Éducation et compétence en Europe »[3], expliquant que « L’éducation et la formation sont considérés comme des investissements stratégiques vitaux pour la réussite future de l’entreprise ». Voilà une affirmation qui oriente dans une nouvelle direction le débat sur l’enseignement. L’objectif, donc, est l’avenir des entreprises. Plus loin dans le rapport, on déplore le fait que celles-ci n’ont pas assez d’influence sur les programmes et que les enseignants n’ont qu’une « compréhension insuffisante de l’environnement économique, des affaires et de la notion de profit ». Ce sont donc ces mêmes entreprises qui sont le plus à même d’éclairer les élèves sur cette « notion de profit », et non des enseignants pourtant formés à inculquer aux élèves une vision relativement globale du monde.

Enfin, l’idée d’un enseignement à distance est préconisée, reprise l’année suivante par la Commission européenne qui juge un tel enseignement plus « rentable ». À partir de là, toujours en suivant les préconisations faites par l’ERT dans ses « rapports », on équipe les établissements en ordinateurs, pas pour les former à l’informatique en elle-même, mais pour familiariser les élèves avec l’interface informatique. Conséquence non négligeable de cette introduction à grand frais de l’informatique à l’école, les élèves seront aptes à utiliser les nouveautés électroniques et informatiques lancées sur le marché.

La même ERT revient à la charge dans un nouveau rapport en 1995, affirmant que « L’éducation doit être considérée comme un service rendu [...] au monde économique. », et que « Les gouvernements nationaux devraient envisager l’éducation comme un processus s’étendant du berceau au tombeau ». Vaste programme...

L’idée de « la formation tout au long de la vie » est immédiatement reprise par la Commissaire - socialiste - Édith Cresson en 1995[4], avec en prime une sorte de carte de compétences évaluées hors du contrôle de l’État, que chaque élève/futur salarié traînerait avec lui comme jadis le livret ouvrier. Bien évidemment, cette « formation » se fait via internet grâce à des logiciels spécialement conçus par des entreprises privées... De fait, on ne parle plus de savoirs mais de « compétences », quantifiables et immédiatement fonctionnelles quand l’élève/salarié arrive sur le marché (du travail)[5]. De même, la pédagogie est une notion à oublier, perçue comme inutile puisque le système éducatif sera uniquement destiné à effectuer un tri entre les futurs cadres, et la future main-d’œuvre.

En 1998, l’OCDE considère[6] que les enseignants ne sont pas indispensables à « la formation tout au long de la vie », des « prestataires de services éducatifs » faisant l’affaire. La même année, la Commission, dans le rapport Reiffers, considère que « le temps de l’éducation hors école est venu et que la libération du processus éducatif rendue ainsi possible aboutira à un contrôle par des offreurs d’éducation plus innovants que les structures traditionnelles ». Plus loin dans le même rapport on peut lire : « Même à l’intérieur des établissements scolaires, l’individualisation plus marquée des modes d’apprentissage - qui sont flexibles et induits par la demande - peut être considérée comme supplantant les formules trop lourdes et dominées par l’offre. Elle annonce le déclin consécutif du rôle des enseignants, dont témoigne aussi le développement de nouvelles sources d’apprentissage, notamment par le biais des TIC (Technologies de l’information et de la communication, à savoir l’informatique) et de ressources humaines autres que le corps enseignant ». Cette analyse remet en cause l’école telle qu’on l’a toujours connue, avec un instituteur ou un professeur à qui on pouvait poser des questions, et qui suivait plus ou moins le parcours des élèves. Comment étudier les langues devant un ordinateur ? Comment apprendre la réflexion philosophique avec ses subtilités, face à un écran ? Comment récupérer à temps les élèves qui décrochent ?

Ensuite, la notion de privatisation (on dit « autonomie » ou « partenariat public-privé ») s’installe avec ses corollaires : augmentation des frais de scolarité à la charge des étudiants, et retrait étatique dans la gestion du système scolaire. Tout est possible, puisque Maastricht a permis la libéralisation complète de la « prestation de services ». Mais il semble toutefois qu’avant même la signature de l’Accord général sur le commerce des services (AGCS, qui prévoit la libéralisation complète des services), l’Europe - 1er exportateur de services à l’époque - ait poussé à la libéralisation de l’enseignement auprès du GATT (la première version de l’OMC), afin que ce secteur figure dans la liste des services visés par l’AGCS[7], la Commission s’engageant même à ne prendre aucune mesure qui puisse entraver l’arrivée de fournisseurs de services privés dans l’enseignement, du primaire au supérieur, tout en cherchant aussi à préserver le secteur public[8]...

Et de toute manière, la qualité de l’enseignement donné au commun des mortels importe peu, puisque les emplois qui seront crées seront en grande partie des emplois non qualifiés. Une étude prospective américaine a calculé que 60 à 65 % des futurs emplois ne nécessiteront aucune formation préalable, et sur les 30 emplois qui auront la plus grande croissance en volume d’ici à 2011, 19 ne nécessiteront aucune qualification, et 9 seulement requiéront un diplôme universitaire[9]. En France, le nombre d’emplois non qualifiés est reparti à la hausse depuis le milieu des années 90, d’où l’idée de Sarkozy de lancer l’apprentissage dès 12 ans pour ceux qui ne suivent pas bien dans le système scolaire...

En 1998, l’OMC produit elle aussi un rapport, sur la libéralisation de l’enseignement, considérant comme une « barrière (...) l’existence de monopoles gouvernementaux et d’établissements largement subventionnés par l’État ». On commence même à avoir des facs IBM- Microsoft notamment en Belgique, ou en France des diplômes appelés « licences professionnelles » hyper spécialisés et dont les programmes, l’enseignement et le financement sont en partie assurés par les entreprises. Créées par Allègre lorsqu’il était à l’Éducation nationale et mises en place en septembre 2000 via un « partenariat » avec les entreprises, elles sont plus de 1 600 à l’heure actuelle avec un taux de réussite à plus de 80 % la première année, taux incroyablement élevé pour des études qualifiées de « supérieures ». En 2004, à Lille, il y en avait déjà 80 différentes, à Créteil, Metz, Lyon une soixantaine, et 34 000 élèves suivaient ces formations en 2004- 2005... À la rentrée 2006, il y avait 1 438 formations menant à 48 licences professionnelles, voilà pour l’ « harmonisation européenne », donc, même si au niveau national point d’harmonisation. Il n’y est bien sûr pas question de culture ou même d’un enseignement économique digne de ce nom. Où est la cohérence de diplômes aussi spécialisés alors que le discours ambiant est focalisé sur la « flexibilité » ?

Il y a même en Angleterre un indice boursier de l’éducation (le « UK education and training index »), qui a augmenté de 240 % entre son lancement en 1996 et 2000, ce qui est bien supérieur aux indices évaluant les marchés traditionnels, preuve de l’importance des bénéfices potentiels dans le secteur.

En 2000, au sommet de Lisbonne[10] (qui fait de la compétitivité la priorité de l’Europe), l’objectif est clairement défini : « L’objectif central des systèmes éducatifs est d’aider l’Europe à devenir l’économie de la connaissance la plus compétitive ». Cette notion de compétitivité a été si bien assimilée par certains que des PDG se retrouvent présidents d’université, à l’instar du PDG de Pétrofina, Patrick de Cornélis, membre de l’ERT et accessoirement président de la réputée université catholique de Louvain, en Belgique.

Au final, ce processus est uniquement au service des entreprises qui pourront faire du chiffre dans l’éducation et formater les futurs consommateurs. À côté de cela, les inégalités vont se creuser davantage du fait des coûts de l’enseignement. L’éducation sera chère, et inabordable dans le supérieur pour une partie de la population. Pour les autres, il restera les licences professionnelles, et des cours formatés selon l’envie des entreprises. Si en plus de cela l’État n’investit plus du tout dans le système scolaire, les plus pauvres auront le choix entre se ruiner ou faire subir un enseignement minimaliste à leurs enfants, suivi essentiellement devant un ordinateur. Pour l’université, la recherche et les investissements privés seront bien évidemment orientés vers les filières jugées « rentables » à court et moyen terme, et il y a fort à parier que les thésards en sciences sociales et humaines auront beaucoup de mal à survivre (ce qui est déjà largement le cas)...
De plus, il faut rappeler que les besoins d’une entreprise à un moment donné ne sont pas les mêmes dix ans plus tard, et les formations risquent de devenir obsolètes. C’est déjà ce qui est arrivé en France avec certains BTS, lancés et promus en grande pompe pour fournir de la main-d’œuvre à peu près qualifiée à des entreprises qui, lorsque les étudiants ont terminé leur cursus en informatique, se sont retrouvées en pleine explosion de la bulle internet, les laissant sur le carreau.

Ainsi, l’école de demain formera des consommateurs prêts à utiliser les dernières trouvailles informatiques et électroniques, de futurs salariés ultra flexibles, mais certainement pas des citoyens conscients du monde qui les entoure.

L’Europe vue par l’ERT

David Rockefeller est l’un des deux fondateurs du groupe Bilderberg, puis de la Commission Trilatérale et du Council on Foreign Relations. En 1991, devant la Commission Trilatérale, il déclare que "la souveraineté supranationale d’une élite intellectuelle et de banquiers est préférable au principe d’autodétermination des peuples”... Sa langue aurait-elle fourché ? Que nenni, il récidive en 1999 : interviewé par Newsweek international, il dit que “Quelque chose doit remplacer les gouvernements, et le pouvoir privé [lui] semble l’entité adéquate pour le faire”. [11]

Comme par hasard, on constate qu’à chaque crise, un lobbie se met en place : en 1954, après l’échec de la Communauté européenne de défense, la Bilderberg est constituée et insuffle l’idéologie libérale que l’on retrouvera trois ans plus tard dans le traité de Rome, qui n’assure qu’une Union économique et non politique. En 1973, c’est la crise économique notamment grâce à l’OPEP qui augmente de 400 % le prix du baril. Et là, on assiste à la naissance de la Trilatérale, organe réunissant toute une clique de caciques de l’économie et de la politique mondiales.

Enfin, en 1983, c’est encore une crise économique qui incite à la création de l’ERT, au moment où Reagan et Thatcher sont en train de faire appliquer leurs politiques libérales : recul du rôle de l’État, privatisation des services publics, politique d’austérité budgétaire... Le jour de la création de l’ERT, celui qui n’est encore que vice-président de la Commission européenne (mais aussi et surtout membre et futur président du Bilderberg, à partir de 1999), le vicomte belge Étienne Davignon, est présent. Puis l’Acte unique est immédiatement lancé, supprimant les barrières à la circulation des marchandises en Europe.

Cet acte est la concrétisation de la volonté du Bilderberg : en 1984 la Commission sort un texte sur la limitation des barrières commerciales, mais l’ERT le juge trop frileux. Le PDG de Philipps Wisse Dekker propose donc un calendrier afin d’abolir toutes les barrières au libre commerce qui existaient dans l’Union européenne[12], et l’ERT envoie ensuite son propre rapport ("Europe 1990 : un agenda pour l’action") aux chefs d’État et de gouvernement ainsi qu’aux fonctionnaires de la Commission. Juste après, le commissaire à l’Industrie rédige son Livre blanc, reprenant exactement les recommandations de l’ERT, qui sert de base pour l’Acte unique de 1986.[13] Jacques Delors a fait exactement la même chose en reprenant toutes les recommandations de l’ERT dans son Livre blanc sur la croissance et la compétitivité. C’est ce même Jacques Delors qui était encensé par la secrétaire adjointe de l’ERT, Caroline Walcot, évoquant l’embellie des relations entre la Commission et l’ERT sous la présidence du fameux socialiste.

Dans le but de parvenir rapidement à une Union économique et monétaire (UEM) impliquant que les États laissent la gestion de leur politique monétaire à une ou des institutions supranationales, cinq multinationales de l’ERT (Solvay, Total, Rhône Poulenc, Fiat et Philips, dont des représentants sont régulièrement conviés aux réunions du Bilderberg) créent en 1987 l’Association pour l’union monétaire européenne (AUME) - financée par la Commission- bien qu’officiellement ce soit Giscard qui en ait eu l’initiative.[14] C’est l’UEM qui a mené aux traités de Maastricht en 1992, et d’Amsterdam en 1997, au Pacte de stabilité, à la mise en place d’une Banque centrale européenne privée et indépendante des États, et enfin à l’euro[15].

L’AUME est actuellement dirigée par le vicomte Davignon (président du Bilderberg depuis 1999). Bertrand de Maigret, secrétaire général de l’AUME, a expliqué en mars 1997 à quel point les relations sont simples et cordiales entre son lobbie et la Commission : « Ils nous appellent, nous les appelons, nous les voyons, nous discutons des problèmes. Ils sont très souples. Je ne fais pas partie de ceux qui critiquent l’administration de la Commission [européenne]. Ils sont très ouverts au dialogue, au moins en ce qui concerne le monétaire. »

Il faut à ce stade préciser que le projet d’union monétaire date au moins du début des années 60, quand un dénommé Robert Marjolin intervient dans la politique européenne. Il a rejoint Jean Monnet aux États-Unis pendant la guerre, a été mis par lui à la tête de l’Organisation européenne de coopération économique (OECE) et a fini sa carrière aux comités d’administration de multis comme la Royal Dutch Shell (qui appartient aux prince Bernhard, fondateur du Bilderberg, et à la reine des Pays-Bas) ou la Chase Manhattan Bank (à Rockefeller, autre fondateur du Bilderberg, membre de la Trilatérale et du Council on Foreign Relations). Marjolin pond en 1962 son «  Programme d’action pour le deuxième étage de la Communauté économique européenne (1962-65) », qui préconise déjà une union économique et monétaire[16].

En 1968, sort un « Mémorandum pour une action communautaire dans le domaine monétaire », prescrivant que les États ne prennent aucune mesure concernant la parité de leur monnaie sans consulter les autres, ainsi que la définition d’une « unité de compte devant être utilisée dans toutes les actions de la Communauté ayant besoin d’un dénominateur commun », c’est-à-dire une monnaie commune. Et en 1969, Raymond Barre (futur membre de la Trilatérale et ami proche de Marjolin) fait son propre mémorandum, reprenant et dépassant les préconisations de celui de 1968 : renforcement de la coordination dans les politiques économiques, surtout en ce qui concerne la production, l’emploi, les salaires et la balance des payements, obligation faite aux États de consulter préalablement les autres avant de mener des politiques économiques, progression dans la création d’une politique économique européenne.

Le projet d’UEM stagne dans les tiroirs jusqu’à l’arrivée de Jacques Delors à la présidence de la Commission en 1985. C’est lui qui avait incité Mitterrand à faire son « tournant libéral » en 1983, et à mener des politiques d’austérité budgétaire. Le Plan Delors, préparé uniquement par les banquiers de la BCE et lancé en 1989, reprend les préconisations du Programme d’action de 1962, mettant en place une Banque centrale européenne indépendante des États et un processus par étapes devant aboutir à une monnaie unique et à une « concurrence libre et non faussée », grandes revendications des milieux banquiers et industriels. En outre, ce Plan préconise la « flexibilité des salaires et la mobilité de la main-d’oeuvre », ainsi que la fin des aides de l’État à certains secteurs.

Mais revenons à l’ERT, qui se soucie ensuite, comme elle le réclame dans un rapport de 1991 sobrement intitulé « Remodeler l’Europe », de doter ladite Europe (ce « nain politique » dixit le rapport) d’une structure politique et de « principes directeurs » efficaces[17], notamment pour mener une politique étrangère tout aussi efficace, ainsi que l’union monétaire.

Et puis c’est la « compétitivité » qui passe à l’ordre du jour, concrétisée avec le sommet de Lisbonne qui l’érige en priorité pour l’Europe. Depuis, 60 % des emplois crées en Europe sont des temps partiels, les services publics sont systématiquement privatisés, la part des « coûts » salariaux est passée de 75,3 % en 1981 à 66,2 % en 2006[18], ce sont autant de rémunérations supplémentaires pour les patrons et actionnaires. Soucieux depuis longtemps de la « compétitivité », l’ERT suggère en 1993[19] à la Commission de mettre en place un « conseil de compétitivité » : en 1995 un « groupe consultatif de compétitivité » est crée, avec 4 membres de l’ERT sur un total de 13 personnes[20]. Dans ce rapport de 1993, l’ERT préconise la libéralisation des télécommunications, des transports et de l’énergie, et une « harmonisation » des régimes fiscaux des pays européens.

Ceci n’est qu’un bref résumé de l’influence de l’ERT sur la construction européenne, qui comporte de nombreuses ellipses. Mais différentes études menées par des universités encore indépendantes ou par des groupes de recherche sur le lobbying ont mis à jour ces connivences, ainsi que les processus d’influence sur les institutions. Effectivement, le lobbying consiste à influencer notamment les pouvoirs publics, et l’on pourrait discuter de la légitimité de telles actions pendant longtemps. Cependant, il apparaît que les représentants des populations se bornent à recopier les préconisations de ces lobbies, qui eux ne sont pas là pour représenter l’intérêt général mais celui des entreprises pour lesquelles ils travaillent. Il y a donc un problème de démocratie évident dans le processus de décision, puisque les citoyens ne sont pas informés de ces tractations.

Autres cas de lobbying

Prenons rapidement l’exemple des retraites : en 2002, pendant la campagne électorale, Chirac évoquait leur financement par des fonds de pension, mais heureusement pour nous il y a eu le scandale Enron (et Worldcom dans la foulée) entre-temps. Les comptes trafiqués de l’entreprise ont été mis à jour, l’action a chuté, et les fonds de pension d’Enron ont tout perdu... Mais cette superbe idée n’est pas venue toute seule dans le chef du grand corrézien. Trois ans plus tôt, l’UNICE a soufflé l’idée de promouvoir des « régimes de retraite complémentaires financés par des fonds privés » à la Commission[21], qui a immédiatement sorti des rapports allant dans ce sens et mis sur place des groupes de travail et autres comités pour se pencher sur la question. De plus, de nombreux lobbies tels que l’Association européenne des régimes de retraite complémentaires (EFRP) qui représente les fonds de pension privés, la Fédération européenne des fonds et sociétés d’investissement (FEFSI), le Comité européen des assurances (CEA), etc., se sont installés à Bruxelles pour défendre l’option des fonds de pension[22], mais aussi les assurances privées en matière de santé. Ceux-ci ont su trouver une oreille attentive du côté des commissaires, notamment Fritz Bolkestein commissaire attaché au Marché intérieur et aux services, et accessoirement président de l’Internationale libérale de 1996 à 1999.

L’ERT, de son côté, n’a pas chômé non plus. Avant le sommet de Lisbonne en mars 2000, elle sort le rapport alarmiste « European Pensions, an appeal for reform », considérant le financement public des retraites comme un frein à la sacro-sainte compétitivité, qui justement était l’axe principal des discussions de Lisbonne. Il préconise aussi d’augmenter l’âge de la retraite, et de pousser les gens à économiser durant leurs années de travail pour se faire un bas de laine... Ce rapport, comme d’habitude, a été très bien reçu par la Commission, dont Romano Prodi (invité plus tard par le Bilderberg) était alors le président. En octobre 2000, la directive « fonds de pension » sort des tiroirs, validée un an plus tard par le Parlement, encore grâce à un intense lobbying, mais cette fois à Strasbourg.

 

Mais la directive n’allait pas assez loin, donc l’ERT s’est remis à faire des rapports toujours très objectifs, cette fois avec la très libérale Fondation De Benedetti, pour expliquer à la Commission qu’un financement public des retraites n’est pas viable. Ces rapports sont largement repris dans les grands médias libéraux (les mêmes qui viennent régulièrement aux réunions du Bilderberg, c’est-à-dire le Financial Times, l’Economist, Les Echos, etc.) histoire de faire ce que désormais on appelle de la « pédagogie » auprès des citoyens, au moins une partie d’entre eux...

Autre exemple : la fameuse directive REACH (Registration, Evaluation and Autorisation of Chemicals) lancée en 1999, qui avait bien une raison d’être puisque la quasi-totalité des 30 000 substances chimiques entrant en Europe n’étaient pas testées, y compris certains produits dangereux voire cancérigènes, allergènes et autres. REACH, à l’origine, était censée obliger les industriels à prouver l’innocuité desdits produits. Mais heureusement, le CEFIC (Conseil européen de l’industrie chimique), le plus gros lobbie présent à Bruxelles avec 140 salariés, la VCI (l’industrie allemande), BASF, et l’UNICE veillaient au grain. Ces lobbies ont investi des millions d’euros pour retarder le processus de validation du texte et le vider de sa substance, publiant des rapports expliquant que si le texte initial passait il y aurait des conséquences terribles pour l’emploi et la compétitivité du secteur, et proposant nombre d’amendements aux différentes versions du texte. Le commissaire à l’Industrie en 2005, Gunter Verheugen a évoqué en ces termes les résultats de ces « rapports » : « les chiffres avancés par l’industrie étaient, pour le moins, un peu exagérés »[23].

En 2003, l’Union des industries chimiques françaises publie un « rapport » expliquant que si REACH passait, le PIB français chuterait d’1,6 % en dix ans. Ce rapport a été ensuite dénoncé par des économistes indépendants [24]... La même année, une version ultra light de la directive est présentée par la Commission, puisque à peine 10 % des produits seraient soumis à des tests. De plus, l’autorité qui devait vérifier l’exactitude des tests devait être mise en place par l’Europe elle-même, avec un budget forcément limité, étant donc condamnée à une inefficacité certaine. Mais une fois arrivé au Parlement en 2005, le texte avait encore été allégé [25]. Finalement adopté en décembre 2006, REACH permet de continuer l’importation de produits à la toxicité avérée et pour lesquels on a pourtant des alternatives, et les fournisseurs de produits toxiques dont moins de 10 tonnes (ce qui est le cas pour la plupart des substances les plus toxiques) sont importées chaque année n’auront pas à avertir des risques sanitaires.

On pourrait évoquer de nombreux cas dans lesquels le lobbying des multinationales et autres groupes de pression a été à l’encontre de l’intérêt général. L’introduction des OGM, le développement du réseau routier, le traité européen, l’Accord multilatéral sur l’investissement, la réforme de la propriété intellectuelle entre autres mériteraient d’être développés.

Si l’on observe le processus depuis le début de la construction européenne (et encore il faudrait remonter au moins aux années 30 pour bien comprendre les choses), on s’aperçoit qu’il y a toujours eu des influences que l’on pourrait qualifier d’illégitimes sur les instances décisionnelles européennes, et avant cela sur les hommes à l’origine de cette « Europe » qu’on nous vend si bien depuis soixante ans. Les Etats remettent toujours plus de leur souveraineté à cette Europe, éloignant davantage les décisions des citoyens qui perdent presque tout contrôle sur son orientation. Dès lors, il est relativement inquiétant de voir l’influence de groupes de pression représentant des intérêts privés et purement économiques sur les élus et autres fonctionnaires européens qui prennent des décisions ayant un impact direct sur nos vies. On peut donc parler de « déficit démocratique » en ce qui concerne l’Europe, parce que cette domination de la technocratie empêche les citoyens de prendre une part active dans le processus de construction européenne.


[1] L’ERT représente 47 des plus importantes multinationales européennes. A sa création en 1983 par les PDG de Fiat, Volvo et Philips il n’y avait que 17 entreprises représentées. Une partie des membres de l’ERT est membre ou a été invitée par le Bilderberg, un lobbie chapeautant notamment la Trilatérale, qui a été fondée par deux de ses membres. Dans le sillage du Bilderberg, appliquant la même doctrine, on retrouve aussi le Council on Foreign Relations, qui travaille auprès du gouvernement américain, toujours avec la même orientation qui est d’établir un libéralisme sans entraves sur la planète, et de créer des institutions supranationales dans les domaines politique, économique et militaire.

[2] Cf. Gérard de Selys, « L’école, grand marché du XXIe siècle » in Le Monde Diplomatique, juin 1998.

[3] ERT, Education et compétence en Europe, Bruxelles, 1989, p. 27.

[4] Enseigner et apprendre ; vers la société cognitive. Livre blanc sur l’Education et la formation, Commission des Communautés européennes, Bruxelles, 29 novembre 95.

[5] Ce qu’a clairement dit Edith Cresson alors Commissaire européenne, citée par Benrard Berthelot de l’association Reconstruire l’école dans l’article « A propos de l’émission ‘Le cartable de Big Brother’ » : « Nous travaillons avec 40 branches professionnelles européennes : elles ont des besoins communs et nous essayons de les aider à mettre en place des systèmes d’accréditation des compétences communes [...]. Le test d’accréditation permettra de juger le candidat à un emploi, non sur les connaissances générales jugées par un diplôme, mais sur les compétences très pointues recherchées par les entreprises ».

[6] OCDE, 1998 « Analyse des politiques d’éducation ».

[7] Finalement l’AGCS prévoit la libéralisation de tous les services « à l’exception de ceux fournis dans l’exercice du pouvoir gouvernemental ».

[8] Cf. J. E. Charlier, S Croché « Le processus de Bologne, ses acteurs et leurs complices » in Education et société, décembre 2003.

[9] Cf. L’Ecole démocratique, n° 11, juillet- septembre 2002.

[10] Sommet de Lisbonne 2000.

[11] Cité par Raoul Marc Jennar in "Le gouvernement des lobbies : la gouvernance contre la démocratie", ed. Balanya, 2003.

[12] Cf. Ann Doherty, Denis Horman, « Les transnationales et leurs groupes de lobbying », GRESEA, Bruxelles, octobre 1999.

[13] « Europe Inc. Liaisons dangereuses entre institutions et milieux d’affaires européens » par l’Observatoire de l’Europe industrielle (préface de Susan George), Agone éditeur, Marseille, 2000.

[14] idem.

[15] cf. Christine Bierre, « L’union économique et monétaire européenne ces Français qui ont ouvert l’Europe aux financiers anglo-américains » in Nouvelles Solidarités, octobre 2005.

[16] cf. Christine Bierre, déjà citée.

[17] ERT, Remodeler l’Europe, Bruxelles, septembre 1991, p. 58.

[18] European Commission, Economie européenne. Annexe statistique, Automne 2006. Statistiques économiques européennes.

[19] ERT, Vaincre la crise, 1993.

[20] cf. Jean marie Pernot, « Patrons et patronat, dimensions européennes », in. Chronique internationale de l’IRES, n° 72, septembre 2001.

[21] cf. Antoine Math, « Défense des intérêts patronaux au niveau européen : le cas des retraites » in Chroniques Internationales de l’IRES, n° 72, septembre 2001.

[22] idem.

[23] cf. Marc Contiero, Greenpeace « Lobby toxique. Ou comment l’industrie chimique essaie de tuer REACH », mai 2006.

[24] cf. Marc Contiero, déjà cité.

[25] cf. Corporate Europe Observatory, « Le quartier européen de Bruxelles », guide lobbyplanet, octobre 2006.